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 Article publié le 12 mai 2010.

oOo

Homme à la serviette

Il est recroquevillé sur sa serviette gonflée comme une panse

modeste timide tout voué à ses affaires

il n’embête personne

ne regarde pas autour

s’excuse d’exister

d’être assis là à prendre la place de quelqu’un

mais n’en déplaise à ces messieurs-dames

il a une mission bien à lui

c’est de veiller sur la serviette

elle contient les secrets des chefs

les dossiers du bureau

les affaires du château

les sentences du Bon Dieu

les complaintes des innocents

les testaments des perdants

les confessions des brigands

gardien de ce qui ne le concerne pas

son devoir d’ignorance est sa dignité

son silence – sa garantie

le néant est sa patrie

Il disparaît tout d’un coup

ni vu ni connu

tandis que le métro continue

d’avancer dans son trou

 

 

Le couple déparié

C’est une révolutionnaire

une passionaria ( une

ex mais qu’importe )

le rictus du mépris de la mort

supposée

au coin de la bouche

le défi du risque assumé

au bout du nez

l’avanti bandera rosa

flottant sur le front en guise de mèche

grise

l’anorak d’ouvrière vieilli retro

les chaussures de marche

en daim

les mains nerveuses aux doigts allongés

se rappelant les gestes de pliage dépliage

des tracts subversifs

alors qu’ils fricotent fébrilement

un luxueux magazine de voyage

la voix rauque et brusque

quand elle s’emballe

« c’est insupportable enfin

qu’ils mettent pas de toilettes dans les cabines

du yacht

pourquoi tu ne dis rien

tu ne protestes jamais

c’est une insulte il faut dénoncer

les salauds les bâtards les enfoirés »

sa fugue passée

s’estompe sur le visage immobile

du mari

pauvre bougre jadis bonhomme

et débonnaire

il prend la vie comme elle vient

et elle est venue à lui telle une furie

trop tard pour s’échapper jamais compris

ils ont cru tous à un coup de foudre

par mésalliance

( lui petit-bourgeois elle prolétaire )

( en fait c’était à vrai dire

exactement le contraire )

il se tait comme toujours il s’expose

dans la sérénité de son regard enfantin

il porte le nom de la rose

quand elle vaincue replonge

dans les pages du magazine frissonnant comme un songe

d’immenses méduses marines

figée elle semble flotter à la verticale

tel un arbre

endormi

le mari veille sur elle

il veille il ne dort jamais lui

et le métro les emporte tous les deux

vers ses abîmes

 

 

 

 

Leila

Elle vient du désert je le sais

d’après son front lisse ses regards apaisés

ses lèvres charnus léchées

par le sable

elle a la peau de cendre sèche

les mains tranquilles ramassées sur son ventre

vide de tout désir

c’est une anachorète

elle a tout vu tout vécu

y a renoncé

elle s’est marié au néant

s’est laissée immoler

ce n’est qu’une petite fille

elle porte cent ans dans ses regards

mille sur ses épaules

droites

elle a la couleur du ronce

la douceur de la pierre

l’ouïe du vent s’engouffrant dans les dunes

elle se tient sur le quai du métro

immobile

comme un arbre pétrifié

ce n’est que moi qui devine

l’inondation future

qu’engendra son amour ou sa haine

elle-même ne le sait pas

mais l’attend

comme elle attend le métro

sans pensées

 

 

Les événements poétiques

Oui, il y a des événements dans un poème

surtout des catastrophes naturelles

il y pleut beaucoup

les inondations n’en sont que plus fréquentes

puisqu’il y a de grands incendies à toujours devoir éteindre

sinon qui sait

le monde pourrait s’effacer

au gré d’une étincelle échappée

d’un poème non terminé

il y a aussi beaucoup de gesticulation

autour des mystères

une eucharistie au propre corps a lieu tous les jours

sous les deux espèces

le pain de la parole le vin du verbe

c’est ainsi que le poète se mange et se partage

vous y êtes invités

entrez et prenez-en tous

juste faut-il en signe de reconnaissance

ouvrir vos organes de sens

à l’intérieur

vous entendrez sentirez goûterez toucherez verrez

le festin nu – les noces au ciel

ici et là des hirondelles

et partout des danses aux loups

qui s’y prend en devient fou

 

Oui, il y a aussi des chasseurs

 

 

Exorcisme absent

Chacun pour soi et tous en troupeau

grégarité et individualisme

sans individus et sans collectivité

la joie en cage

la fête transformée en hystérie

panem et circenses et tous ensemble

homo homini lupus

où sont les nouveaux évangélistes

pour exorciser les démons

quand piétinés sous les sabots des porcs qui se jettent à la mer

les pauvres lèvent encore la voix

pour demander l’aumône

inutilement

la musique oui il n’y a plus que cela

mais que faisons-nous hors son emprise

au mieux

nous menons les porcs

les plus honnêtes d’entre nous

se font pierres sous terre

pour le tremblement de terre

du jour de l’avent

 

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