traduit de l’espagnol (Argentine) par Patrick
CINTAS
original
MOI
Moi, dont l’amour était le feu et la silice
pour le corps et l’âme de l’aimé,
moi, dont la bouche est ouverte comme un fanal
dans l’éther où les dieux versent
le nectar
que les chants déposaient sur mes lèvres,
moi, qui ai donné l’harmonie aux astres
et le verbe à tout ce qui vit, comme le pollen
donne le jour au feu des mots
sacrés ; moi, qui ai fait de mon audace
l’escalier qui conduit à l’Empyrée
et prétendu arbitrer avec l’espoir
la vie prométhéenne du mortel,
voyez maintenant ce qu’est devenu le Titan
détruit par les forces
et l’exercice du jour,
moi, qui dois maintenant renoncer,
qui ai déjà renoncé à la grâce
de la passion,
guenille et tromperie des dieux,
seul et abandonné
Ulysse, sans retour,
oublié à Ithaque,
souffrant encore les vexations du coeur
qui s’essaie au chant
et de l’amité qui tente de se réconcilier
avec le chemin.
MILONGA pour chanter avec BORGES
à mon ami Pedro
Je ne me raconte pas ma vie
je la raconte à l’Autre,
celui qui porte mon nom
la chante en mon nom ;
Quand quelqu’un parle de moi
il pense à l’Autre,
ombre, partenaires et spectre
qui m’emporte.
Ma tombe, mon nom,
tu es la passagère de tout,
je lègue à ton écriture et à la mienne
l’oeuvre de mes angoisses.
C’est en mon nom que je m’endette,
avec l’Autre et avec son nom,
et ainsi je ne péris pas
parce que je témoigne d’une ombre.
Je suis une ombre, je veux être cette ombre,
je suis danse, je suis chanson,
et étranger à moi-même
je raconte ma vie à un Autre.
À PAPA QUI REPOSE DANS LE CIMETIERE D’UN VILLAGE
à Modesto Ignacio Portela, mon père
Pour entrer en moi
je dois m’éteindre moi-même,
accepter ce qui s’est déjà éteint
dans la mémoire de ce que je fus
quelquefois, trace effacée
par le vent de la solitude,
battement qui s’arrête de lui-même
quelquefois, et puis continuer
en me séparant de moi-même,
................. maintenant toi,
fragment de toute ma vie,
dans la terre farouche d’un pauvre
cimetière à peine posé
au bord des lagunes et des estuaires
où j’ai chanté une fois
l’iridescence de l’écume,
l’âme qui entre en soi
nous quitte, maintenant, maintenant,
o mon père, sans amertume
ni cantiques omnipotents,
seule, s’étreignant soi-même, dans le silence
du verbe et acceptant qu’effacer
et écrire ne sont qu’un seul et même exercice
de deuil amer et de soleil navrant !
Ainsi nous nous quittons, mon père,
toi entrant dans une autre lumière
et traversant l’Orco, lentement
comme tu es entré sans hâte dans l’ombre,
silencieux, remettant aux ténèbres
ce qui n’est plus et laissant à la lumière
le morose vertige de ce qui est né pour
...................... mourir.
Peu de larmes depuis tant de temps,
peu de mots pour continuer d’être
avec toi sans le savoir vraiment, c’est tout
le secret de ce qui n’a plus de nom,
et c’est au plus profond de l’oubli
dans la présence de l’absence,
alors que s’est vidée l’amphore
de la parole. Maintenant peut-être, toi et ma mère
toi et un peu de moi-même sera jeté
à l’Érèbe : ainsi j’ai cru que plus jamais
tu ne regarderais derrière toi, ni ne demanderais rien
et cependant, les prières qui en moi
deviennent l’adagio des heures,
ardeur et panique, réclament pour toi
les eaux calmes et le nom de Marina.
Les paysages de toujours ont déjà disparu
avec ton nom et en ton nom, mais le
souffle de l’indicible accompagne
le pas épuisé de l’ombre que je suis
et s’achèvera avec ton nom.
YO
Yo, cuyo amor era fuego y silicio
para el alma y el cuerpo del amado,
yo, cuya boca abierta como fanal
al éter donde los dioses derramaban
el néctar
que cantos depositaban en mis labios,
yo, que di la armonía a los astros
y el verbo a todo lo vivo, como el polen
que da nacimiento al fuego de las palabras
sagradas ; yo, que hice de mi osadía
la escalera que conduce al empireo
y pretendí laudar con la esperanza
la prométeica vida del mortal,
vedme ahora convertido en Titán
destrozado por las fuerzas
y el ejército de los días,
yo, que ahora debo renunciar,
que ya renuncié a la gracia
de la pasión,
guiñapo y burla de los dioses,
solo y abandonado
Ulises, sin retorno,
olvidado de Itaca,
aún sufriendo las vejaciones del corazón
que intenta el canto
y de la amistad que intenta reconciliar
con el camino.
MILONGA para ser cantada ENTRE BORGES Y YO
a mi amigo Pedro
Yo no me cuento mi vida
se la estoy contando al Otro,
en nombre mío la cuenta
aquel que porta mi nombre :
Cuando alguien habla de mi
está pensando en el Otro,
sombra, socias y espectro
que me lleva y me transporta.
Tumba mía, nombre mío,
pasajero sos de todo,
lego en tu letra y la mía,
la obra de mis congojas.
En nombre mío me endeudo,
con el Otro y con su nombre,
y así inmortal no perezco
porque tributo a una sombra.
Sombra soy, sombra me quiero,
milonga soy, soy copla,
y extranjero de mi mismo,
le cuento mi vida al Otro.
A PAPA EN UN CEMENTERIO PUEBLERINO
A Modesto Ignacio Portela mi padre
Para entrar a mi mismo
debo cancelarme a mi mismo,
aceptar lo que fue cancelado
por la memoria de lo que fui
una y otra vez, huella borrada
por el viento de la soledad,
latido que se detiene a si mismo
una y otra vez, y luego continuar
despidiéndome a mi mismo,
..................................... ahora a ti
porción de mi enterrada vida,
en las ariscas tierras de un pobre
cementerio, levemente posado,
al borde de lagunas y de esteros
donde alguna vez canté
la iridicencia de la espuma,
el alma que adentrada en si misma
se despide de si, ahora, ahora,
oh padre mío, sin amargos regustos
ni omnipotentes cánticos,
sola, cancelándose a sí, en la mudez
del verbo y aceptando que borrar
y escribir son uno y sólo ejercicios
de amargo duelo y sol amargo !
Así nos despedimos padre,
tú adentrándose en otra luz y
atravesando el Orco, lentamente
como entraste sin prisas a la sombras,
silencioso, entregando a lo que es de
tinieblas lo fugado y dejando a la luz
el triste vértigo de lo que nace para
......................................morir.
Pocas lagrimas después de tanto tiempo,
pocas palabras para continuar llevándote
conmigo sin apenas saberlo, es todo el
secreto de lo que carece de nombres,
cuando más profundamente olvidado
estás en la presencia de lo ausente,
vacía ya el esplendor del ánfora
de la palabra. Ahora tal vez, tú y mi madre,
tú y un poco de mi mismo se irá de manos
al Erebo : así creí que nunca volvería
los ojos hacia atrás, ni preguntaría nada
ya, y sin embargo, las plegarias que toman
en mi las formas del adagio de las horas,
las cautivantes gemas de lo que fue,
ardor y pánico, reclaman para ti,
las calmas aguas y el nombre de Marina.
Ya los natales paisajes han desaparecido
con tu nombre y en tu nombre, mas el
aliento de lo indecible, continúa tras los
cansados pasos de esta sombra que soy,
y se consumará en tu nombre.