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 Article publié le 14 mai 2010.

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Depuis des années, soir après soir, elle sillonnait la province allemande. Tout juste avait-elle décidé après son soixante-quinzième anniversaire de ne plus s´éloigner de Francfort. L´âge se faisait sentir, la fatigue aussi et elle montrait pour les longs déplacements qui la tenaient trop longtemps éloignée de son époux une aversion croissante.
En cinquante ans de carrière, il n´y avait pas la moindre librairie, si modeste fût-elle, qui n´eût pu s´enorgueillir d´une de ses lectures publiques. Comme le toréador a le goût du sang, elle avait le goût de l´encre fraîchement sortie de l´imprimerie et, même après tout ce temps, rien n´avait pu atténuer l´ivresse de découvrir son nom sur des livres empilés.
Pendant toutes ces années, elle avait appris à dompter le public, à le conquérir, à le séduire, à le mettre à ses pieds. Elle calculait soigneusement ses retards afin de le faire languir. Ce soir, elle avait choisi la facilité. Le public de Darmstadt lui était acquis. C´est là qu´elle était née, qu´elle avait grandi et qu´elle était revenue vivre après s´être mariée, il y a de cela cinquante-quatre ans. Chacune de ses nouvelles publications était l´occasion de témoigner son attachement à sa ville à travers une lecture publique dans une librairie. Elle était de ces vieux écrivains un peu cabotins qui ne peuvent se résoudre à faire leurs adieux au public et à tirer leur révérence.
Comme une artiste, elle s´était préparée à la scène. Ni coiffure ni maquillage mais chemisier, chaussure et pantalon noirs. Quand on a bâti toute sa réputation sur le culte de la mélancolie, toute note de gaieté est à proscrire.
Elle était là ce soir, observant le public depuis l´arrière-boutique, anxieuse comme un comédien derrière le rideau. La libraire lui posa la main sur l´épaule, confiante : « Il n´est encore que dix-neuf heures trente mais vous verrez, ils seront tous au rendez-vous. »
Les premiers étaient déjà là, plus exactement les premières car le public était comme toujours essentiellement féminin. Curieusement, les personnes présentes reflétaient assez fidèlement les personnages de l´écrivain. Femmes d´âge moyen ou d´âge mûr qu´ont eût volontiers imaginées s´étiolant entre les rayonnages poussiéreux d´une bibliothèque ou d´archives municipales, vieilles haridelles desséchées qu´aucun cavalier n´avait jamais dû chevaucher. D´autres, plus pimpantes avec des chapeaux courageux et des châles audacieux, sentaient l´artiste de province, le peintre ou la sculptrice qui exposait à la mairie dans le hall du bureau d´état civil. Il y avait enfin quelques dames décrépites mais d´apparence respectable, aux cheveux bleutés, qui semblaient lutter chez un médiocre coiffeur de quartier contre les outrages de l´âge. Toutes tenaient à la main le dernier volume de l´écrivain pour la traditionnelle séance de dédicace qui suivait chaque lecture publique. Quelques vieux messieurs semblaient s´être égarés mais à y regarder de plus près, à intervalles réguliers, ils se penchaient vers l´oreille de leur voisine avec une familiarité qui évoquait le lien conjugal. Toutes et tous s´étaient endimanchés. Ils s´étaient habillés pour la soirée comme pour un spectacle au théâtre municipal.
Seul un homme d´une quarantaine d´années aux allures d´étudiant attardé faisait tache dans ce public. Il ne portait ni costume ni cravate mais un jean et une veste marron en velours côtelé, mais surtout une barbe de trois jours qui tranchait avec tous ces visages rasés de près. Ses cheveux châtain clair lui tombaient sur la nuque. Il était assis au dernier rang et était l´un des rares à n´avoir pas sur les genoux le dernier volume de l´écrivain. Il était manifestement venu seul. Les sièges à sa gauche et à sa droite étaient restés inoccupés. C´était à croire que la bonne société le fuyait comme un pestiféré.
La salle se répandait en conciliabules. Comme au théâtre, les bavardages allaient crescendo pour hâter le lever de rideau. Le nom de l´écrivain revenait dans toutes les conversations. Murmuré, chuchoté. Le public était conquis d´avance. Davantage que par curiosité, il était venu par fidélité, par gratitude, pour féliciter l´artiste.
Lorsque vingt-heures sonnèrent au clocher de la cathédrale, l´écrivain s´avança devant son public. Elle esquissa une révérence en inclinant légèrement la tête. D´un oeil expert, elle s´assura qu´il n´y avait dans la salle ni chiens ni enfants. Elle ne détestait rien tant que d´être privée de ses effets rhétoriques par des aboiements ou des gémissements. Ce soir, elle pouvait être rassurée. Pour détendre l´atmosphère, elle déclara avoir conscience que son dernier recueil de nouvelles était très mauvais mais que, puisque tous avaient eu la gentillesse de se déplacer, elle allait consentir à leur en lire quelques extraits. Des sourires complices s´esquissèrent sur les visages.
Elle souleva son verre vide en direction de la libraire pour signaler qu´on avait oublié de lui apporter de l´eau. Confuse, la libraire répara son erreur et se répandit en excuses que l´écrivain balaya avec bienveillance d´un geste de la main. Elle ouvrit son volume et commença.
Dans le premier passage, l´héroïne était une vieille femme, délaissée par ses enfants, qui restait assise dans les courants d´air afin de tomber malade. Dans le second extrait, une femme ne parvenait plus à manger car dans tout ce qu´elle avalait, elle croyait sentir des morceaux de verre et soupçonnait son mari de vouloir l´éliminer. Le dernier extrait mettait en scène un archiviste célibataire, pris d´une diarrhée impérieuse avant son premier rendez-vous amoureux. La salle, complice, riait aux passages qui se voulaient drôles et retrouvait son sérieux aux passages qui se voulaient graves.
Quand l´artiste eut fini son numéro, elle souffla pour évacuer la tension qui s´était accumulée, se versa un verre d´eau et ayant retrouvé des forces, s´apprêta à affronter le public. — « Alors pas trop déçus ? » En réponse, elle obtint un tonnerre d´applaudissements. Elle demanda alors s´il y avait des questions dans la salle.
Le quadragénaire aux allures d´étudiant attardé du dernier rang qui remuait nerveusement sur sa chaise leva la main : « J´espère que vous me pardonnerez l´impertinence de ma question mais n´avez-vous pas l´impression depuis cinquante ans de toujours rabâcher les mêmes vieilles histoires ? Ce ne sont invariablement que des personnages qui s´étiolent dans un quotidien sans joie, tiraillés entre le désir de vivre et la peur de souffrir, hantés par la mort sans pour autant adhérer à la vie, rongés par l´hypocondrie et la solitude. Vos tranches de vie ne sont toujours que des inventaires du désastre. N´avez-vous pas l´impression de faire résonner depuis des décennies toujours la même petite musique ? N´avez-vous donc pas d´autres sources d´inspiration que ces célibataires névrosés, ces unions conclues sans conviction dans l´espoir illusoire d´échapper à la solitude, la classique usure du temps et l´insurmontable différence des sexes ? »
Un murmure désapprobateur parcourut l´assistance. L´écrivain rougit. L´espace de quelques instants, elle sembla désarçonnée mais elle finit par s´éclaircir la voix : — « N´avez-vous pas, vous, l´impression d´insulter mon public ? Croyez-vous sincèrement que tous ces gens se seraient déplacés ce soir s´ils avaient eu le sentiment que, depuis cinquante ans, je ne fais que raconter la même histoire ? »
— « Et comment ! Ils sont là précisément parce qu´ils ne demandent pas à la littérature de les conduire hors des sentiers battus. La littérature ne leur sert qu´à entretenir leur propre souffrance, à la conforter, à la nourrir. S´ils sont sensibles au pessimisme de vos héros qui toujours anticipent le fiasco de leurs entreprises, c´est parce qu´ils cultivent avec vous leurs névroses d´échec. Ils entretiennent avec vous leur masochisme moral. S´ils aiment vos personnages, c´est parce qu´ils leur ressemblent : trop lâches pour se suicider, trop peureux pour jouir de la vie. Si j´en parle ainsi, c´est que moi aussi je suis tombé dans le piège. Je me suis laissé prendre par votre petite musique. J´ai eu envie comme eux de m´entendre dire inlassablement que tout est toujours perdu d´avance et que toutes les routes sont des déroutes. Savez-vous comment j´appelle cela aujourd´hui ? Jouir de sa douleur ! »
Intérieurement ébranlée, la romancière essaya pourtant de ne pas se démonter. Sur un ton sarcastique, elle répliqua : — « Si j´ai bien compris, vous êtes désormais guéri et je m´en réjouis pour vous. Puisque vous êtes désormais au-dessus de tout cela, est-ce trop vous demander que de nous expliquer ce que vous faites là ce soir parmi nous ? Votre masochisme a-t-il encore frappé ? »
— « Si je suis là ce soir, c´est uniquement pour vous dire combien je vous ai admirée et combien vous m´avez déçu. Vous souvenez-vous de votre nouvelle intitulée Après la mort de Beckett ? J´ai cru qu´enfin vous touchiez au but. Enfin un personnage qui avait compris que Beckett avait mis un point final à la « littérature » et qu´après Beckett tout ne pouvait plus être que bavardage stérile. J´ai bien cru que, comme votre personnage, vous alliez considérer qu´il n´était pas possible d´aller plus loin et poser fièrement la plume. Au lieu de cela, pardonnez-moi l´expression, vous n´avez rien fait pour enrayer la diarrhée ! Comment pouvez-vous, depuis cinquante ans, publier un volume par an et croire sincèrement que vous apportez chaque année quelque chose de nouveau à l´édifice de la littérature ? Tout cela n´est-il pas une gigantesque imposture ? »
Visiblement agacée, la romancière remua sur son siège. Elle tourna vers l´assistance un regard qui cherchait désespérément un soutien. Elle rencontra bien des protestations qui se faisaient entendre çà et là contre les propos iconoclastes mais personne ne se leva pour prendre sa défense. Elle se lança dans un plaidoyer pour sa propre cause.
— « Monsieur, j´ai bien compris le peu de valeur que mes livres avaient à vos yeux mais je vous surprendrai peut-être en vous disant que cela m´est parfaitement égal, tout comme les sarcasmes des critiques. Je vais peut-être vous arracher à l´une de vos illusions mais je n´ai écrit ni pour vous ni pour quiconque dans cette salle. J´ai écrit en pensant à moi. J´ai écrit pour sauver ma peau. Il y a longtemps que je ne serais plus là s´il n´y avait eu l´écriture – même si, malgré toutes les balivernes, l´écriture ne m´a guérie de rien et que je ne suis aujourd´hui qu´une vieille femme qui tremble à l´approche de la fin. J´ai écrit aussi pour sauver mon couple et il a tenu bon. Vous êtes trop jeune pour savoir cela mais on ne vit pas plus de cinquante ans aux côtés du même homme sans avoir régulièrement des envies de meurtre. Croyez-moi, plutôt que de précipiter son mari du haut d´un escalier, mieux vaut laisser à son héroïne le soin de le faire choir méchamment d´un escabeau. Cela soulage. Je n´ai pas empoisonné mon mari. Dix fois, mes personnages l´ont rêvé pour moi. Croyez-moi, la pensée peut-être aussi douce que l´acte. Et surtout moins funeste ! N´allez pas croire que la littérature ne m´a servi qu´à évacuer des pulsions mauvaises et ne fut qu´un exutoire à des abominations. Au risque de vous paraître ridicule, grâce à mes personnages d´incurables midinettes, j´ai vécu des adultères merveilleux. Mieux vaut mille fois mettre en scène un rendez-vous caché dans un roman que se retrouver à minuit avec un inconnu dans une chambre d´hôtel minable, croyez-moi. La fiction vaut toujours mieux que la réalité. Elle vous dispense de l´échange de substances gluantes. Mieux, la fiction m´a préservée des illusions pernicieuses de la réalité. Si c´est ce que vous voulez entendre : oui, j´ai vécu par procuration mais je ne regrette rien. Oui, j´ai vécu sans prendre de risques. Traitez-moi de lâche si bon vous semble mais je donnerais cher pour savoir à quoi ressemble votre vie à vous qui me trouvez si pathétique. »
À ce moment-là, quelques applaudissements retentirent dans l´assistance, puis ils se firent plus nourris et finirent par gagner tous les rangs. C´était le meilleur moyen qu´avait trouvé le public pour réduire le trublion au silence. L´écrivain savoura ce répit et songea l´espace de quelques secondes à tout ce qu´elle n´avouerait pas. Malgré l´assurance détachée qu´elle affichait dans ce discours, ce mépris déclaré des joies trompeuses de l´adultère, elle l´avait attendu chaque soir pendant des années, cet inconnu qui aurait pu donner un second souffle à sa vie. Elle l´avait guetté à chaque lecture publique. Elle aurait tellement voulu pouvoir dire d´un soir « Et ce fut comme une apparition ». Mais il n´y avait jamais eu d´apparition. Chaque soir, anxieuse, elle avait scruté le public mais ce n´était toujours que le même ramassis de silhouettes falotes et grisâtres, de célibataires désœuvrés et de femmes mal mariées qui venaient écouter sa bonne parole et s´entendre dire avec soulagement que toute vie est immanquablement ratée. Maintenant elle avait soixante-quinze ans. Elle n´attendait plus. Elle savait qu´il ne viendrait plus. Plus aucun homme ne lisait de littérature. Elle n´avait plus pour public que des femmes au-delà de la ménopause. Elle se contentait donc comme un cheval de cirque de faire son petit tour de piste. Par la force de l´habitude.
Voyant que les applaudissements ne faiblissaient pas, le trouble-fête finit par enfiler sa veste et quitta la salle. La libraire qui ne savait plus où se mettre s´approcha du micro, pria l´assistance de bien vouloir excuser l´incident. D´un geste de la main, l´écrivain la rassura. Elle avait retrouvé son calme et suggéra que l´on commence la séance de dédicaces. Au début, sa main trembla bien un peu mais elle ne fléchit pas. Elle traça lentement son prénom puis son nom et, tandis qu´un sourire se dessinait sur ses lèvres, elle ajouta « N´en déplaise à Beckett ». À l´encre noire, bien sûr.
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