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Carcan identitaire
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 Article publié le 9 avril 2005.

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La question est simple : est-on en droit d’assigner à quiconque, même avec les meilleures intentions du monde, l’identité qu’on estime devoir être la sienne ? La réponse sera aussi ferme et entière que la question. Encore la faut-il problématiser et argumenter !

 

En nombre de points de notre terre, à l’intérieur des grands empires culturels établis à la mesure des territoires économiquement et politiquement soumis, se développe, depuis des lustres désormais, une puissante revendication identitaire. Cette dernière tend à discriminer et à habiliter des traits spécifiques en vue de penser, de cerner et de défendre des modalités propres de comportement et de jugement, des goûts et des valeurs singuliers et typés, liés à un terroir précis et à une histoire antérieure ou parallèle à ce qui est tenu pour une aliénation parfois ou un assujettissement. C’est une tâche difficile et délicate qui implique une recherche tournée à la fois vers le passé (préserver voire sauver les traditions et la mémoire, rassembler des productions anciennes, des monuments de diverses espèces) et vers l’avenir (la possibilité de développer l’héritage tout en innovant, en le maintenant vivant). La collecte a, de fait, sans doute produit plus d’archives et de musées que de réelle mémoire : l’on a recueilli, restauré, classé et souvent publié et exposé le résultat de cette quête. Et, devant ces matériaux nombreux, intéressants voire émouvants, grandit un réel embarras : qu’en faire ? Les contempler et connaître de façon didactique, comme l’impliquent la structure muséale et l’organisation culturelle du patrimoine, les met à distance de la vie de tous les jours. Les utiliser pour insérer des formes nouvelles et des objets actuels dans cette même vie risque de les réduire à quelques stéréotypes figés, à des signes simplifiés et banalisés ne conservant qu’un minimum de puissance évocatoire. De fait, ces tentatives d’actualisation ne s’éloignent guère du folklore et de la couleur locale et elles n’ont d’attrait réel que pour des personnes extérieures au milieu d’origine, pour des étrangers donc et des touristes. Un certain artisanat, tourné vers ce public, prospère mais ne fournit guère de repères identificatoires à la population du cru.

 

Dans ce contexte, certains agents ou intervenants culturels (parfois autoproclamés, parfois déjà institutionnalisés), animateurs, musiciens et chanteurs, écrivains et poètes, artistes dits plasticiens, intellectuels et enseignants, cherchent à aller plus loin et à impulser une créativité plus nettement typée. Prolongement et métamorphose des musiques traditionnelles, presque toujours de fond populaire ; célébration du pays, constat établi sur sa situation présente et évocation de la vie locale dans la langue vernaculaire (en rupture plus ou moins forte avec la langue dominante ou officielle, le plus souvent imposée à l’origine) ; quête de formes, de couleurs et de rythmes censés être fidèles à une sensibilité particulière, nourrie d’un rapport premier au monde natal. Il en naît des productions diverses et diversement appréciées, dont le rayonnement (sauf pour la musique) reste souvent cantonné à une frange bien étroite de la population. Là encore la marge est flottante entre imitation sans apport réel et inventivité réglée à partir d’un fonds ancien, entre célébration nostalgique d’un passé perdu et création d’un présent marqué au coin d’une authenticité restaurée. Et pour mieux préserver, retrouver ou recréer cette authenticité tellement souhaitée, la tentation se fait jour d’établir des repères et des normes, de cataloguer les éléments saillants et déterminants d’une identité. Il peut s’agir de goûts vestimentaires ou culinaires, de la façon de se coiffer ou de porter la barbe, de postures et d’attitudes individuelles ou collectives, de l’utilisation de la langue considérée comme originelle. Il peut s’agir encore de mentalité supposée et de valeurs tenues pour culturelles ou ethniques. S’établit ainsi une sorte de portrait idéal et standardisé qui se veut ethniquement ou culturellement pertinent bien que l’articulation d’ensemble en reste le plus souvent implicite et floue.

 

Mais l’on passe très vite, trop vite et sans réfléchir apparemment à la gravité de la chose, de cet idéal destiné à faciliter l’appréhension d’une série de qualités pondérables et impondérables, destiné à concrétiser une figure représentable, à une norme nouvelle qui décrète ce que doivent être les qualités en question et la juste manière de les manifester. L’on tombe sans coup férir dans l’ethniquement ou le culturellement correct... Et l’on proclame : ceci est bien « créole » (par exemple), ceci ne l’est pas ou pas assez ; l’on dit donc qu’il faut être plutôt comme ceci ou comme cela, qu’il y a une attitude juste que l’on est en droit d’attendre de ceux qui se disent eux-mêmes « créoles » ou de ceux que l’on doit pouvoir tenir pour tels. L’on croit ainsi devoir reprocher à certains travaux de recherche parfois, à certaines œuvres souvent ou même à des comportements vivants, de ne pas montrer assez la « créolité » de leurs acteurs ou agents, de ne pas être à la hauteur d’un idéal humain que l’on peut donc parfaitement cerner et réduire à des traits spécifiques soudain tenus pour des normes absolues et intangibles.

 

Ce faisant, les auteurs de telles remontrances pensent être encore dans le domaine de ce que l’on appelle, en d’autres circonstances, une « discrimination positive » : ils ne songent, croient-ils, qu’à valoriser un type-idéal et ces reproches qu’ils adressent en toute bonne foi (on l’espère) ne visent qu’à faire émerger la positivité même d’une telle figure. Le défaut constaté ne serait pour eux qu’un hommage indirect qu’ils rendraient à une valeur hypostasiée, la « créolité » en l’occurrence, et ils condamneraient moins un individu qu’ils ne surévalueraient une idée ou un emblème. Mais le mécanisme mis en œuvre dans et par cette attitude est exactement semblable à celui de la « discrimination négative » : l’on juge par rapport à des normes préétablies dont on s’arroge la maîtrise. Et il n’y a pas de différence foncière entre le reproche adressé à un autre homme d’être « juif » ou « pédé » et celui-ci qui est de ne pas être, ou de ne pas être assez, « créole » : dans tous ces cas, qui parle sait et juge et assigne à l’autre une identité (ou un déficit d’identité). Il sait ce qu’est « être créole » et somme autrui d’entrer dans ses normes en admettant sa déficience ; il sait ce qu’est « être normal » ou « être euro-aryen » ou « arabo-musulman » et somme le « juif » comme le « pédé » de reconnaître son infériorité, d’admettre sa déficience. L’on a vu en d’autres temps, l’on voit encore en d’autres lieux, qu’assigner des déficiences à autrui peut conduire au pire surtout si c’est au nom d’une identité que l’on veut forte et idéale  !

 

Nous n’en sommes pas là, heureusement ! Mais il faut se garder de tout ce qui risque de faire insidieusement glisser vers une dénonciation de la différence assimilée à un manque. Car, en cette occurrence, l’identité assignée est un carcan, non une potentialité d’épanouissement. Nous répondrons donc à la question initiale par une réponse simple et tranchée : nul n’est en droit d’assigner à autrui une identité, que cette dernière soit définie positivement ou négativement, et chacun, de fait, se bricole la sienne qui ne répond jamais nuement à un modèle plein et entier mais en combine presque toujours plusieurs avec de subtils dosages individuels. La liberté est à ce prix et il faut accepter de le payer.

 Serge MEITINGER

20 décembre 2004

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