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 Article publié le 9 juillet 2010.

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I

L’air faraud du gamin de la rue Mouffetard avec ses deux litrons de rouge, un sur chaque bras, a de quoi réjouir le cœur et le serrer. Ce type de bravade souriante, c’est toute une époque du quant-à-soi populaire. Ses culottes courtes en effet, le léger débraillé de sa ceinture, l’allure vieillotte et presque élimée de ses habits le situent bien facilement déjà comme un petit gars du peuple destiné à le rester. Et cette gouaille insolente, non vulgaire toutefois, promeut une dignité qui passe les préjugés. Mais la petite fille en jupe plissée, un peu floue sur le cliché, qui, derrière lui, fronce la bouche, suggère que celui qui a porté le vin à ses pairs, un jour le boira avec eux.

Rue Mouffetard, Paris. 1954.

6-7/3/10

 

II

Elle fait brèche sur l’enfance, cette énorme trouée dans le mur dont les gravats épars jonchent à l’envi l’intérieur d’une ruine vaste et claire. Une troupe de jeunes garçons s’y ébat, tout à la joie d’ajouter la turbulence au saccage. Foulant aux pieds les débris, ils s’empoignent à bras le corps et se bousculent en riant. Un tourbillon les porte qui vrille leurs forces et les essore : l’un d’eux se tient le ventre et se tord littéralement en un rictus excessif, un autre grimpe et danse à même la muraille, un troisième va faire rouler son cerceau sur ce sol inégal. Jusqu’au petit infirme qui saute à cloche-béquilles par-dessus les morceaux de maçonnerie : un sourire lui fend le visage plus qu’il ne l’illumine tant son plaisir s’accroît de la brutalité. Seul, le gars qui trimballe un seau, plein ou vide et de quoi ? semble être hors-jeu, lui qui veut faire passer l’utile par cette voie sans entrée ni issue !

Séville, Espagne. 1933.

8-9/3/10

 

III

Hésitant, il se recueille ou se rassemble lui-même sur le seuil du labyrinthe, éclairé par l’aigrette de jour à son front. C’est que la tondeuse n’a laissé sur son crâne d’adolescent qu’un court gazon drument planté et ladite mèche retombant avec l’inflexion d’un vrai point d’interrogation. Il considère devant lui les brutales tombées de lumière qui éclaboussent le sol bétonné. Comme en un tableau de Chirico, les murs et leurs pans obscurs forment des coins et recoins préludant à quelque traque mythique. Au bout d’une sorte de balancier, l’ombre d’une forme ronde jouxte une ronde plaque d’égout : est-ce un signe ? Par où viendra le Minotaure ? En attendant, il ne voit pas, flou dans l’angle inférieur gauche du cliché, le visage adouci du petit frère : son fil, son Ariane ?

Séville, Espagne. 1932.

10/3/10

 

 

IV

Murailles, murailles haut dressées – façades aveugles comme des remparts, contreforts d’églises altières escaladant les cieux –, avez-vous donc une âme qui force la nôtre à glorifier ce qui écrase ? Au pied des plus abruptes parois, soleil l’invaincu et l’angle impérieux des murs circonscrivent un périmètre d’ombre et de lumière où il semble périlleux de s’avancer comme de demeurer. Pourtant, il y est, tout seul et debout à contre-jour, le frêle enfant mâle dont on ne distingue rien des traits. Arrêté et le visage tourné vers nous, il se tient seulement le cou d’une main et, en accord avec la charrette qui a baissé les bras à l’orée de la clarté et la noire embrasure qui entame le flanc de l’église, il soulage de toute pesanteur indue.

Salerne, Italie. 1953.

7-9/3/10

 

V

Nous sommes à Madrid, mais c’est l’entière et massive figure d’une insula romaine qui se dresse au fond. Une telle muraille aux yeux inégaux, car comment appeler « fenêtres » ces lucarnes de diverses formes et tailles et nullement alignées comme semées au hasard sur l’immense surface, laisse présager quelque débondement prolétaire se rencognant au secret de ses aîtres. Pourtant, sur la grand-place bien dégagée, le jeu des enfants n’a rien d’insolite ni de choquant : ils se focalisent toutefois sur un enjeu qui nous échappe, le photographe ayant cadré trop court. Les marques patentes et convergentes de l’intérêt qui colore les visages ne nous laissent rien savoir hors l’excitation et l’attente. Et deux des petits protagonistes au moins fixent l’objectif. Derrière, presque au milieu, passe un M. Hulot bedonnant et indifférent sous son chapeau. Plus loin, un adolescent, de dos, s’entretient avec un plus petit qu’il nous cache de son corps et dont nous ne voyons que le bras tendu comme un bâton noir. L’ordinaire, vous dis-je !

Madrid, Espagne. 1933.

10-11/3/10

 

VI

Terrasse perchée de Haute-Provence – il y faut la scansion et le soutien de colonnes, même émaciées par la clarté, pour assurer l’oisive liberté des promeneurs qui s’y tiennent au balcon du monde. Posées juste sur le rebord, deux fillettes, qu’on dirait jumelles et qui portent la même robe blanche, symétriquement adossées à la même colonne, imposent au regard leur grâce une et double. Deux chiens se connaissent du nez. Un couple plus âgé semble se séparer cordialement. Au premier plan, à l’angle droit de l’esplanade, deux gamins sont installés. L’un, allongé de tout son long à même la pierre, détend le bras droit vers l’arrière, tandis que le gauche appuie du poignet sur la bouche, ses solides jambes sont demi pliées et il expose en toute sérénité son petit ventre dénudé entre short de bain et polo. L’autre, assis contre la paroi, est recueilli « dans l’amitié de ses genoux », comme dit le poète, les enserrant de ses bras, et se penche un peu vers son camarade. Tournant le dos à l’éboulement de lumière, c’est avec gravité qu’ils devisent !

Simiane-la-Rotonde, France. 1969.

10-11/3/10

 

 

VII

Cette fois, ils sont sur la brèche, sortant tous par cette même trouée de la ruine que, sous ce nouvel angle, l’on découvre maintenant à ciel ouvert. L’un des gosses y fait encore l’acrobate, mais la plupart des autres cherchent surtout à approcher l’objectif avec une question dans le regard, une inquiétude également. Fini de rire et de se bousculer, ils sont désormais très calmes, graves même, et si près qu’ils seront bientôt hors champ, comme s’ils tentaient d’entrer dans l’œil qui voit pour tenter eux-mêmes de voir. Car que peut bien promettre le photographe à tous ceux dont, d’une certaine façon, il a volé l’image ? Il ne saurait vraiment leur restituer ce qu’il leur a pris car son larcin est déjà entré dans le domaine public. Il ne peut apaiser leur malaise qu’en leur apprenant à voir à leur tour, à voir ce qu’ils ne savent pas encore être visible, sensible, compréhensible. La réponse à leurs grands yeux insistants ne saurait être qu’une leçon de photographie à même l’ombre et la lumière.

Séville, Espagne. 1933.

11/3/10

 

 

VIII

Il est en train de perdre terre ou de s’envoler, il entre en extase ou va s’évanouir, le garçonnet en blouse claire qui appuie sa petite main contre ce mur charbonné comme une fresque d’enfer. La tête portant en arrière, la face au ciel exposée, en ce visage sans teint, les yeux sont fermés, la bouche entrouverte semble prier ou supplier. Il entend ou il écoute. La voix des anges ou des imprécations issues de la muraille souillée ou le sourd grondement de la crise qui déchire les entrailles et les nerfs. Après tout, ce n’est peut-être qu’un jeu comme savent en inventer les innocents aux mains vides, mais qui dit sans le dire la violence latente de la grâce.

Valence, Espagne. 1933.

 

6-7/3/10

 

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