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 Article publié le 9 juillet 2010.

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le fumier est la seule vérité de l’amour

ÉLOGE DU FUMIER

Désormais je peux faire sans peine la différence –les yeux fermés, rien qu’au nez– entre les divers fumiers : porc, bœuf, cheval… Je connais aussi leur valeur respective en tant qu’engrais. Un mois de travail à la campagne a suffi à faire mon éducation sur ce point –et sur bien d’autres encore.

L’attitude du citadin, du civilisé, envers ses excréments comme ses déchets domestiques est purement négative : il ne veut rien en savoir, il les rejette au silence pestilentiel des égouts. Les villes sont bâties sur des dédales secrets voués à l’élimination clandestine de toutes ces fertiles purulences. À la campagne par contre, l’on sait le rôle fécondant de l’ordure, le fumier est une richesse. J’y ai acquis le respect des fèces ou de la charogne qui rendues au sillon renaissent céréales.

* * *

 

RHÉTORIQUE DU CORPS

Mon ouvrage du matin consistait à nettoyer la porcherie, puis l’étable ; l’après-midi nous ramassions les bottes de paille semées, à intervalles réguliers, par la moissonneuse-batteuse.

Ce travail m’a donné un corps : pour la première fois, je l’utilisai tout entier ; je ne l’ai jamais autant senti mien que dans les moments de grandes courbatures, quand il se refusait à un surcroît d’effort, quand mon cerveau voulait et que la fourche échappait à mes mains engourdies. Il était mien aussi par les démangeaisons cuisantes que lui causaient les brins de paille folâtres qui s’immisçaient jusque dans mon slip et m’irritaient la peau ; il était mien par la sueur abondante qu’il émettait constamment, par ses odeurs violentes et tenaces, ses brusques sursauts nerveux et sa fatigue enivrante. Il me faisait alors découvrir le comble de la volupté dans une petite pomme aigre mais juteuse, dans une goulée de cidre piqué prise à la bouteille demeurée cachée au frais.

* * *

 

ESTHÉTISME

Tous les muscles sont sollicités dans ce mouvement si simple en apparence qui consiste à soulever une botte de paille au bout de sa fourche pour la lancer dans la direction de celui qui, au haut de la remorque, dispose les bottes en bon ordre. Ce mouvement, quand il est accompli à la perfection, a tous les caractères d’une œuvre d’art : il y a quelque chose d’exaltant à sentir la botte s’arracher du sol à la pointe extrême de la fourche vibrante, retournée d’un coup de reins, pour voler vers le sommet de la charrette dans une parfaite hyperbole ; ici, la qualité esthétique du geste est strictement liée à son maximum d’efficacité, tant il est vrai que l’économie la plus juste des forces et des mouvements corporels rejoint parfaitement le calcul artificiel de la beauté.

Mais il n’y a pas place ici pour l’esthète au regard vide qui n’aurait aucunement le sens du travail, de la sueur et du fumier. Je rêve plutôt d’un esthète nouveau style, les pieds dans le purin, jambes écartées, les yeux fermés, s’emplissant les narines du puissant remugle comme d’une inestimable senteur de jasmin.

* * *

 

L’ART D’AIMER

Un soir, alors que j’entrai dans la porcherie pour y prendre quelque outil, je surpris le jeune fils du fermier en train de se branler dans un box vide, les deux pieds fermement enfoncés dans le fumier frais. Ce garçon d’une quinzaine d’années n’avait guère ébloui mon sens esthétique si développé : il était court et trapu, rougeaud et toujours un peu sale ; il ne me parlait pas. Il avait pourtant été mon compagnon de suée tout au long de l’après-midi ; j’avais pu apprécier sa vigueur et son efficacité dans le ramassage des bottes sans pour autant y lier quelque désir que ce soit.

Cette soudaine vision fut le plus grand choc érotique de ma vie. Il ne me voyait pas, j’étais protégé par le muret du box ; les porcs faisaient beaucoup de bruit. Il s’astiquait lentement, avec application, crachant souvent sur son gland pour le lubrifier. Il officiait avec une science et une grâce d’expert, sachant faire monter jusqu’à l’extrême pointe de sa queue le vif frémissement du foutre, puis empêcher in extremis l’éjaculation, pour recommencer. Je voyais distinctement son gros mandrin rouge dressé dans sa grosse pogne sale. Ses narines frémissaient, épatées, il haletait ; ses traits étaient crispés par l’effort. Il se balançait doucement d’avant en arrière sur ses jambes écartées, tout son corps accompagnant le voluptueux tangage.

La scène me fit bander et j’éprouvai le désir de l’imiter sur le champ, dans l’atmosphère fétide et surchauffée de la porcherie. J’atteignis rapidement à un degré de fracassement intime jamais vécu jusque là. Nous jouîmes en même temps, nos foutres allèrent pareillement se perdre dans le fumier. Je m’esquivai rapidement avant qu’il ne reprît tous ses sens.

Bien qu’il n’y ait pas eu contact physique, je puis dire avoir fait l’amour pour la première fois ; j’avais eu, ne vous déplaise, un vrai compagnon de foutrée !

/ sous-bois, claire jonchée automnale / nu sur l’épais tapis de feuilles mortes qui crissent au moindre soubresaut du corps, éclatent dans un cassement sec / course affairée des fourmis dans la forêt des poils pubiens : caresse irritante, d’une indéfinissable et trop intime volupté qui donne le frisson / frottis poudreux d’ailes de papillons sur le prépuce et le gland à demi-découvert / poussière / rouler orageusement bord sur bord / brindilles dans la raie des fesses, dans les cheveux, dans le maquis du sexe / picotements autour de ces chaudes racines, les couilles / le vent branle les ramures murmurantes / il lèche la légère suée qui fait briller ma poitrine / l’haleine de la forêt annonce comme une approche / dans ma main, la turgescence violette endurcie par le frottement allègre de la peau sur la chair richement innervée du gland / jeu du soleil dans les filaments ténus que tisse de poil à poil ma salive argentée / muscles bandés par le rythme saccadé des reins et des fesses / odeur sucrée et écœurante, douceâtre, des pourrissements muets, de l’humus gras et chaud / tassements féconds et humides / souffles / glissements feutrés / le toucher du velours / le goût résineux et amer de la brindille de pin mâchée trop longtemps / fermer les yeux / le monde y gagne une saveur globale / être cet instant unique de la vie multiple et éparse de cette forêt frémissante comme un poumon / être l’âme de cette fourmi qui cherche sa route à travers mes poils / le craquement de la branche que soulage l’envol du moineau piailleur / BRAHMAN / reste le jet qui a éclaboussé le bleu du ciel, y a tracé son dessin lactescent / prisonnier d’une toile d’araignée, il étire son long fil glaireux vers le sol /

Rennes

 du 15 janvier au 22 mars 1974

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