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La toccata de Robert Vitton - extrait.
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 Article publié le 9 juillet 2010.

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LE VOYAGEUR

Quatre murailles ocres agrémentées de dégoulinades rouilleuses. Les grosses ampoules électriques ne tiennent qu’à un fil. La clarté crue et l’odeur de renfermé m’indisposent. Une meute de haut-parleurs aboie des paroles inintelligibles. Je me remets. Sur un fourneau, piédestal de fonte, une statue de marbre en frac et en chapeau tuyau de poêle dédaigne du haut de sa grandiloquence le bas peuple qui fermente. Une meute de haut-parleurs aboie des paroles indistinctes. Des petits pelotons, çà et là, s’avachissent, qui sur des bancs de bois, qui sur les dalles froides et crasseuses, qui sur des plaids effilochés, qui sur des journaux, qui sur des toiles cirées... Relégués entre deux billards démantelés, les enfants en bas âge roulent sur des paillots pisseux. Un factionnaire en treillis bardé de décorations étincelantes manie un manche de pelle. J’avise une trombine encastrée dans une ouverture rectangulaire, une trombine flambante à casquette d’uniforme. J’entreprends la traversée aventureuse de la salle des pas perdus. Je me heurte à des valises béantes, à des sacs éventrés, à des bidons de toutes sortes, à des paniers à provisions, à un prie-dieu, à des cartons, à des cageots gloussants... Sanglé sur un lit de fortune, un cadavre s’esclaffe en bavant du sang sur son linceul usé jusqu’à la trame. J’enjambe des bardas, des... Une meute de haut-parleurs aboie des paroles obscures. J’enjambe des cantines, des casiers à bouteilles, des corps mutilés, un accordéon, un rouleau de fil de fer, une communiante suçant son pouce, une bicyclette... Le soudard inspecte les chambrées. Je passe un pétrin, des brocs, des cuvettes, des bassinoires, des seaux hygiéniques, une pétrolette... Une meute de haut-parleurs aboie des paroles confuses. J’esquive les odeurs de victuailles, de fièvre, de sommeil, de sueur, de sainteté, de mauvais parfums, d’eau putride, de déjections... Je contourne des batteries de cuisine, un landau, des montagnes de balluchons, une grande volière. J’arrive au bout de mes peines. Une marelle. Les mains en longue-vue, l’artilleur braque son attention sur les canonnades d’un lointain combat. Je rôde autour de la guérite. Une meute de haut-parleurs aboie des paroles nébuleuses.

 

LE GUICHETIER

Décidez-vous.

 

LE VOYAGEUR

Mille pardons... Un simple renseignement...

 

 

LE GUICHETIER

Je ne suis pas là pour ça, mais... Tout ouïe, je vous écoute.

 

LE VOYAGEUR

L’heure de passage du prochain train pour...

 

LE GUICHETIER

Padoue ? Paris ? Pampelonne ? Pampelune ? Vous avez l’embarras du choix. Avez-vous interrogé le vide obstiné du tableau des arrivées et des départs ? Non ! Le silence tonitruant de l’horloge, ma compagne de toutes les heures ? Non ! Elle et moi, nous avons fait notre temps.

 

LE VOYAGEUR

Voulez-vous dire que la gare est désaffectée ?

 

LE GUICHETIER

Je ne veux rien dire du tout. Je dis que nous ne sommes plus desservis par le chemin de fer, et ce, depuis la dernière guerre.

 

LE VOYAGEUR

La dernière...

 

LE GUICHETIER

La drôle.

 

LE VOYAGEUR

Et tous ces gens...

 

LE GUICHETIER

Ils attendent.

 

LE VOYAGEUR

Ils attendent quoi ?

 

LE GUICHETIER

 Ils attendent.

 

LE VOYAGEUR

Ils savent ?

 

LE GUICHETIER

Ils savent.

 

LE VOYAGEUR

Ils savent et...

 

LE GUICHETIER

Ils savent et ils attendent.

 

LE VOYAGEUR

Ils espèrent ?

 

LE GUICHETIER

Sûr, sans quoi ils n’attendraient pas.

 

LE VOYAGEUR

Qu’espèrent-ils ?

 

 

LE GUICHETIER

Dieu. Un dieu. Un miracle ou quelque chose d’approchant.

 

LE VOYAGEUR

Deus ex machina. Mais qui sont les dramaturges ? Mais qui sont les thaumaturges ?

 

LE GUICHETIER

Tirons l’échelle, voulez-vous.

 

LE VOYAGEUR

L’échelle des valeurs ?

 

LE GUICHETIER

L’échelle... Rompons les chiens, vous dis-je !

 

LE VOYAGEUR

Les chiens de garde ?

 

 

LE GUICHETIER

Les chiens... Vous désorienterez un régiment de grammairiens, de soldats, de...

 

LE VOYAGEUR

A propos de guêtres ; d’où sort ce martial ferblantier au bâton merdeux ?

 

LE GUICHETIER

Je vous en prie... Il n’a plus toute sa raison. Il vit avec ses troupes dans la cabèche. Inoffensif !

 

LE VOYAGEUR

Un nostalgique des casernes et des fronts.

 

LE GUICHETIER

Un citoyen.

 

LE VOYAGEUR

Et cette grosse légume perchée sur l’impériale de ses aïeux ?

 

LE GUICHETIER

On dirait qu’il a avalé sa canne.

 

LE VOYAGEUR

La canne à pommeau doré s’avale de père en fils.

 

LE GUICHETIER

Il n’a point de fils.

 

LE VOYAGEUR

Tant mieux pour le mien.

 

LE GUICHETIER

Comme vous êtes ! C’est quelqu’un, vous savez ! De temps à autre, il fait une apparition dans le hall. Selon le dire des rares personnes qui l’approchent, il possédait des terres en Espagne. Cent chevaux hennissaient dans les écuries de son château ; des dizaines de domestiques le servaient ; des milliers de paysans s’usaient dans les sillons de ses domaines ; des milliers d’ouvriers se rivaient du matin au soir à ses machines, à ses plantations, à ses élevages. Un empire. Les cadences qu’il imposait le perdirent. Tout d’abord vint la controverse, puis la désobéissance et à la fin... A la fin, vint la révolte. Un massacre ! Je vous le vends comme on me l’a vendu. La Milice... Un instant, les haut-parleurs... Non, rien de grave. La Milice dépêcha la besogne. Un château de cartes au milieu d’un désert de cendres sanglantes. Réprimez, frappez, incendiez, la rébellion, elle renaît de ses braises ! Nu et cru, notre héros n’avait plus qu’à fuir. C’est à un mendiant que l’on a prêté asile. Enfin, nous voilà tous bien lotis, je vous jure ! Tout le monde est servi et il en reste. Si ma pauvre Elise vivait... J’y pense souvent. Je ne tarderai pas à la rejoindre, maintenant. Elise, pailleuse de chaises, voulez-vous prendre pour époux Antonin, gratte-papier ? Nous étions assortis. Je suis un vieux clou tordu et rouillé. Une cartomancienne avait vu un berceau sous notre toit. Tisanes, cierges, prières, pèlerinages, rien n’y faisait. Un garçon ou une fille, la chose est égale, Elise ! Nous l’avons tant voulu. Elle est morte dans les bras de la sage-femme, peu avant l’enfant. Dans les blés, quelquefois, nous courons l’un vers l’autre. Elle m’apporte son nourrisson dans un linge blanc. Je les serre contre moi. Ils se brisent comme du verre. C’est effroyable, monsieur. Vous ne pouvez imaginer à quel point la chape de la solitude me pèse. A moins que je sois importun...

 

LE VOYAGEUR

Soulagez-vous de votre fardeau.

 

LE GUICHETIER

J’ai longtemps partagé le poste avec un type épatant... Un homme de confiance. Si le mot camarade n’était pas interdit... Nous nous entendions comme deux foireux hilares...

 

LE VOYAGEUR

Qu’est-il devenu ?

 

LE GUICHETIER

J’y viens, j’y viens doucement. Encore un qui a eu sa portion du gâteau. Le malheur nous liait étroitement. A longueur de nuit – c’est la nuit que l’on souffre le plus –, nous ressassions nos bons et nos moins bons souvenirs. Une fois qu’il s’était assis, qu’il avait glissé un crayon derrière son unique oreille, qu’il avait joint ses mains sous son menton, qu’il s’était peu à peu absenté et qu’il avait fini par articuler : « C’est une sombre histoire, une sombre histoire de fleurs », jamais, même en idée, je ne l’aurais interrompu. Cette bande magnétique me tape sur le système ! J’en suis responsable. Enfin ! A cette époque, il dessalait la fille d’un jardinier, mais l’ancien voyait le manège d’un sale œil : « Saligaud, je te couperai les oreilles en pointe ! » C’est dans une serre que le drame... Les amants étaient pris au piège du braconnier. Le sécateur... Je ne vous en dis pas plus. La tourterelle fut expédiée chez une tante, au bord de mer. Ils ne se revirent qu’après de longues années. Trop tard. Le galant venait d’engrosser pour la troisième fois sa fleuriste de femme . Je l’ai vu débarquer, un soir, avec ses trois gamines, Rose, Marguerite et Jasmine. Il ne m’a jamais parlé de leur mère. Ici, il a refait sa vie. Ah ! nous en avons pris des pistaches ! Malgré tout, c’était un bon vivant... Une espèce de...

 

LE VOYAGEUR

C’était ?

 

LE GUICHETIER

Il ne supportait plus les remontrances. Quand les nerfs prennent le dessus... Des mots avec un rondier, un différend et...

 

LE VOYAGEUR

Et quoi ?

 

LE GUICHETIER

De temps en temps, une active fraction des partisans de l’Ordre reproche aux dirigeants leur indulgence envers ceux qui manquent à Dieu et à ses envoyés ; alors, pour calmer les remous, pour rabattre les caquets, le Pouvoir menacé s’acharne sur les brebis, les dangereuses brebis galeuses... Les meneurs changent, le Pouvoir... Il change de mains, argenté et armé. Récompense, réprimande, punition ! Ils les ont emmené. Lui, et ses trois demoiselles.

 

LE VOYAGEUR

Ils les ont...

 

LE GUICHETIER

Jamais de la vie ! Les récalcitrants, les détracteurs, les fauteurs de troubles et même les assassins, monsieur, ici, meurent de mort naturelle. La clémence des juges les encage avec leur famille, leurs animaux, leurs meubles... La diète. Il faut protéger les honnêtes gens de la vermine. On traite le mal à la racine, on l’étouffe dans l’œuf. Chaque foyer patauge dans sa mare d’excréments et couche avec ses cadavres. Une attraction pour les promeneurs. Une palissade clôt l’emplacement. Les dimanches et jours de fête, des queues interminables s’éternisent devant les caisses. A l’intérieur, des stands enguirlandés proposent des friandises, des sachets de cacahuètes, des cartes postales, des bouquets de ballons, des flacons de désinfectant, des carrés de gaze imbibés d’eau de Cologne... On va, on vient, on étrenne les toilettes, on se met au ton, on fait connaissance, on côtoie les notables, on se place, on se signe, on pose pour les photographies, on s’émeut, on s’émoustille... Le plus souvent, le dernier survivant de la cagée se fracasse le crâne contre les barreaux. C’est une aubaine pour les visiteurs toujours avides de sensations. La cloche funèbre évacue les promenoirs. Une grue dépose la loge sur un terre-plein entouré d’une douve. L’eau bouillonne. Les gradins craquent. La foule perd patience malgré son engouement pour les chants militaires et religieux, dégorgés par les chœurs et les fanfares déployés sous les contreforts de la tribune aux harangues. Le foyer au foyer ! On guette le signal des autorités, le moment de relâche des chefs de musique, les prémices d’une valse viennoise ou d’un tango argentin qui tendra l’embrasement jusqu’à ses derniers hoquets. On emportera quelques débris consumés, quelques vestiges purifiés ; ainsi, sans aucun doute, on se préservera de la maladie et de mauvais sorts.

 

LE VOYAGEUR

C’est hallucinant !

 

LE GUICHETIER

On s’y habitue. Connaissez-vous Le Châtiment ? Que je suis niais ! C’est un mensuel qui livre les détails les plus perfides de ces journées à la voracité de ses lecteurs. Tout en assurant mon service, j’y ai collaboré. A présent, je ne sors plus de ma cabane. Mes confrères m’ont remis une plume en or et un encrier en ivoire pour l’ensemble de mon travail. Une carrière. Après la disparition tragique de ma femme et de mon fils... Nous habitions dans la région de Troyes. Et l’affaire de l’Orphelinat. Des ventes multipliées par... par cinq... ou six, pendant des mois. La réclame, comme on dit ici, en a fait ses choux gras de ces feuilles. « Il était une fois deux gamines, qui sur le plancher à claire-voie du dortoir, consommaient une satanique joie ». Il n’en fallait pas plus pour exciter les esprits. « Elles étaient loin de se douter qu’un sévère regard assermenté témoignerait ». Nues, tondues, les bras ficelés le long du corps, elles furent traînées jusqu’aux portes de la cathédrale sous les huées, sous les injures, sous les crachats, sous les morsures de cent chats à neuf queues, sous des pluies de cailloux. Tout est bien qui finit bien. L’une est devenue une pensionnaire modèle de la Lanterne rouge, l’autre goûte Dieu au presbytère. Je pourrais faire venir les grandes eaux à votre moulin. Vous en voulez des histoires ? Vous êtes écrivain, n’est-ce pas ?

 

LE VOYAGEUR

Je crois.

 

LE GUICHETIER

J’ai parcouru votre dernier roman. Malheureusement, après les coupes de nettoiement et le caviardage. Je m’y suis un peu perdu. Une radio étrangère a diffusé la lecture des passages interdits. Je m’en veux, j’ai manqué ça. Les journalistes vous ont cité : « Mon chantier ? La Toccata ! Je n’en dirai pas plus. J’y travaille. »

 

LE VOYAGEUR

Pour y tavailler, j’y travaille.

 

LE GUICHETIER

Parlez-moi de vous, de vos démêlés avec vous-même.

 

LE VOYAGEUR

Mes démêlés ?

 

LE GUICHETIER

Jouons. Vous acceptez d’écrire pour une revue. Trois nouvelles. Vous êtes un homme de ressources, mais la troisième vous donne du fil à retordre. La panne. Cela ne vous ressemble pas. Plus rien. Vous devenez invivable. Vous décidez de vous éloigner du quotidien. Vos proches vous y encouragent. Vous dépliez une carte. Un village recroquevillé au fond d’une vallée. Une maison à peine retapée, sans confort. Des provisions. La voiture. Vous hantez les sentiers escarpés, les chemins de l’imaginaire. L’aube lave vos épreuves négatives. Vous lâchez des personnages. Vous les compromettez. Vous en faites des huniers, des tenancières de bordel, des charretiers, des guichetiers. Vous outillez des figurants. Vous en faites des pochards, des malades du foie et de la foi, des tapageurs de tapis-franc, des pupazzi... Vous tapez dans le tas. Ces beaux mondes sont à votre disposition.

 

LE VOYAGEUR

Ils m’appartiennent jusqu’à la répétition des couturières. Après...

 

LE GUICHETIER

Après ils vous embarrassent.

 

LE VOYAGEUR

Ils m’encombrent.

 

LE GUICHETIER

Vous passez à autre chose. Vous les laissez en plan. Vous les envoyez paître dans les décors et dans les lieux communs. Petit détail, vous les perdez dans vos galeries de portraits, dans vos miroirs déformants.

 

LE VOYAGEUR

Les cabotins passent, l’écriture reste et saute la rampe.

 

LE GUICHETIER

Le magnétophone est au bout de sa bobine à bobards. Nous allons déguster deux bonnes heures de musique. Toujours la même musique. Reprenons. Le jour baisse. Vous rentrez avec vos créatures.

 

LE VOYAGEUR

La page est blanche. Désespérément blanche. Les voix se superposent. Les voix sont justes.

 

LE GUICHETIER

Dites, c’était hier ? La longue marche vous exténue. Vous vous assoupissez au pied d’un mur de terre sèche. Dites ! Dites !

 

LE VOYAGEUR

J’arrive sur une place... Un mât...

 

LE GUICHETIER

La place de l’Estrapade. Et cette musique... Ne jouons plus, la fatigue vous défigure. Ce sable dans les haut-parleurs... Dégotez-vous une couverture pour la nuit. Vous n’avez plus qu’à attendre.

 

LE VOYAGEUR

J’attendrai.

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2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

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