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 Article publié le 7 septembre 2010.

oOo

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

Montesquieu — L’esprit des lois — XV,V

 

*

Vous êtes tranquillement assis sur votre terrasse. Le ciel, les oiseaux, la route devant chez vous. Un homme passe — ç’aurait pu être une femme ou un enfant, mais c’était un homme. S’il vous ressemble, c’est un inconnu. S’il ne vous ressemble pas, c’est un étranger. L’étranger ne vous est donc pas inconnu. C’est cette différence qui en impose à l’esprit lorsqu’il s’agit de s’exprimer sur ce sujet délicat : l’étranger bien connu comparé à l’inconnu non étranger. Et chaque fois qu’une rencontre a lieu, c’est le fond de la question : qui est-ce ? Et la réponse tient à ce qu’on en sait plutôt qu’à ce qu’on ignore de lui, comme il serait raisonnable de le penser.

*

On peut en rechercher la cause. Je ne conseille pas cette dissertation. Ne vaut-il pas mieux continuer d’interroger le récit ?

*

Cet inconnu était bel et bien un étranger. Tout de suite, il s’adressa à moi en mauvais français, un français dénué de toute trace commune sans rien de reconnaissable. Je souhaitai alors ne l’avoir jamais rencontré et je ne me posai même pas la question de savoir pourquoi. Fallait-il répondre à sa question ? Le chemin ? Quel chemin ? me demandai-je presque simultanément à sa prière de lui indiquer le sien. Demeure-t-on longtemps sans réponse dans ces circonstances ? Il disparut. Mais j’étais toujours là. Ne l’avais-je pas vu s’éloigner ? À pied ? En voiture ? Je ne me souviens d’aucune voiture. Je me souviendrais de cette perspective dans l’intrication des lignes de fuites que je connais bien, depuis ma porte.

*

Je le retrouvai le lendemain, mort. Déjà ? me dis-je en m’approchant du cordon de sécurité.

— Sommes-nous loin de chez moi ? Je ne vois pas ma maison. Que s’est-il passé ?

— Vous êtes malade, me dit quelqu’un comme dans un roman de Pinget.

*

Cette fois, il ne s’agissait pas d’une question. On changeait de sujet. N’était-ce pas ce que je souhaitais depuis hier ?

*

Malheureusement, tous les étrangers que l’on rencontre ne finissent pas leurs jours aussi facilement. Quelle phrase ! Qui commence par le malheur et se finit dans la facilité ! Vous ne me croirez pas si je vous dis que je ne l’ai pas fait exprès.

*

Le contraire d’étranger, n’est-ce pas ami ?

*

Peut-on vivre en société avec des étrangers ?

*

Une société d’étrangers est-elle concevable ?

*

Un ensemble d’étrangers est un pays. Cela va de soi. Mais pourquoi serais-je étranger ailleurs si je ne le suis pas ici ? La question inverse n’a pas de sens.

— Vous buvez ?

*

Tout le monde boit, marche, parle, fait ceci ou cela. Cela ne nous rapproche pas. Surtout si nous sommes différents.

*

Mettons que la terre soit à tout le monde et qu’on ne pose plus la question de savoir pourquoi c’est le genre humain qui possède tout. Voilà les principes posés. Ce ne sont pas des hypothèses. On sent bien que la terre est à tout le monde et que ce monde est uniquement humain.

*

Bien.

*

Maintenant, comment cela appartient-il à tout le monde mais pas à chacun forcément et pas forcément de manière équitable ? Voilà qui décrit les espèces d’hommes que nous sommes ou que nous ne sommes pas : ceux qui possèdent ont acquis, d’une manière ou d’une autre. Certains peuples ont le génie du Droit. Mais que peut posséder un étranger que je ne possède pas ? Quel est SON droit ?

*

On a bon cœur. On reçoit l’étranger comme on reçoit n’importe lequel d’entre nous. Seulement voilà : il signale sa différence, ne s’assoit pas à côté de votre femme, ne boit pas ce que vous buvez, il ferme les yeux sur les spectacles qui font notre joie... bref, il marque le terrain de sa différence. Reconnaissons que nous avons marqué le nôtre (relation de cause à effet ? dans quel sens ?) Mais serait-on différent, et contraint de commencer par là, si l’étranger demeurait chez lui où c’est nous qui sommes les étrangers ? On est sans cesse confronté à ces questions de territoire. Sans étrangers, il n’y aurait que des inconnus. L’inconnu ne demande qu’à être connu. Croyez-vous que l’étranger ne demande qu’à être assimilé ?

*

Est étranger celui qui survit à son étrangeté, celui qui s’accroche à ses particularités, celui qui ne cesse pas d’être un étranger, même mort !

*

La race n’est pas qu’un problème de pigmentation. Regardez les yeux des Asiatiques et le nez des Africains. Ce n’est pas parce qu’on parle, qu’on fait du commerce et qu’on se reproduit qu’on est ressemblant, je dirais, goutte à goutte. La race est le plus déterminant des facteurs d’étrangeté. Cela dit en dehors de toute pensée érotique. Nous sommes humains, à la fin.

*

L’étranger ne frappe pas à la porte. Il apparaît, entier, tel qu’il est. Et pour lui, nous ne sommes pas des étrangers. Nous sommes les propriétaires du territoire où il entre. Reconnaissons-lui cette fragilité. Mais n’est-ce pas sa force, ce secret qui le rend impénétrable alors qu’il sait tout de nous ?

*

Il sait tout de nous parce que nous ne sommes pas des étrangers. Et nous ne savons rien de lui parce qu’il est étranger. Nous ne le connaissons pas, mais il sait à qui il a à faire ; il connaît donc nos faiblesses, ce qui excuse nos brutalités quelquefois...

*

L’étrangeté ne fait pas l’étranger. Il est étranger du fait du flou qui l’accompagne. Quand vous croisez un inconnu, vous ne cherchez pas à savoir pourquoi il vous est inconnu. Vous reconnaissez simplement que vous ne le connaissez pas. Tandis que l’étranger vous inspire tout de suite le calcul. Avec lui, ce n’est pas pourquoi, mais comment. On en vient tout de suite à se poser des questions qui n’ont aucune chance de se résoudre en réponse connue. Même un objet peut parfaitement tenir lieu d’étranger.

*

Imaginez. Vous entrez dans une pièce. Un objet y est étranger. Il ne s’explique pas. Il soustrait donc quelque chose à ce que cette pièce signifie, a toujours signifié pour vous. Cet objet, à moins d’être un cadeau qu’on vous fait pour augmenter votre connaissance des objets, demeurera non pas une énigme mais quelque chose de trop. Quelque chose de trop qui enlève quelque chose à ce que vous savez de la pièce. Incroyable ! Un étranger (revenons à l’humain) est à ce point incroyable qu’on ne l’envisage jamais de face. On le contourne, exactement comme vous le faites avec l’objet dont vous vous demandez si c’est un cadeau ou un cheveu dans la soupe.

*

Le philosophe-chien promenait sa lanterne dans les rues en plein jour et affirmait ne pas voir des hommes. Promenez votre lanterne dans la même rue par les temps qui courent et vous verrez l’étranger, le nombre des étrangers et leur capacité à se reproduire en pleine lumière ! Mais de qui avez-vous ainsi éclairé la lanterne ? Nous sommes bien nombreux à ne pas souhaiter la présence de l’étranger et bien peu à faire la différence entre un homme qu’on ne voit pas pour des raisons de pédagogie philosophique et un homme qu’on voit parce qu’il échappe à notre connaissance.

*

Évidemment, vous qui ne possédez rien, vous donnez facilement.

*

Qui dit étranger, dit voyage. Vous voyagez en étranger. Je suppose que la réciproque est aussi vraie. Bien. Mais alors, qui dit la vérité ? Eux ou nous ? C’est presque se demander qui a le droit de voyager. Eux chez nous, en émigrés, ou nous chez eux, en touristes pacifiques porteurs de devises ?

*

L’idéal, c’est beau. Les actes, c’est nécessaire. Si c’était possible, on passerait notre temps à rêver et il ne se passerait rien entre nous. Seulement voilà, ils agissent. C’est une véritable menace. Donc, nous agissons. Ils nous privent de la meilleure part du rêve.

*

Qui a commencé ? Nous, pris la main dans le sac, ou eux, qui ne pensent qu’à se servir à notre place ? Soyons justes. Nous sommes les inventeurs, ils ne sont pas l’invention.

*

Qui sait soigner les maladies ? Et qui se multiplie tellement qu’on ne sait plus où donner de la tête ?

*

Et s’il n’y avait qu’eux et nous ? Nous, ici et partout. Et eux, à la place qui est la leur.

*

Eux, c’est vous si on s’adresse à eux. Mais nous, c’est nous. Voilà qui montre à quel point nous avons l’avantage de la propriété.

*

Aimer l’étranger. Si vous voulez parler d’un territoire qui ne nous appartient pas (pas encore), oui, c’est possible. On peut même éprouver de la sympathie pour les habitants. On ne les connaît jamais assez pour les aimer vraiment. On préfère leur terre et on sait pourquoi on l’aime.

*

Nous ne possédons pas tout parce qu’en nous s’agite le ver qui ne veut pas tout posséder. Sans ce ver...

*

L’étrangère, c’est autre chose. Sitôt qu’on évoque le sexe, on capitule devant les difficultés géographiques. On se rejoint dans un lit.

*

Il faut limiter l’étranger à l’ailleurs. Vous ne dites pas : j’habite ailleurs. Vous habitez ici ou là, quelque part. Ailleurs, c’est nulle part en ce qui nous concerne. Et quelque part, c’est où ils vont. Ils viennent de nulle part et ils arrivent chez nous ! Comment est-ce possible ? Non, il faut mettre des bornes là où on s’attend à en trouver, pas ailleurs.

*

Le droit au bonheur est inscrit dans la Loi de ceux que le bonheur intéresse. Voilà ce qu’ils viennent chercher.

*

Mourir de faim n’est pas une excuse. Vous ne venez pas manger. On se débrouille toujours. Vous avez d’autres idées dans la tête. Ne nous prenez pas pour ce que nous ne sommes pas !

*

Penser à l’inconnu, chercher à résoudre l’inconnu, savourer l’instant de la découverte, le bonheur heuristique. Ainsi, nous savons ce que nous faisons. Mais perdre du temps à modifier notre espace et les conditions de nos déplacements pour soi-disant accepter l’étranger, n’est-ce pas là faire exactement ce que nous ne savons pas faire ?

*

Je m’imagine très bien dans la peau de l’étranger. J’y suis. Et alors ? Qu’est-ce que je joue ? Ce qu’il prétend me faire jouer quand je ne pense plus à lui ?

*

Il y a les ghettos. Nous y pensons. Nous sommes même allés jusqu’à les mettre en pratique, à l’épreuve somme toute. Nous exerçons notre pouvoir de propriétaire sur ce qui garantit la pérennité de notre propriété. Sans étranger, la propriété serait un bien commun. Et ce n’est pas du tout ce que nous souhaitons. Nous souhaitons demeurer inégaux pour entretenir le désir de possession. Voyez comme ils se mettent naturellement du côté où l’on possède le plus. Comme s’ils espéraient sortir du ghetto. Il y a un lien ontologique entre ceux d’entre nous qui ne possèdent rien et ces étrangers qu’on montre du doigt : tous rêvent de posséder ce que nous possédons. Le pouvoir par la main mise sur l’Imagination et l’Imaginaire ! Divisons-les. Et favorisons l’immigration des races inférieures. Retour au ghetto et à l’assistanat. Quelle science !

*

Le soldat qui envahit votre quotidien n’est pas un étranger. C’est vous qui finissez en étrangers sur votre propre terre. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous avez fini par le connaître mieux que vous-même. C’est... poétique.

*

Se laver les pieds au lieu de prier, permettez-moi de n’en penser que du mal. Mais prier au lieu de se laver les pieds, voilà qui est bien.

*

L’étranger est rusé. Il le faut bien. Nous ne sommes pas bêtes non plus.

*

Nous ne sommes pas vraiment blancs. D’ailleurs, beaucoup d’entre nous sont noirs. Mais nous ne sommes pas des étrangers. On se connaît bien et on sait qu’il ne faut pas se mélanger. On se mélange beaucoup plus et beaucoup moins pertinemment chez les étrangers. Voyez le résultat.

*

Tout le monde meurt, on n’y peut rien. Alors pourquoi demander plus que la terre que nous possédons pour enterrer nos morts ? Ils veulent posséder ce qu’ailleurs nous leur refusons : un regard vers la Mecque.

*

Voilons nos femmes nous aussi et vivons avec elles sous ce voile impénétrable. Ça leur inspirera peut-être un peu le respect dû à la femme qui est ce que nous possédons de plus cher, pute ou soumise.

*

Nous gagnons toutes les guerres, même quand nous nous entretuons. Ils perdent la paix, eux. Même quand ils n’ont aucune raison de s’entretuer.

*

On dit que rien ne sert de posséder puisque nous serons dépossédés. C’est faux. Nous donnons en héritage. Devons-nous accepter l’idée que l’étranger figure dans nos successions ab intestat ? Accepter le fait que le sang ne soit plus la seule filiation ? Il y aurait alors des parentés étrangères à la famille que nous sommes ? Impensable !

*

Nous n’avons pas mauvaise conscience, mais si nous avons commis des crimes au cours de nos voyages civilisateurs, qu’ils nous soient reprochés par d’autres que les descendants des supposées victimes. Prétendent-ils être juges et partie ?

*

Les oiseaux migrateurs nous émerveillent. Ils obéissent à un système qui traverse le nôtre sans le perturber. Tandis que l’étranger, même de passage, laisse sa trace et sa continuité. Il ne revient pas vraiment, il retrouve ses traces et ses raisons de demeurer parmi nous. Il n’agit pas par système mais par nature. Plus proche de la bête que l’oiseau.

*

Il n’y a rien à apprendre d’un étranger. Ce qu’on sait de lui suffit à le désigner.

*

Constatez avec moi qu’ils s’assemblent. Ils forment le cercle, s’entretiennent du même pivot. Nous nous reflétons dans leurs yeux parce que nos regards se croisent. Nous sommes la périphérie de leur croissance. Nous nous voyons en eux mais ils ne voient que nous. Cercle parfait.

*

Nos lois ne sont pas discutables avec l’étranger. Pouvons-nous discuter les leurs dans leurs territoires ? Sans réciproque, pas question de leur donner le droit souverain de changer nos lois. Et s’ils veulent qu’on change un peu les leurs, qu’ils commencent par changer ce qui les fonde. On ne peut pas entretenir de rapport législatif avec un système qui ne s’accorde pas au nôtre. Chez eux, comme chez nous !

*

Il y a l’étranger utile et celui qui ne sert à rien. Et bien, ils s’unissent ! Comme l’utile à l’agréable.

*

Videz nos rues et remplissez nos poches. On ne vous demande pas plus. Au lieu de ça, vous videz nos poches et remplissez nos rues de ces étrangers qui reluquent nos biens. Et si ce n’était que nos biens ! Ils s’en prennent à ce que nous sommes avec le même esprit de système. Rues-poches, villes-habits, histoire-tradition. Ils veulent tout.

*

Qu’ils retournent chez eux ne suffit pas. Il faut aussi revenir chez eux et veiller au grain. Pas de retour au pays sans néocolonisation.

*

Il y a des étrangers qui ne sont plus des étrangers. Ils l’ont gagné. Ils ont gagné ce que nous avons reçu en héritage.

*

Nous sommes tous des étrangers au fond. Comment savoir ? On le saura. Aujourd’hui, nous avons les moyens de conserver intacte la mémoire des racines. On ne se coiffera plus sans preuve indiscutable ! Œuvrons dans ce sens et il y aura moins de suspicion, en tout cas plus de clarté. Nous avons besoin d’un éclairage franc.

*

Pas d’égalité entre l’étranger et nous. Sinon, ils gagneront du terrain. Je ne veux pas dire par là qu’ils sont plus intelligents que nous, mais on sait bien qu’ils sont plus motivés. Nous ne tenons pas à être victimes de notre paresse.

*

Tu veux épouser un étranger ? Par amour ? Mais quand ce serait par intérêt, à quoi ressembleront tes fils ?

*

Il n’y a pas de solution. S’il y en avait, on l’aurait trouvée. Quand il n’y a pas de poisson dans la rivière, on ne pêche pas de poissons. Et quand il n’y a pas de rivière, on ne pêche pas. Et quand il n’y a pas d’étrangers, on ne perd pas son temps et son argent à chercher la solution d’une cohabitation équitable ou d’une assimilation intégrale. Quand il n’y a pas d’étrangers, on va à la conquête de l’étranger et on s’enrichit ensemble. Voilà la solution qu’on avait trouvée avant de penser que ce n’était pas une solution. Sinon, on perd. Et c’est ce qui est arrivé. Texto !

*

Qu’ils vivent à la surface de la terre, comme tout le monde. Désormais, nous ne coloniserons que le sous-sol. Et comme ils ne sont pas capables de voler, nous leur prêterons nos jouets.

*

Chacun chez soi. Et que le meilleur gagne.

*

Si on veut gagner, il faut qu’ils perdent. Ce qu’ils perdent, nous ne le gagnons pas. Prenons-le ! Il n’y a pas d’autre victoire.

*

Il y a étrangers et étrangers. Il y a l’étranger qui ne le reste pas et celui qui reste. Le premier doit oublier. Le second n’oublie pas. C’est beaucoup plus facile de ne pas se forcer à oublier. Ce qui explique le peu d’étrangers qui s’intègrent. Il y a cet effort constant pour oublier et les enfants qui posent la question qu’on ne veut pas se poser. Étrangers qui voulez oublier pour être des nôtres, ne faites pas des enfants ; ainsi, personne n’héritera de votre problème.

*

Heureusement, le voisin n’est pas un étranger et l’étranger est rarement voisin. Un étranger, ça vient de loin, ou on est venu de loin pour en faire un indigène. Il faut que ça vienne du plus loin possible sinon on se sent voisin et on finit par ne plus savoir qui est étranger.

*

Donnez-lui un toit. Donnez-lui de quoi manger. Donnez-lui même un emploi. Il reste ce qu’il est. Par contre, enlevez-nous le pain de la bouche, mettez-nous au chômage, ne soignez plus nos maladies, et nous devenons des étrangers dans notre propre pays. Voilà ce qui arrive.

*

On a beau dire, tout quitter, pour de bonnes raisons, ça ne fait pas de vous un étranger. On comprend le malheur comme s’il nous était arrivé à nous-mêmes. Ce que nous ne comprenons pas, c’est cette prétention à partager notre bonheur. Voilà l’étranger.

*

On peut se croiser. Rien n’interdit la politesse. Chacun chez soi. Nos rues deviendraient des croisements d’indifférence. Inimaginable. On préfère ne pas se croiser et se réserver le droit de changer de trottoir. Complexité des parcours au quotidien. Et on reste poli.

*

Je sors. Je ne reconnais personne. Je ne suis plus chez moi. Ils ne sont pas chez eux. On appelle ça comment ?

*

On ne possède pas les autres. C’est normal. L’autre n’a pas de valeur. On n’hérite que de ses biens. C’est la Loi. Arrive un étranger. Il se vend. Et on nous demande de ne pas penser à monnayer sa descendance !

*

Ils ne nous aiment pas. Nous sommes ceux qu’ils prétendent déposséder. Si nous résistons, nous sommes des Occidentaux. Et si nous avons perdu d’avance, nous sommes les étrangers des Occidentaux. Nous savons toujours ce que nous sommes et qui nous n’aimons pas. Mais nous ne savons rien de ce qu’ils sont et nous préfèrerions pouvoir les aimer.

*

Mettons que nous soyons biologiquement égaux. Une hypothèse. Ça explique quoi ? Que l’un est inférieur à l’autre ? Ça ne tient pas. On ne peut pas non plus évoquer la chance ou la vergogne. Et il faut expliquer la différence. Ou à défaut de l’expliquer, il faut constater que nous avons l’avantage. Ils sont étrangers par nature, même chez eux.

*

On peut les détruire. On préfère s’en servir. Où est le mal ?

*

La démocratie va de pair avec le bonheur. Qui peut le nier ? Et que viendraient-ils chercher chez nous ? Ils cesseront d’être des étrangers quand ils seront démocrates. (François Mitterand ?)

*

Nous avons semé la terreur pour créer le monde moderne. Ils sèment la leur pour nous obliger à retourner à l’état sauvage. Et ils s’étonnent qu’on se défende ! Nous préfèrerons toujours le sacrifice de l’étranger sur l’autel du bonheur à celui de nos découvertes dans l’antichambre de l’ignorance.

*

Nous nous organiserons en meute. Et ils seront désorganisés. Nous ne leur ferons que des guerres limitées à la prise de pouvoir. Ils se battront pour conserver leur existence tandis que nos posséderons l’essentiel.

*

Ils ont des princes. Nous avons des entreprises. Ils deviennent étrangers au bout du voyage. Voyageant nous aussi, nous nous reconnaissons et nous les démasquons. Ils n’ont pas le sens de l’Histoire. Nous sommes capables de tout. Entreprenants, justiciers, volontaires. Ils sont profiteurs, voyous et impuissants. La balance penche de notre côté.

*

Invitons l’étranger à notre table. Il se distingue par un usage distant de nos couverts et de nos mets. Invitons-nous à sa table, il tente de nous empoisonner. Il est constant.

*

En nos pays, les plus pauvres ne sont pas les étrangers, il faut bien le reconnaître. Que les pauvres comprennent que nous sommes aussi désolés qu’eux. Mais ils seraient encore plus pauvres s’il n’y avait pas d’étrangers pour ajouter de la valeur à nos spéculations, surtout dans les moments où l’innovation se porte mal. La pauvreté est une fatalité que l’étranger n’explique pas. On explique la pauvreté par la pauvreté. Et la richesse par l’étranger. Qu’est-ce qui explique l’étranger ?

*

L’étranger alimente la superficie des conversations quand il s’agit de le trouver charmant, et leur profondeur si nous le jugeons coupable.

*

Est-ce bien le bonheur qu’ils cherchent ? Ne le leur offririons-nous pas s’il s’agissait de cela ? Notre méfiance est bien inspirée par leur appât du gain. Pas de bonheur s’ils prétendent gagner.

*

Le peuple est souverain de son royaume. Il en possède toutes les richesses. Mais il y a loin entre posséder et valoriser. Et nous pouvons aussi bien déposséder que dévaloriser. Nous sommes maîtres des vagues d’immigration. Beaucoup plus qu’on ne croit.

*

Pourquoi considère-t-on que l’étranger est comme l’amanite tue-mouche au milieu des cèpes ? Parce que nous savons que certains cèpes sont déjà vénéneux et que les autres le sont peut-être. On craint de devoir jeter tout le panier.

*

Quand nous parlons de frères, de fraternité, nous évoquons avec grâce une utopie du bonheur. Quand ils en parlent, ils mettent en évidence leur sectarisme. Voilà en quoi ils sont d’abord des étrangers et ensuite des hommes.

*

Je me sens étranger chez les étrangers. Qu’est-ce que je fais parmi eux ? Un sentiment et une question, il n’en faut pas plus pour affiner ma détermination. Je colonise ou je me révolte. Choix occidental.

*

Les uns possèdent les clés du bonheur, les autres s’en remettent à la facilité. Pas tous les autres. Leurs princes investissent chez nous. Ils veulent nous déposséder. Et leurs peuples les soutiennent comme s’ils préféraient recevoir les clés de leurs propres dictateurs. Mais la porte est bien celle du bonheur. Étranger celui qui demeure sur le seuil.

*

Est étranger celui qui se croit étranger. Nous n’y verrions pas un étranger s’il se croyait des nôtres. Nous serions trompés par les apparences.

*

Nous ne nous connaissons pas, mais nous savons que nous pouvons vivre ensemble. Nous ne pouvons pas vivre avec lui parce que nous le connaissons. Et nous continuons de vivre, nous, quand nous nous connaissons. Nous ne le connaîtrions pas s’il n’était pas venu.

*

Même quand il n’y a pas d’étranger parmi nous, nous ressentons sa présence à une distance qui témoigne proportionnellement de notre inquiétude. Il y a bien un espace pour contenir cette fonction qui ne demande qu’à se laisser décrire et représenter.

*

Le blanc, couleur du deuil ? C’est absurde. Le blanc, c’est la pureté. Le noir rassemble toutes les couleurs. C’est la négation du blanc. C’est la seule synthèse.

*

Notre Christ témoigne du miracle en guérissant l’infirme. Il est bon. Leur prophète coupe la lune en deux pour manifester un transfert de puissance. Jamais notre Christ n’eût osé menacer ainsi l’humanité. Il est humain, fait homme de l’être comme l’homme vient de la terre et la femme de l’homme et l’enfant de la femme, tandis que leur prophète est un homme (un commerçant !) qui devient Dieu par délégation. Vous appelez ça une révélation ? Ce ne serait pas la première du genre en tout cas ! Le Christ, lui, est le premier et le dernier.

*

Ne confondons pas l’étranger et le différent. Pas plus que l’étrange et l’indifférent. L’étranger vient d’ailleurs, un ailleurs qui bien souvent nous a appartenu. L’étranger n’est pas l’autre. Entre lui et nous, il y a une relation territoriale, une géométrie (et non pas une géographie), une prescription acquisitive.

*

Leur duplicité est bien connue. Et leur cruauté. Leur lâcheté aussi. Nous ne tombons dans leurs pièges que par inadvertance.

*

Il y a une grande différence entre faire sauter une bombe dans un endroit public et envoyer un missile dans le même endroit, mais chez eux. La différence, c’est que nous ne cachons pas nos arsenaux dans les hôpitaux et les établissements scolaires. Et tant que cela durera, ils seront des criminels et nous des guerriers de la paix.

*

« Quel voisinage ! Quel bruit ! Et je ne vous parle pas de l’odeur ! » Jacques Chirac.

*

Les Anglais ne sont pas des étrangers. Ils ont été nos ennemis. Il reste quelque chose de ce passé commun. Un doute, peut-être. Au pire.

*

L’exotisme a du bon. Nous n’en demandons pas plus. Limitons la présence de l’étranger aux vitrines de sa différence. Et installons les nôtres au seuil de son insuffisance.

*

Quand il s’agit de sauver une vie, on ne regarde pas les détails. On sauve d’instinct, jamais par calcul. La guerre...

*

Ils n’évoluent pas. Ils ramassent les miettes de leurs princes et si ça ne suffit pas, ils viennent manger notre pain. Mettons-nous à leur place !

*

Quand un étranger vous reçoit chez lui dans son propre pays, on parle d’hospitalité. Quand vous le recevez chez nous loin de chez lui, il est alors question d’immigration. Et en effet : chez lui, vous aviez perdu votre chemin ; chez nous, il a retrouvé votre trace.

*

Bien. Le voici mort. Comment allons-nous l’enterrer ? Et où ? Il va falloir se renseigner. La famille, elle, semble bien renseignée sur les limites à ne pas dépasser en cas d’usage.

*

Le policier (derrière le cordon) :

— C’est un mort. Reculez ! Rien qu’un mort.

*

Il en parlait comme si cette mort n’avait pas un sens précis.

*

Je ne sais plus qui m’accompagnait. Je le connaissais peut-être. Nous parlions de la mort. Y avait-il du sang ? Une trace de violence ? Qui nous le disait maintenant que nous n’étions plus rien par rapport à cet évènement ? Nous avions été, un instant, si proches de savoir vraiment ce que nous savions au fond. On nous contraint à cet écart entre la profondeur et la vérité dès qu’il s’agit de l’étranger.

*

Vous en pensez toujours quelque chose. Vous ne pouvez pas éviter ces effleurements distants. Mais y a-t-il un seul endroit de notre vie quotidienne que l’étranger n’a pas investi de sa lenteur ?

*

La légion quoi ? Mais il paraît que c’est notre aristocratie qui l’a en main. Ils n’ont pas tous émigré. Ils se rendent utiles. Ils sont encore un peu des nôtres, non ? Ne me dites pas que je ne sais pas tout !

*

Imaginez quelqu’un qui n’est nulle part chez lui. C’est un personnage de roman.

*

Nous ne voyageons pas assez. Nos gouvernements devraient songer à aider nos déplacements dans le monde. Nous gagnerions en profondeur ce qu’ici l’étranger nous fait perdre en surface.

*

Un jour, vous rencontrez un étranger. Le lendemain, vous le trouvez mort. Que s’est-il passé entre-temps ? Imagination ou réalité ?

*

L’étranger est celui qui s’installe chez vous. S’il ne fait que passer, c’est un touriste. Mais cela n’est valable que de notre point de vue. Quand on s’installe chez eux, c’est pour leur bien, et quand on en revient, c’est pour témoigner. Nous ne sommes étrangers nulle part et ils le sont partout.

*

Quel dommage, toutes ces richesses qu’il faut négocier, quelquefois au péril de notre vie ! Ils ne risquent rien, eux, quand ils envahissent notre tranquillité.

*

En limitant le nombre d’étrangers dans notre société de non-étrangers, vous ne réduisez pas la peur qu’ils inspirent. Vous ne pouvez pas nous faire croire que ce nombre ne s’accroîtra d’aucun peuplement incontrôlable. L’étranger est en croissance constante, ce qui défie nos lois d’équilibre.

*

S’il n’y avait pas eu d’esclaves en Afrique, il n’y en aurait pas eu chez nous. Nous avons été tentés. On ne peut nous reprocher que notre faiblesse devant, c’est vrai, une solution facile et rentable, une spéculation à la place de l’invention qui pourtant fonde notre économie. Si leurs descendants veulent que la justice soit entière à leur égard, qu’ils reconnaissent d’abord qu’ils ont été esclaves des leurs avant de l’être de nous-mêmes. Nous n’avons pas pensé à les libérer au moment où ils n’étaient pas encore nos esclaves. Une fois qu’ils l’ont été, nous étions pris au piège d’un système dont nous ne maîtrisions pas tous les paramètres. Il a fallu lutter contre un mal acquis et non pas intrinsèque, ce que nous ne souhaitons à personne. Nous étions contaminés en quelque sorte. Maintenant, ils sont libres chez nous et esclaves de leurs princes chez eux. Qu’ils reconnaissent au moins cela.

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Quand il s’agit de se divertir, il n’y a plus d’étranger. Nous jouissons alors d’une même liberté. À la condition de s’amuser chez nous, bien sûr. Et qu’ils retournent chez eux quand la fête est finie.

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Donnez-leur leur propre terre, ils y crèvent. Cultivons-la à leur place et ils se plaignent d’être nos esclaves. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent : être propriétaires et incapables d’en vivre ou travailler et se prendre pour nos esclaves. Leurs princes sont-ils nos esclaves ?

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L’étranger connaît les moyens d’entrer sans frapper. Considérez l’adoption de ces enfants qui viennent d’on ne sait où et que les caprices des couples incapables de procréer nous contraignent à accepter comme nos propres enfants. Quel meilleur moyen de devenir ce que nous sommes sans cesser d’être ce qu’on est ?

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On voit tous les jours des gens appartenant à nos sociétés qui, comme suite à une malencontreuse recherche généalogique, se trouvent confrontés à des origines difficilement avouables. Voilà un bon moyen de mesurer la véritable influence de l’étranger sur notre comportement ordinaire. Quelques gouttes de sang suffisent à modifier notre trajectoire.

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On peut être fier de ses origines étrangères et peu enclin à en tirer toutes les conclusions que le citoyen bien de chez nous vérifie tous les jours sans faire étalage de sa pureté.

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Parce qu’ils survivent, ils s’imaginent que nous vivons. Il faut bien expliquer leur envie et notre satisfaction.

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Ce sont les souterrains de l’existence les lieux les plus fragiles de notre territoire. Nous nous nourrissons trop de lumière et pas assez de l’ombre où notre avenir se joue.

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Quand quelque chose disparaît, les regards désignent l’étranger. Et presque toujours, c’est chez lui qu’on retrouve ce qui avait disparu. Ce sont nos traces qu’ils tentent d’effacer. Avec un peu de perspicacité cependant, on s’y retrouvera.

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Mettons qu’il y ait trois maisons et quatre familles. Deux de ces familles sont des familles d’étrangers. Laquelle occupera le logement vacant ?

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Les poissons de la rivière nous appartiennent comme la rivière. Nous sommes propriétaires, pas esclavagistes.

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Franchir une frontière pour ne plus revenir, c’est se poser en étranger sur les branches de l’arbre voisin. Revenir dès que c’est possible, c’est un arbre de moins pour les autres oiseaux.

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La pauvreté n’explique pas tout. Nous avons aussi nos pauvres. Où iraient-ils s’ils trouvaient les moyens de s’en aller ?

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On ne peut pas couper les racines. On peut seulement mentir à ses enfants. Qui leur dira la vérité ?

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Pour l’étranger, nous sommes inconnus. Ce qui le rapproche de nous. Toujours plus près, jusqu’à l’indiscrétion. Inversement, nous sommes les investigateurs de ses intentions.

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Il y a de la satisfaction dans leur regard. Ils ne sont pas heureux, ils sont contents. Nous pourrions être heureux, nous sommes en attente. Voilà où est le problème : nous attendons et ils profitent de l’instant.

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Ce n’est pas une question de peau mais de principe. Nos lois sont justes si on les applique chez eux ; les leurs sont iniques chez nous. Et la réciproque n’est pas vraie.

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Je venais aux nouvelles deux jours après la mort de l’étranger. On avait vu passer sa femme. Il n’était donc pas tout à fait mort ! Nous sommes très attentifs aux détails des évènements sitôt que la mort se double d’une possibilité de résurrection.

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Nous étions donc réunis pour l’occasion, des connaissances et quelques inconnus. On sentait bien à quel point nous étions de la même essence. On s’amusait à jeter une lumière crue sur les détails de nos différences. Pas une ombre au tableau.

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Je me souviens que l’étranger réclamait justice au sujet des branches d’un oranger qui jouxtait sa propriété (ou sa jouissance). Les fruits tombés dans son jardin lui appartenaient, mais avait-il le droit de couper les branches qui les portaient ? Il prétendait faire les deux choses à la fois. Je ne sais plus qui a coupé l’arbre pour mettre fin à la polémique. Nous en riions en évoquant les circonstances de sa mort.

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J’ai quelquefois le désir d’être seul et surtout de ne plus revenir à aucun prix à la vie communautaire. Je rentre en moi et j’ignore les autres. Mais qu’un étranger vienne à passer et je sors de ma coquille pour la défendre. Je ne crains pas les autres pourvu qu’ils me ressemblent.

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Il était aimable avec les enfants... et nous leur expliquions pourquoi.

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On ne lutte pas vraiment. On entretient le risque.

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On s’imagine mal en maître, mais l’esclave n’imagine plus.

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Un instant d’amour et le cœur sort de la poitrine (c’est une image) pour se donner en spectacle. La minute de haine applaudit à tout rompre.

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Nous ne sommes pas assez riches et ils sont trop pauvres. Nous devons donc nous opposer à un système de vases communicants. Préférons les interventions chirurgicales : ablation, greffe, soudure, etc.

— Vous le connaissiez ? Vous avez plus de chance que nous. Mais que penser de celui qui reçoit les confidences de l’étranger ?

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Vient-il pour rester ou s’en va-t-il pour ne plus revenir ? Questions aux autorités.

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Un étranger remplace l’autre. Sommes-nous irremplaçables ? Ce ne serait pas un mince avantage.

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Ils résistent à nos pénétrations, mais nous n’opposons rien à leurs envahissements. Il est plus difficile de coloniser que d’émigrer. Et pourtant, on voudrait nous faire croire le contraire : qu’il est plus facile de partir que de rester.

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Il y a les biens communs à tous les hommes et ceux qui peuvent faire l’objet de la propriété privée ou publique. Il y a aussi ce qui n’appartient à personne tant que personne ne trouve les moyens de l’acquérir. Il y a enfin l’invisible, l’impalpable, l’inconcevable, peut-être même l’impossible, toutes les nourritures que la probabilité réserve à des spéculations mentales. Le tout forme notre environnement, à la fois l’unité et la dimension de notre existence. — À quel moment et à quel endroit apparaît l’étranger ? Impossible de le savoir. On dirait qu’il surgit de nulle part et pourtant, on s’attend toujours à lui quand on pense à nous. Il est la conclusion provisoire de nos errances métaphysiques.

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Heureusement, le commerce lance des ponts par-dessus les différences. Il faut les concevoir et les construire à l’épreuve des tempêtes que la lucidité fait naître des grands écarts.

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L’argent est le même partout, mais ses flux sont comme des fleuves, plus ou moins porteurs de nos voyages centrifuges (ils se jettent quelque part). À l’inverse, la guerre produit un effet centripète (on est à la source du mal). Ne recherchons pas l’équilibre de ces deux forces vives, mais avec elles formons le fil de notre Histoire.

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Les anticolonialistes sont des propriétaires en guerre. Ils opposent la prescription acquisitive à l’acquisition contractuelle. On ne verrait là qu’une querelle de Droit si prescrire consistait aussi à civiliser. Mais nous savons par expérience que la colonisation, qui n’est pas une invasion, est seule porteuse du droit au bonheur que ni les coutumes ni l’Histoire ne garantissent aux indigènes fondés à croire au bonheur.

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De quoi sommes-nous riches ? De matières ? D’industries ? Ils ont la matière et nous leur fournissons l’industrie. Nous les enrichissons et ils s’appauvrissent. À qui la faute ? Au donateur ou à celui qui reçoit (le donataire, vous savez, comme il y a un narrateur et un narrataire) ? À la générosité ou à la corruption ? Pourquoi sont-ils pauvres ?

*

Un étranger n’est qu’un reflet du miroir qu’on oppose à notre bonheur. Une image se forme sur la nôtre au fur et à mesure de notre prise de conscience de la gravité du problème. Nous ne nous voyons plus qu’à travers cette transparence, comme s’il devenait possible de traverser le miroir par un artifice indigne de notre imagination.

*

Nous ne reculerons pas devant la terreur. Celle-ci ne pèse rien à côté de nos arsenaux. L’étranger est témoin de notre capacité à résister à la tentation de mettre fin à son monde.Il est porteur de cette parole, étranger en son propre pays, sinon de paix du moins d’apaisement. Nous n’irons pas jusqu’au bout mais nous irons loin. Que vaut l’imagination dans ces conditions ?

*

Trois jours ! Je comptais les jours. Deux quotidiens témoignaient de mon intérêt pour cette mort sans intérêt. J’avais souligné les propositions les plus significatives de mon désarroi. Je commençais ainsi le récit d’un reflet prometteur de la traversée du miroir.

*

Au soir du troisième jour, je ne tenais plus en place. Il fallait que j’exprimasse mes sentiments. Je savais d’avance qu’on leur opposerait des idées, mais il avait suffi de trois jours pour consolider mes défenses contre l’étranger encore vivace, à défaut d’être vivant, dans les esprits auxquels j’adresserais ma supplique.

*

Des bougies éclairaient le mur et le trottoir, perpendicularité des deux plans, l’un presque noir, l’autre agité de lueurs ascendantes. Un portrait reposait sur un lit de fleurs. L’étranger aurait-il enfin un visage à présenter à mes questions sur le voyage et la chance ?

*

Je ne souhaitais pas être surpris en flagrant délit d’observation de ces traits et de ce regard qui répondaient à mon attente. J’utilisais le rétroviseur d’une motocyclette. Je dus l’orienter un peu ! On me taquinerait longtemps à ce propos si on venait à s’en apercevoir. Je me sentais ridicule mais pas à l’abri de la curiosité que je ne pouvais pas éveiller à la place du mort.

*

Des passants s’inclinaient comme s’il s’était agi de la victime d’un acte terroriste. Les bougies s’additionnaient aux ex-voto. Les fleurs finirent par exhaler leurs parfums mélangés. Encore une nuit agitée à couper avec un couteau de lumière.

*

Il fallait que le sujet me tînt vraiment à cœur pour que je me crusse obsédé par lui. J’imagine que c’est dans de semblables circonstances que l’écrivain se met à écrire le texte de son funambulisme opératoire. On ne parlait plus de l’étranger assassiné ni dans les journaux, ni dans cette rue où il serait vite remplacé dans la perspective de circonstances tout aussi prometteuses d’ennui et de légère anxiété.

*

Revisitant les lieux, je me dis que l’étranger n’a aucune chance de les habiter un jour comme nous les perpétuons depuis si longtemps. Ces lieux d’où il vient, en conquérant ou en bâtard de la liberté, ont acquis la permanence et la profondeur à défaut de l’éternité et du sens. On n’y revient pas sans y refaire l’Histoire.

*

Je me couchais enfin pour dormir et non plus pour tenter d’oublier. La vie appartient au rêve avant de se donner à l’homme.

 

P.S. — Je voudrais un bottin pour la messe un bottin avec une corde à nœuds pour marquer les pages. Tu m’apportes aussi un drapeau franco-allemand que je le plante sur le terrain vague. Et une livre de chocolat Menier avec la petite fille qui colle les affiches (je ne me rappelle plus). Et puis encore neuf de ces petites filles avec leurs avocats et leurs juges et tu viens dans le train spécial avec la vitesse de la lumière et les brigands du Far-West qui me distrairont une minute qui saute ici malheureusement comme les bouchons de champagne. Et un patin. Ma bretelle gauche vient de casser je soulevais le monde comme une plume. Peux-tu me faire une commission achète un tank je veux te voir venir comme les fées.

Breton &Éluard — L’immaculée Conception (Les possessions : Essai de simulation de la paralysie générale)

 

* *

Nous savons trop bien ce qu’il convient de penser de pareils propos. Que j’aie pris un malin plaisir à les cerner de noir comme sujets de vitrail n’est pas la question. Cartésien dans l’âme, comme l’est tout esprit qui s’apprête à croire à l’intérêt de penser plutôt que de ne rien faire pour exister au moins sur le papier, ce serait en principe sur des considérations critiques des sciences que je devrais commencer à élever mon petit monument (une stèle ?) cogitatif. On voit mal en effet comment extraire de la méthode de cette cueillette réaliste et il faut bien constater, autre effet, que ces fragments d’une conversation fragile n’en promettent aucune. C’est qu’il ne s’agit pas de considérer et moins encore de critiquer.

Si toute philosophie consiste à concevoir les commencements d’une éthique, en cela provisoire, et en cela seulement et non pas à cause du caractère ironique qui en forme le murmure, alors il est impératif de n’avoir pour objet critique que ce qui a l’air d’être scientifique en attendant de l’être vraiment ou de rejoindre l’ensemble des irrationnels fantasmagoriques. Il faudrait ne s’intéresser qu’à la matière des expériences et non pas à des choses aussi superficielles et éphémères que les éclats de verre à boire de la conversation courante.

De la critique à la méthode et de celle-ci à une éthique prometteuse, les pas seraient ceux de la patience aiguë, des avancements minutieux, de la colère rentrée et de l’indifférence opératoire. Or, ce sont les conversations qui me parviennent d’abord, avant que ne me touchent (je songe ici à Thomas l’obscur) leurs personnages porteurs des feux de la langue et des angles de leurs lieux patronymiques et mythiques. Je saisis d’abord cette présence que j’ai tort de concevoir comme une fragmentation là où c’est ma perception qui est prise en défaut d’attention et de compétence. Je reçois le monde comme un antireflet, comme une agitation de fond d’éprouvette qui n’est pas renvoyée par une surface (mentale) qui laisserait présager des possibilités ontologiques de l’imagination.

Ce qui m’arrive n’a rien de commun avec le chant ni avec le récit. C’est une plongée dans les liquides de la société. Et que je me sente ainsi étranger ou pas n’entre pas en ligne de compte. Je n’oppose que la résistance modérée de celui qui s’installe dans la réception pour ne pas sombrer dans le sentiment d’être persécuté (avec ou sans raison). Si ce n’est pas une méthode qui s’en déduit, et si en effet faute de méthode il faut s’en remettre à l’esthétique plutôt qu’à l’éthique, cette esthétique, tout aussi provisoire, n’est pas un objectif à atteindre sous peine de n’être pas philosophe ou... qu’est-ce que je tends à être si je ne suis pas le philosophe d’un provisoire systématique ?

Le monde qui vient, qui ne revient pas, qui vient, est d’abord ce monde des conversations fragiles. Il y en a d’autres, peut-être inutiles, mais elles n’arrivent pas, elles ne sont pas le récit, elles peuplent le chant et c’est une affaire de poètes.

Tandis que le provisoire est un arrêt, la fragilité est une attente. On pourrait alors penser que je me suis simplement arrêté pour écouter, pour saisir comme avec les mains, par curiosité, par intérêt, par jalousie, poussé en somme par ma structure sentimentale (j’ose à peine parler de psychologie), pour finalement fragmenter ce qui n’apparaît pas tout de suite comme une possession mais bien plutôt comme une idée de la vie et des hommes qui s’en nourrissent.

— Voyez comme les thèmes de cette sous-conversation s’emboîtent non pas logiquement mais géométriquement.

On est loin ici des considérations (critique — de la science —, méthode, morale provisoire et non précaire fleurie ou pas sur la langue). Je ne considère pas. Je ne critique pas. Au mieux, je décris. En tout cas, je me sers de l’expérience du texte pour revenir à ma préoccupation majeure qu’est la poésie (laquelle au fond ne vaut pas plus cher qu’une pratique consciencieuse d’une croyance religieuse). Oh ! pas de cette poésie qui grandit l’âme par l’exercice distant de la beauté, mais de celle qui se désire elle-même comme l’escargot semble tout attendre de sa trace, du moins au sein de mon observatoire symbolique.

Ce que j’ai décrit ici est un état obsessionnel et non pas ce que trace le portrait du fasciste dans la polymérisation lente de notre vernis occidental. Je crois au fond que j’ai seulement mis le doigt sur une zone à risque que je circonscris au quotidien parce qu’elle est en moi et pas ailleurs comme pourrait le laisser penser l’abus de personnage, ruse d’écrivain en proie à la malignité de ses douleurs secrètes.

Bien sûr, comme tout le monde, je souhaite une éthique à la hauteur de nos attentes et une esthétique à notre immobilité, un peu à l’inverse, me semble-t-il, de ce que le surréalisme, porté par Breton, a promu dans ce monde si peu fait pour l’éclairage et si pratique en matière de feu. Mais je le souhaite sans méthode, sans critique des sciences, sans considérer le bonheur d’aussi près que Descartes.

La joie conviendrait mieux aux circonstances imaginaires de ma description. Et l’esthétique serait celle de la bribe qui se dépose sur la page comme un mot, comme partie du sens et non comme fragment de ce qui n’est pas compris dans la figure ainsi produite par extension crispée. Ce n’est pas nouveau. Certes. Et c’est peut-être trop profondément mental, comme me l’écrivait Patrick Grainville. Qui sait ?

Je pense donc je sais. Je sais que je pense et que si je ne pensais pas, je ne saurais pas, je ne possèderais pas, je n’accroîtrais pas ma richesse, je ne serais pas un homme parmi les hommes. Mais ce que je sais ne m’empêcherait pas d’être une existence finie. Le rêve scientifique se heurte à la vitre de l’existence, il ne frappe pas à la porte de l’être. Une critique, dans ces conditions, ne serait que purement pragmatique, donc payante si l’on accepte de ne pas se placer à tous les points de vue. Or, il y a loin de la pratique à la méthode. Et si tout ce que j’en pense n’est pas une méthode, alors cette éthique déduite (ne vaudrait-il pas mieux l’induire ?) se trouverait du coup privée de sens.

Il me semble que la perception circonstancielle, même si au fond elle ne sert que la mise en jeu des moyens littéraires, par les effets novateurs de son esthétique finalement renvoie mieux le « sujet » de la conversation. On est là au cœur du débat qui agite les contacts de surface, souvent conversationnels mais aussi simplement descriptifs, entre le scientifique et le poète. Notons qu’un scientifique qui se prend pour un poète ne court que le risque du ridicule (qui ne tue pas) alors que le poète qui pose au savant, s’il n’est pas taxé d’obscurité, finit rarement son existence ailleurs que dans la poubelle de l’ironie du sort. C’est que le scientifique a des facilités de prophéties et que le poète n’est facile que dans la beauté. Dichotomie qu’on a aussi constatée en littérature même : Hemingway, l’homme d’action et l’esthète ( » Est moral ce qui fait qu’on se sent bien et immoral ce qui fait qu’on se sent mal » ; ce qui pourrait se traduire par : est moral ce qui me donne du plaisir et immoral ce qui ne m’en procure aucun) ; et Faulkner, écrivain de la connaissance (du terrain) et moraliste à l’épi de maïs. L’un s’en prend aux Sirènes (quelquefois des rhinocéros ; plus grande est la bête...), l’autre à un reflet dont il s’agit d’extraire le foyer (Hélène ou pire... de Gaulle). Le temps de la poursuite (ce bonheur) et celui de la confusion narrative et de la pertinence romanesque. Le projet contre la chronologie. Etc. Un étranger et un... invité.

Si le (ou les) personnage que je mets en scène dans ce fragment d’une conversation fragile, par ironie dialectique renvoie à de plus purs instincts, que cela ne suffise donc pas au provisoire qu’on installe à la fin du texte, sans doute à la place et au moment de cet autre texte qui le prolonge et lui succède. Je ne veux pas me laisser enfermer dans la bouteille à la mer des bons sentiments, même si j’adhère à l’écœurement général qui inaugure la pensée en ce début de siècle.

Mais je ne voudrais pas non plus qu’on ne voie là qu’un simple exercice sur la figure du personnage en conversation fragile. La fragmentation ne serait pas plus douée de sens tragique que de sentiment spatial. Je pense, donc (c’est beaucoup dire et peu écrire) je donne au récit une géométrie de sens et de sentiments que ne remplacera pas la méthode tant rêvée par les philosophes.

Les éthiques tirées par les cheveux (Sartre, Camus, Descartes lui-même) ont toutes une origine philosophique. Les esthétiques discutables sont rarement le fait de l’acte (d’écrire par exemple). Agir est un moment. Le texte (par exemple) serait parfaitement étranger à toutes ces considérations, ce qui ne nous surprend pas dans les circonstances particulières de la description. Je disais en commençant que le plaisir n’est pas à prendre en considération, considérant alors, sans poser au savant, que j’en connaissais les hypothèses. Ce qu’on pourra toujours prendre pour les prémisses du récit.

Car si je crains à juste titre les intrusions de la morale dans le domaine esthétique, j’attends l’instant où l’esthétique change le détail d’une éthique toujours trop portée à juger l’homme au lieu de s’en prendre aux faits. Explication de mon immobilité, de l’ironie qui lui donne un ton et de la fragmentation, pour ne pas dire de l’éparpillement qui m’inspire une impossible reconstitution des faits.

Émule de Roussel, je suis allé de l’ironie constructive et libératoire de Montesquieu à l’humour noir des Possessions décrites par Breton et Éluard dans l’Immaculée Conception. Que j’aie montré en même temps mon visage humain n’enlève rien à cette tentative d’une prosodie indifférente à ce qu’elle met en jeu. Si le moi qui écrit est un autre moi, celui-ci ne peut pas être moins complexe et plus saisissable que le moi qui touche les autres comme s’il y avait une chance qu’ils n’existassent pas. Réduire l’homme à sa pensée, aussi vaste et aussi profonde soit-elle, ne résout pas les questions essentielles posées par l’existence elle-même : sa durée, dont la constante échappe à toute analyse et à tout projet de recherche, et sa joie dont la mesure unitaire, par applications complexes, contient et ne contient pas ou plus. Ce qui n’exclut pas, de ma part, le combat.

Pas plus que le combat, donc, ne réduit la poétique au rôle de consolatrice des pires moments et de propagandiste des meilleures dates ou occurrences. À ce train où nous vivons, la science va finir par considérer la poésie comme un agrément, rejoignant ainsi la sagesse populaire. Et la poésie, comme tran-tran, ne proposera plus que ses antiméthodes, ses alternatives. Jouant ici avec ce feu pâle, je saisis l’occasion de dire ce que je pense et d’être ce que je crois être (dans un sens duchampien). C’est en tout cas ainsi que je conçois la mondanité, au sein de l’étrange, de l’étrangeté et des peuplements étrangers.

*

Étrangers au texte, à ma pratique constante du blocage, à mon exclusion qui me hisse cependant bien au-dessus du premier d’entre eux. L’étranger n’est pas, ne peut pas être occidental. S’il n’écrit pas, il n’est tout simplement pas écrivain. Et s’il écrit, il applique son commentaire à des réalités qui lui servent d’exutoire, au mieux. En cela, la conversation est fragile. Ce qui ajoute en superfluité à la fragmentation constatée comme, on l’a vu, une évidence. Le glissement vers des solutions imaginaires est inévitable. Il suffit, pour cela, d’admettre non pas une absurdité hypothétique (i2 = —1) mais d’en établir la pertinence. Y parviendrons-nous si l’urgence nous contraint à rejoindre illico presto l’autre côté du monde où l’on survit à l’existence au lieu de chercher à en expliquer la complexité conceptuelle et opératoire ? Les Philosophes promettaient un monde : ils construisaient leurs projections sur la langue revisitée par Spinoza (le non nommé) contre celle de Malherbe et des conservateurs (qu’on appelle quelquefois des classiques, bien à tort). Bien loin de là, nous construisons nos propositions sur des observations indiscutables d’un point de vue moral et stériles au plan de l’esthétique. Mais que savons-nous de la douleur éprouvée par l’étranger (si on veut bien l’appeler comme ça) et pourquoi manque-t-il à ce point d’une voix capable d’universaliser au lieu de la porter comme un drapeau de la reconnaissance du ventre ? Parler de l’étranger confine forcément à la mise en forme du texte. Être étranger ouvre le droit à le dire, ce qui surpasse le texte sans le réduire à l’utilité. Force est de constater que la race, concept faux, cède le pas à cette autre différence : l’Étranger moins l’Occidental (-1). Une science s’y crée. Schizoïdie de la pensée qui, ne promettant plus guère l’enfer des miroirs et autres jeux de l’abîme, construit de plus en plus de formes et de moins en moins de contenus. Une paralysie s’ensuivra, sans doute. Mais qu’y gagnera donc cette autre partie du monde, l’étranger, qui semble définitivement localisée. L’un se nourrit de l’autre et le nourrit, produisant des chefs-d’œuvre. L’autre sombre dans le désespoir ou l’imitation (l’assimilation), n’étant au fond ni l’un ni ce que sera l’autre. Jusqu’à quand ?

Ici commencent de nouvelles considérations sur une science de l’étranger et une épistémologie du territoire. Mais peut-on prévoir que la méthode qui s’en déduira aura d’autres perspectives que la domination et la possession ? On surgirait alors dans un monde occidental sans éthique, ni esthétique, sans générosité ni beauté, un monde parfaitement adapté au monde, un système définitif dont l’Histoire ne serait plus illustrée que par les anecdotes relatives aux révoltes assassines, aux massacres ciblés et aux catastrophes naturelles. Devant une telle exigence de futur, mon esprit s’adonne à la rhéologie de la forme textuelle et s’y complaît quelquefois. Je voudrais, en tant que texte, ressembler à cet effort d’écartement, d’éloignement, d’étirement. mais sans me résoudre à devenir un bonhomme (réponse du bourgeois au gentilhomme de l’ancien régime) simplement capable à la fois de générosité et de beauté, somme toute exemplaire en matière de joies mises à la place du bonheur — et de trouvailles (instants) comme produit de remplacement, comme doublure, de la perfection. Comme si l’étranger pouvait alors s’en trouver mieux et l’Occident, par applications et preuves (évidences) de beauté, plus acceptable. Ces prophéties ne m’intéressent pas.

Je choisis plutôt le déclin de la matière descriptive et celui des contenants cogitatifs. J’aurais vite fait de passer aux oubliettes et personne ne s’attardera à en donner les raisons. Ce monde futur ne pratiquera pas la critique littéraire, trop occupé à réduire les angles de la cruauté, d’une part, et les secousses humanitaires, de l’autre. L’Historien fera figure de nouveau romancier, le Géographe sera le précepteur du politicien et l’Économiste éclaircira ses semailles cognitives. Aucun poète ne survivra à cette croissance de l’exigence (quand nous serions plus inspirés de nous laisser-aller), ni d’un côté, où l’on consentira à l’extinction, ni de l’autre, où la voix ne convaincra personne. Écrire, ce sera pour donner des nouvelles pour instruire les prétendants aux trônes et pour parfaire la pertinence, la légitimité des éliminations nécessaires à la survie.

Si je me couche maintenant, mon cher personnage imaginaire/complexe, pour dormir et non pas pour oublier, c’est que la vie est sur le point d’être violée par l’homme détenteur de l’expérience du risque. À quel moment de ce processus historique— grammatical refusera-t-elle de se donner et à qui le rêve l’aura-t-il finalement cédée ?

Et bien sûr, comme mon illustre prédécesseur, je propose ici d’établir un rapport entre les deux parties nettement distinctes de ces fragments d’une conversation fragile. Ce troisième type (de texte) est encore ce qui convient le mieux à notre entreprise de résistance. Pour un temps encore, l’écrivain ne serait que ce provocateur, état qu’il ne lui sera jamais difficile d’atteindre, et le lecteur ce prometteur d’un texte si secret et si influent que des courants souterrains finiraient par avoir quelque importance provisoire. Le cri viendrait de ce réseau mis à la place des poètes. Un retour aux origines peut-être (est-ce bien nécessaire de démentir maintenant ?), juste avant de ne vivre sa vie que devant soi, en rameur fataliste.

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