Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Le café du bord de Seine
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 10 mars 2005.

oOo

Un jour, dans la périphérie ouest de Paris, j’entre dans ce vieux café situé entre le pont de Bezons et l’île des impressionnistes.

Sa situation au bord de ce fleuve et, en bas du village de Carrière-sur Seine creusé dans la roche en fait, un emplacement unique.

Mado, la propriétaire du lieu tient les rênes depuis cinquante ans, c’est une figure locale par son caractère à tirer les couteaux ; sa réputation a rejoint les alentours. Mado raconte à ses habitués qu’elle peut écrire, une histoire pour chacun.

Sur le rivage de ce fleuve, où les sacs en plastiques sont accrochés aux branches, se trouve un terrain réservé aux joueurs de boules.

Les boulistes viennent se désaltérer depuis que le café est ouvert afin d’y compter les points. Il semble leur appartenir ; ils constituent la principale clientèle du troquet.

Je suis entré pour parler, pour passer le temps et le rendre probablement, plus intéressant.. Le fils de Mado travaille seul depuis l’handicap de sa mère.

Elle a glissé en lavant le carrelage. Sous le poids de son corps, les vieux os ont cédé en mil morceaux. Le résultat c’est fini dans une chaise roulante sans qu’elle puisse se mouvoir seule, elle, dont le tempérament était si remuant. Cet accident la rend nerveuse : elle ne l’a pas l’accepté.

Le café est rudimentaire, ouvert jusqu’à tard le soir et d’une hygiène douteuse, aussi, j’y consomme des bières en bouteilles. Le fils de Mado est un soixante-huitard d’allure, qui porte un grand pull très large, à la manière du mouvement hippie, mais quand j’ai discuté avec lui, il n’en a que l’apparence. Sa théorie de la société ne coïncide pas avec les témoignages de mouvement qui a sa source, dans la philosophie Hindou. Le fils de Mado est un amateur de bons vins rouges, au comptoir, les rares maraîchers encore présents dans la ville lui apportent les légumes du champ, alors que des bateaux à moteur passent lentement, à la ligne de point de fuite du regard.
 
D’ici jusqu’à Croissy-Sur-Seine, cette portion du fleuve a servi la tradition folklorique régionale des premiers bateaux où les navigateurs se faisaient tomber dans l’eau, à l’aide de gaules. Les dimanches sont aux scènes champêtres de la frivolité d’Auguste Renoir. Plus loin il y a eu le bal de la Grenouillère où la bonne société du temps se faisait luxe d’y venir, afin de côtoyer les gens du faubourg : Napoléon 3 n’y avait pas échappé.

C’est à l’occasion du premier tour des élections présidentielles de mai 2002 ; il y a chez moi, une disposition à la provocation verbale, c’est en général sans réponse, et je n’obtiens que des silences.

 - Jean-Marie, Jean-Marie crie un habitué, c’est Jean-Marie qu’il nous faut ! Je lui fis savoir ce que je pense. Dans son regard, ce consommateur croit simplement que son désespoir peut se transformer en espoir. Ce client non-bouliste est drôle. Parfois, il s’habille en cow-boy, parfois, il vient dans des tenues extravagantes avec son moyen de locomotion : un vieux vélo des années quarante, qu’il a arrangé à sa façon.

C’est ici alors, des va-et-vient de retraités. Un d’entre eux, est une femme sur le retour qui s’habille en jeune. Immédiatement, le troisième âge tourne autour. C’est charmant : ils portent des maillots et des shorts blancs.

 - Hep, patron, une autre bière !
 - Température ambiante ou fraîche ?
 - Fraîche, merci.

Être assis dans la salle, à côté des joueurs de belotes ne réjouit guère Mado. Son fils n’est pas enchanté de travailler, il rend service uniquement à sa mère. Des désespérés du chômage boivent quelques kirs au vin rouge, en expliquant leurs malheurs. Mado ces derniers temps a investi dans une terrasse couverte.

Derrière, il y a les bouteilles vides pour la consigne, et un peu plus loin, les W-C à la Turque ; c’est vieux et d’une autre époque.

Ainsi passait le temps au café des marronniers. Je me rappelle avoir discuté, de littérature.

Plus tard, je suis revenu, mais j’ai trouvé la porte fermée, sur celle-ci était inscrit : fermeture définitive pour cause de décès.

Trois mois plus tard, tout avait changé. Le bistrot était rénové et portait une autre enseigne. Je n’ai jamais voulu boire à nouveau une bière en bouteille.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -