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 Article publié le 27 octobre 2010.

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Il pleut. Pluie tropicale intense, saturant l’atmosphère, comme retirant l’air en une lente asphyxie humide. Impression de nuit bien que l’on soit en plein jour : plus d’horizon, terre et ciel fondus en une cataracte sans dehors ; la moiteur accentue la sensation d’enfermement. Il s’est réfugié dans la cabine téléphonique du trottoir d’en face, le solide garçon. Le léger habitacle de verre dont les portes battantes ont depuis longtemps disparu le protège très exactement, vu l’inclinaison de l’averse. Entre vingt et vingt-cinq ans, brun clair, trapu, ses jeans lui moulent deux belles cuisses, il a la fraîcheur qu’on appelle “beauté du diable” parce qu’elle ne tient pas (ses promesses) et qu’elle consiste aussi en une exaspération constamment réaffirmée du principe actif de la vie. Cette fébrilité est sensible dans son maintien de prisonnier : il tourne, il vire, se penche, s’avance, secoue la tête. Manifestement il n’a pas à téléphoner et cela l’irrite… Rien à faire, rien à voir… Pas exactement : juste devant ses yeux, de l’autre côté de la rue, comme en une vitrine un peu perchée, il découvre la forme massive, immobile, fascinée d’un homme vêtu seulement d’un caleçon dans la touffeur de sa varangue et qui le regarde fixement. Quadra ou quinquagénaire un peu empâté, plus que nu sans l’être tout à fait, indécent. Le jeune homme se voit regardé, contemplé, ausculté ; il comprend, il n’aime pas et se détourne presque tout de suite. L’autre ne bouge pas et constate que sa cible ne peut s’empêcher de jeter des coups d’œil obliques pour s’assurer de sa persistante présence, de son entêtante fixité. Il se retire alors quelques secondes à l’intérieur puis revient sur le devant pour voir le gars le chercher des yeux… Il en reste figé, les mains ballantes au niveau du bas-ventre sans caresser ni exhiber, il n’ose rendre son agression patente, suant à grosses gouttes. Le jeune gaillard, doublement emprisonné, poursuit son manège : il s’agite avec des marques d’impatience, le regard ostensiblement ailleurs, mais ne cesse de zyeuter comme subrepticement, sachant toutefois que son mouvement n’échappera pas à l’attention de l’autre qui a renoncé à parfaire son appel mais se tient là, planté comme un signal. Cela pourrait durer longtemps, toujours… — sans plus d’avancée… Après un temps tout de même significatif, n’attendant pas de véritable accalmie, le jeune homme s’est brusquement risqué à la rincée, fuyant enfin plutôt que de s’évertuer à esquiver sur place le nom de ce qui le troublait. L’autre, dans sa châsse, avait peut‑être le fin mot mais il respirait mal et ses mains vides en tremblaient encore. Il continua à pleuvoir.

Serge MEITINGER

Chez Le chasseur abstrait :

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