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 Article publié le 28 octobre 2010.

oOo

— Je me suis coupé !

Une grimace de dégoût, et une longue estafilade lui barre le menton, filant vers la joue droite. Le sang fait, entre les deux saillies de la coupure vive qu’il remplit entièrement, une bouffissure sombre prête à perler.

— Embrasse-moi ! pour arrêter le sang !

Les lèvres s’accolent à ces lèvres nouvelles et la langue fouaille de sa pointe la plaie crissante et salée : sensation de brûlure apicale. La succion est longue et appliquée, effort proche du baiser mais différant en cela seul que leurs yeux sont, ici, face à face, fixes et si proches qu’ils ne saisissent qu’un vague reflet de l’autre, glauque et animal. Entraînés dans un brusque déséquilibre, les corps se trouvent plaqués l’un contre l’autre, cuisses à cuisses, debout contre le lavabo. Une main cherche au milieu du dos lisse et soyeux, sous le coton léger du sous-vêtement qui multiplie à sa manière la sensation de caresse ailée, l’axe essentiel : la colonne vertébrale, et elle descend vertèbre par vertèbre avec deux doigts jusqu’à la pâte sensuelle des fesses qu’elle pétrit un instant avec attention, ne se lassant pas tout de suite d’éprouver le contraste entre le creux propre à la face externe de la cuisse, juste sous la hanche, et la rondeur compacte des deux lobes charnus, questionnant l’accord entre le vide et le galbe.

— Je t’aime, tu sais !

Ils restent ainsi, immobiles et chaudement enveloppés dans leur odeur, mêlée à celle des savons et des eaux de toilette. Puis, sans détacher les lèvres de la plaie, le corps caressé se déporte légèrement sur la droite, dérobant à la main sculptrice la ferme concision de ses fesses ; par une torsion très lente et très douce, il lui offre la plage de son abdomen, mais la main semble répugner à la tiède mollesse du bas-ventre et s’éclipse. La torsion s’accentue encore : les corps sont entièrement décollés l’un de l’autre, liés désormais par le seul pont des lèvres.

Elles se détachent et le corps complice s’efface comme en un mouvement de course. Un moment l’entaille reste vide comme une coupure nette, puis le sang se remet à goutter.

— Déjà !

Dans la pièce à côté, sous le lustre, deux bras flexibles se replient voluptueusement derrière la tête dans le geste alangui du lutteur au repos. Prélude à un habillage rapide.

— Tu pars ?

Bruit des chaussures tombant l’une après l’autre sur le parquet. Pas dans le corridor.

— Quand reviens-tu ?

La porte claque, un courant d’air frais traverse tout l’appartement. Il se colle alors un large bout de sparadrap sur toute la longueur de sa balafre et se dit :

— Je sors masqué : je n’aimerai personne aujourd’hui !

Il m’avait, de son seul chef, décrété « Bizut eunuque », le petit gommeux. Fils de famille à peine plus âgé que moi, c’est-à-dire, en ce temps déjà lointain, à plusieurs années de sa majorité légale, il venait de perdre son père, brillant et encore jeune universitaire brusquement arraché à l’admiration de ses étudiants et de ses collègues et à l’affection des siens par une longue et terrible maladie. Cette perte douloureuse lui conférait une aura dont il usait et abusait communément. Il se permettait de jeter littéralement son livre à la figure du vieux notable qui était aussi son professeur et sur les genoux duquel il avait sauté tout enfant sans que ce dernier s’en offusque outre mesure. Il négociait d’égal à égal avec le doyen de la faculté des lettres en ces mois de la rentrée qui suivit mai 68 où les mandarins, encore un peu tremblants, se faisaient mielleux envers les imberbes, surtout quand ils étaient de leur monde. Et, bien sûr, petit gommeux est devenu grand gommeux : après Normale Sup, Sciences Po et l’ENA, il est entré tout droit dans la caste de ces nouveaux féodaux, qui, à la tête des plus grandes entreprises, réinventent prébendes et prévarication. Homme de pouvoir, réputé tenir ses gens à courtes guides, il n’oublie jamais de profiter de ses avantages, de tous ses avantages, surtout de ceux qui lui font éprouver quasi physiquement et avec une certaine ostentation ce que c’est que d’être le patron.

C’était déjà cela chez le garçon qui atteignait tout juste ses dix-huit ans : un sentiment de supériorité ressenti comme un avantage physique, tel un sportif qui connaît ses muscles et sait exactement jauger sa force par rapport à celle de l’adversaire. C’était déjà la compétition, sur tous les plans ! Je ne sais s’ils existent vraiment, ceux à qui leur virilité serait donnée  ! Certains, du moins, ont des atouts et des repères précoces en leur jeu et abattent tranquillement leurs cartes : aucune hésitation sur la nature et la portée de leurs désirs et l’assurance que leur permet leur puissance naturelle de séduction prédatrice est vite confortée par de faciles victoires. Quand s’y ajoute le goût viscéral du pouvoir, viennent avec les réflexes liés au rôle de mâle dominant des capacités d’intuition juste concernant la virilité des autres qui, elle, n’est pas forcément faite d’avance. Et c’est amusant et même gratifiant alors, pour le futur grand patron, que de faire apparaître chez autrui, avec l’accentuation péjorative qu’il sied, un blanc, un vide, une absence ou une indétermination au lieu même où devrait s’affirmer une centrale fermeté. Il lisait comme à cœur ouvert et son analyse implicite portait déjà le fer rouge des mots, du mot, là même où je m’ingéniais à les esquiver soigneusement.

Au total, ce ne fut toutefois pas bien méchant et ne pesa pas vraiment sur le cours des années qui s’ouvraient ainsi. Toute l’humiliation était dans la dénomination, dans l’interpellation brutale qu’elle représentait : une mise au jour, une mise à nu, « une mise à l’air »… et de fait elle s’y épuisait, surtout si l’on veillait à n’y rien ajouter. Et il n’y avait rien de concret à ajouter sur l’heure puisque nous ne nous connaissions pas encore ! Mes condisciples, tout autant que l’agresseur, trop content de l’immédiate jouissance que lui procurait son coup, n’insistèrent au-delà de la semaine de bizutage. Il me fallut cependant, c’était le gage, aller solliciter les gérants de la plus grosse boîte de nuit de la ville avec, écrite sur une feuille de papier toilette, la question de savoir s’ils accordaient une réduction à ceux qui en étaient ! Tenant compte, je pense, de ma mine défaite et de ma gêne, ces derniers apposèrent, sans commentaire aucun, leur cachet au bas du feuillet péjoratif. Et ce fut fini ! Sur le moment, je me félicitai de n’avoir pas eu, à aller quérir à l’abattoir des testicules de taureau, comme ce fut le cas d’un autre bizut, peut-être plus blafard encore que moi. La métaphore eût été plus difficile à assumer car il dut rapporter lesdites breloques dans un sachet de plastique !

Serge MEITINGER

Chez Le chasseur abstrait :

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