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L’homme (Extrait de Les baigneurs de Cézanne)

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 Article publié le 13 mars 2005.

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Petit, il avait promis à son père de toujours revenir à la maison, malgré les aventures. Son père était soldat. Il possédait des armes et ne les cachait pas. Un jour d’autres soldats sont venus prendre les armes. Son père n’avait pas protesté. Une heure avant cette intrusion, on était à table. L’oncle, qui était un commerçant, un invité qui parlait beaucoup et son père qui avait utilisé plusieurs fois le dialecte de sa tribu. Les armes étaient accrochées au mur. Il y en avait d’autres dans une vitrine. Il savait que la plus importante était dans le tiroir du bureau. C’était un pistolet automatique, une arme qui avait l’air d’un joyau et que son père traitait comme un joyau. Le bureau était à moitié dans l’ombre des rideaux. L’après-midi était agréable. On entendait les abeilles dans la vigne des murs. Son père était sorti pour ouvrir le portail. On voyait les passants qui ralentissaient pour regarder à l’intérieur de la cour. Le commerçant avait parlé de la fierté et de la nécessité de changer pour continuer d’exister avec la même fierté. L’invité n’avait pas l’air d’un commerçant, si l’oncle était l’archétype de ce genre humain. Il ne ressemblait pas non plus aux soldats que l’enfant connaissait. C’était peut-être un penseur. Il mangeait comme un soldat mais il n’en avait pas le regard. Il était venu avec sa femme, une petite fille aux dents de nacre que la mère avait posée dans la cuisine comme un objet inutile. Elle examinait un peu de thé dans la paume de sa main et elle en parlait. La mère haussait les épaules. L’eau bouillait sur les braises. L’enfant observait les autres enfants qui étaient peut-être ses frères. Il admirait les cheveux des filles. Elles avaient cette douceur qu’il retrouva ensuite chez toutes les femmes, ce qui ne cessa jamais de l’étonner tant sa mère en manquait. Son père la traitait quelquefois de paysanne de la montagne. Ils riaient dans le lit. On entrait dans la chambre pour la parfumer. Pourquoi la bonne était-elle chinoise ? Il se passa beaucoup de temps avant qu’il ne connût une autre Chinoise. Il avait aussitôt rejoint ce passé pour en changer la couleur. Il avait consacré du temps à ces changements. Toute l’adolescence et sa vie de jeune homme, de l’étudiant au jeune cadre. La bonne avait des enfants qui lui ressemblaient. Ils ressemblaient à un tas d’autres personnes. Jamais elle ne parla de la Chine. Elle aussi examinait le thé dans la paume rouge. Elle déploya une feuille. Le soleil entrait par la baie vitrée. On voyait l’allée bordée de briques. Un jet d’eau éclaboussait le pavé. Les roses formaient un buisson dans un triangle de lumière blanche. Comme le portail était ouvert, on ne pouvait s’empêcher de regarder dans la rue. Plus tard il peignit cette perspective. Il en connaissait toute la géométrie. Les chants d’oiseaux ressemblaient à leurs cages, reflets stridents, un mur couvert de vigne remontait jusqu’à la source du bassin. Son père méditait sous les orangers. Il s’appuyait sur un bâton. Ses filles se moquaient de sa lenteur. Jamais elles ne comprirent sa blessure de soldat. De quoi était-il mort ? Il avait mangé avec eux. Il se tenait bien à table, par respect pour la nourriture. Il n’aurait rien respecté d’autre si son père ne lui avait pas enseigné que c’était la nourriture de tous les hommes. Les pauvres qui mendiaient sur le seuil de la maison s’en régalaient les jours de fêtes. On avait déjà marié une des filles et on s’apprêtait à en marier une autre qui était la plus belle de toutes. Il était jaloux de cette beauté, sachant toutefois qu’il ne pourrait jamais rien en dire, même par bouffonnerie. Il avait mangé les légumes fondants et lorgnait les desserts. Les filles et les autres enfants lui faisaient des pieds de nez par-dessus le dossier des fauteuils. La radio diffusait des airs populaires en sourdine. Trouveraient-ils le pistolet auquel il tenait tant ?

Il se trahirait peut-être lui-même. On aurait le temps de les voir arriver dans l’allée. Il tournerait la tête sur sa gauche, légèrement. Il les haïrait. Il les avait peut-être haïs. Ou bien ils étaient passés comme un orage d’été, entraînant la tiédeur des feuillages, à leur place flottait l’odeur de la terre entrouverte, les rigoles s’arrêtaient. En entrant dans la salle à manger, ils furent réduits au silence. Ils avaient dérangé la tranquillité du jardin. Maintenant, ils s’arrêtaient et ils regardaient cet intérieur sobre et magnifique. La radio jouait encore. Le rideau de la cuisine était tombé sur une scène immobile. Les filles étreignaient les enfants dans les fauteuils. Les trois hommes s’étaient levés. Ils ne saluaient pas. Ils ne demandaient rien. Son père montra le mur et la vitrine. Le cœur de l’enfant devenait dur à force de ralentissement. Il était demeuré assis. La main de son père l’avait contraint à cette position. Il n’avait jamais désobéi. Il avait tourné la tête légèrement sur la gauche pour les regarder avancer comme des insectes dans l’ombre progressive. La main de son père s’était posée sur son épaule. Il pouvait tourner la tête. Il aurait voulu ne pas regarder le bureau mais c’était au-dessus de ses forces. Son cerveau fabriquait déjà des excuses. Il pouvait voir le tiroir, sa serrure dorée, la clé oblique, l’ombre de la clé sur le pied qui s’arrondissait. Ils décrochèrent les armes du mur et ouvrirent la vitrine. Deux d’entre eux étaient chargés de porter cet arsenal. Ils se pliaient pour entrer dans l’espace décrit par la bandoulière et l’arme. Les autres souriaient. Les armes cliquetaient. Les trois hommes s’étaient assis et la main pesante de son père avait quitté l’épaule. L’oncle s’était remis à manger. Le rideau de la cuisine frissonnait. Le père mentit lorsque l’officier lui demanda s’il n’y avait pas d’autres armes. L’enfant était fasciné par la facilité qui s’offrait à lui. L’officier le regardait. Les soldats avaient cessé de s’agiter. Les femmes chuchotaient derrière le rideau. L’enfant ouvrit la bouche. Son père était réduit à cette impuissance. Il fallait maintenant en mesurer l’importance. L’oncle souleva le couvercle de la théière pour constater qu’elle était vide. D’habitude il penchait le bec verseur sur le verre doré et le sirop s’écoulait lentement, doré lui aussi, lent et misérable.

L’invité était-il autre chose qu’un commerçant ou un soldat ou un intellectuel ? Quelquefois il parlait savamment de la religion. Il avait toujours le livre à portée de la main. Le livre avait une couverture de cuir repoussé, cuir de Cordoue aux reliefs blancs, la crasse ornait les profondeurs de l’entrée du paradis, relative abstraction où l’on pouvait deviner la nécessité de la femme, y apparaissait aussi un enfant lunatique. Dans les innombrables replis du manteau, il y avait une baguette de noyer, fine et cinglante, précise comme un mot. L’invité avait renoncé à la table. Il avait demandé la permission d’aller faire un tour dans le jardin. Le groupe des soldats s’était fendu et l’officier l’avait suivi jusqu’au seuil, le regardant encore pénétrer dans la lumière, il caressait son menton, effleurant la lèvre. L’autre avait simplement exhibé le livre. L’odeur du cuir persistait. L’invité s’assit religieusement sur la murette descendante, à l’ombre des figuiers. Le livre demeura sur la cuisse, comme étreint par la main, il semblait être sur le point de prendre la fuite. Fouillez-le ! dit l’officier.

Les soldats se partagèrent en trois groupes. Le premier, formé de trois hommes, sortit pour aller à la rencontre de l’invité. Le second pénétra encore un peu plus dans la maison, s’étirant entre le rideau de la cuisine, condamné au silence, et le bureau coupé en deux par la lumière. Un troisième groupe demeura sur le seuil de la baie vitrée, armes obliques. Les soldats qu’on avait chargés croulaient dans un concert de petits bruits. L’officier dit à l’enfant qu’il ne devait pas mentir. Il se référait à une autorité. L’oncle avait allumé sa pipe, souvenir des mers. La fumée l’envahissait. Il s’efforçait de ne pas regarder l’enfant. Il avait seulement ouvert la bouche pour dire que dans cette famille, les enfants ne mentaient pas, ce qui était parfaitement faux. Ajouté au mensonge du père et à celui, encore incertain, de l’enfant, cela ressemblait à un complot.

Dans les fauteuils, les jeunes filles avaient l’air belles. Des enfants s’immobilisaient contre elles. Les soldats avaient-ils fouillé l’invité ? Il revint avec eux, comme s’ils avaient trouvé quelque chose. Il marchait devant eux et leurs armes étaient horizontales maintenant. Le groupe des soldats qui occupaient le seuil s’écarta pour les laisser passer, les contraignant à la file indienne. L’invité tenait le livre dans une main et le pistolet dans l’autre. Il s’expliquait déjà. Sa voix modulait lentement des explications peut-être incompréhensibles. Le pistolet était chargé. L’officier comptait les balles, empoignant le chargeur dans sa main gantée, le pouce s’activait, l’autre main tenait le père à distance, la voix l’avait enjoint à se taire. L’invité commença à se déshabiller. La baguette apparut. Un soldat s’en empara. Il la montrait à l’officier. L’invité demanda qu’on fît sortir les enfants. Un autre soldat palpait consciencieusement les vêtements tombés à terre. Il fut bientôt complètement nu. On trouva un autre chargeur. Je ne savais pas, commença le père. L’oncle cligna des yeux pour se joindre à cet aveu d’impuissance. C’est vrai, renchérit l’invité. L’enfant pensait à sa petite femme enfant. La Chinoise apparut. Elle portait le plateau du thé. Il y eut un échange de regards avec l’invité, qui ne passa pas inaperçu. Posez ça là ! dit l’officier. Ils la fouillèrent elle aussi, elle était nue et laide et elle pleurait. L’enfant désira cette nudité contrainte, sa nudité, celle des autres ne le tourmentait pas à ce point. Un soldat souleva le rideau de la cuisine. Il n’y avait que la mère. Elle était laide elle aussi. Cependant, ils ne lui demandèrent pas de se dénuder. Elle rejoignit les filles et les enfants pour les contraindre à ne pas regarder. Elle avait posé sa main hideuse sur les yeux du plus petit, créature asexuée qui voulait se plaindre des circonstances et qu’on tranquillisait en lui caressant le ventre.

L’officier s’adressa une nouvelle fois à l’enfant pour lui demander s’il savait quelque chose. L’enfant était sidéré maintenant par cette possibilité. Ils ne trouveraient rien sur le corps de son père. D’ailleurs ils renoncèrent à sa nudité. L’enfant se demanda comment il pourrait exprimer le désir qui l’étreignait. Il y avait ce désir d’être tourmenté par des regards étrangers et cet autre d’être la source du malheur. L’officier hésitait. Il s’était approché de l’enfant comme pour sentir ces différences mais l’enfant demeurait silencieux, distant, presque insaisissable. Pourquoi ne fouillaient-ils pas le bureau ? Il avait vu le pistolet. Il n’y avait pas touché. Il s’était contenté d’être fasciné par lui. Il ne se souvenait pas de cet équilibre. Il avait ouvert le tiroir à cause de la clé.

C’était peut-être la même clé qui servait pour les autres tiroirs. Il ne l’avait pas tournée. Le tiroir avait glissé sur ses guides, l’oblique augmentait, il luttait contre cette erreur de verticalité, conscient d’avoir tort et d’avoir un jour à payer cette faute. Le pistolet reposait sur un cahier de moire rouge. Il y avait d’autres objets, moins faciles, clairement différents. Le cahier avait de l’importance. Il était presque subordonné à l’existence du pistolet. Comment déranger cet agencement ? Il avait touché un angle et son doigt avait lentement glissé sur la tranche docile. Il devinait la dorure, des taches d’encre, une page cornée, signe que la mémoire commençait par cette petite trahison du sens. Avait-il résisté à ce désir de rencontrer l’autre sur le terrain des choses cachées ? Il tentait maintenant de recréer cet étouffement passager, ayant su dés le premier instant de cette folie que ça ne durerait pas. Ce fut quelques jours plus tard qu’il surprit son père en pleine relation avec cet objet vaguement complémentaire. Le salon où il se trouvait, assis à cheval sur une chaise et tenant l’arme dans un chiffon jaune et noir, sentait le venin des abeilles voyageant entre la vigne vierge et le chèvrefeuille. Son oncle lui avait montré ces secrètes batailles d’insectes soucieux seulement de survie collective. Il en avait conçu un vif et agréable sentiment d’indépendance. Il n’était plus possible maintenant, vingt ou trente ans plus tard, d’abstraire cette association au détriment du désir de conserver ce temps passé comme un témoignage d’existence avant l’existence du survivant à l’enfer de l’adolescence.

Le pistolet n’eut pas tout de suite l’odeur de l’huile et de l’acier, mélange inoubliable et maintes fois retrouvé depuis. Les abeilles voltigeaient dans une espèce de bonheur inexplicable qu’il aurait voulu recommencer à leur place mais sans doute était-il trop tard pour n’être plus l’enfant précédent les grandes crises de conscience. Cette fois l’oncle ne l’accompagnait pas. Il avait traversé le jardin en quête seulement de fraîcheur. Il mangeait une pâte de fruit et un morceau de ce pain que les Espagnols avaient importé ici. Il avait bu à la fontaine, au mince filet d’eau que l’oblique du réceptacle condamnait au silence. Lentement, à la recherche de la tranquillité déjà un peu changée par les évènements récents, il coulait comme cette eau dans la rigole. Il suait légèrement. Il entendit les cliquètements de l’acier. Les abeilles s’annoncèrent par leur odeur, difficile à distinguer dans les parfums du chèvrefeuille. Il rejoignit la bordure de briques jaunes à cet endroit de l’ombre et se hissa comme il put, préservant son goûter dans sa chemise, à la hauteur de la fenêtre dont le rebord était visité par des abeilles agacées. Mettons qu’il attendit un moment de silence, un moment sans l’acier frotté par il ne savait quelle autre matière. La persienne renvoyait des reflets verts. Il perçut l’odeur de l’huile. Les armes du mur et de la vitrine sentaient aussi l’encaustique des meubles. Il risqua un regard, certain d’être surpris.

Son père avait toujours réagi violemment à ces indiscrétions, une violence contenue qui n’en était pas moins dangereuse si l’on en croyait les réactions de la mère. Pourquoi ne suis-je pas ton fils préféré ? Elle non plus n’était pas la femme à qui il aurait tout donné. Il avait de la tendresse pour ses filles mais ne les approchait pas. Fallait-il expliquer par la ressemblance la proximité avec ce fils doué d’autres talents ? Il avait une place sur ses genoux. Il était rieur et sournois. Il s’exprimait déjà dans ses cahiers d’écoliers. La sœur qui chantait sa prose était la plus âgée des enfants de cet homme dont le temps appartenait aux autres autres. Maintenant, il frottait le canon de son arme dans un rayon de lumière saturée de poussière. L’odeur devint définitive. Le pain et la friandise s’en trouvèrent gâtés. Il les laissa tomber dans la terre molle de la jardinière. Même la terre, d’habitude si présente dans ses pérégrinations, n’avait plus d’importance, moment choisi une première fois pour spéculer sur l’esthésie qui allait être la sienne. Les odeurs, les contacts, quelquefois le goût même que les choses semblaient avoir parce qu’elles avaient une odeur et qu’elles reproduisaient les sensations épidermiques qu’on attendait d’elles, commencèrent à se jouer de l’esprit occupé à regarder et à écouter en premier lieu. Il songeait rarement à remettre en question la fidélité de ces optiques flamboyantes et de ces sonorités conformes à tant d’exubérances. Sa peau s’habitua à des absences de plaisir. Il s’efforçait peut-être d’y arriver. Il constata avec stupeur que la caresse prodiguée à soi-même est une leçon travaillée pour subordonner l’autre. Il se connaissait ainsi beaucoup mieux que par l’exercice du miroir imposé par l’éducation. Imagina-t-il aussitôt que l’idée de Dieu n’était rien à côté des améliorations que l’esprit peut lui apporter par pure curiosité ? Il avait le don de la voyance, c’est-à-dire que jamais il ne se soumettrait à un présent impossible à mesurer avec les moyens du temps. Comment concevoir cette éternité par le seul pouvoir d’une géométrie de la matière disponible, généralement en vente, disputée, difficile à protéger des agressions de la nature humaine, même le temps, s’il devenait mauvais, avait ce pouvoir de détruire facilement ce qui n’avait pas un seul instant été facile (était-ce une question ?).

Autres extraits :
L’autre homme
La femme

 

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