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L’autre homme (Extrait de Les baigneurs de Cézanne)

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 Article publié le 13 mars 2005.

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Il participa activement au déplacement du foyer. On souleva beaucoup de poussière sur le chemin. On avait arrosé le devant de la petite maison, ce qui assombrit la terre et les murs. Il y avait de la vigne sur le perron. Le père examina l’endroit avec une attention de chat qu’on désoriente par le seul déplacement d’un meuble. Il avait fouetté les ânes sur le chemin. Elle voulait le priver de la rapidité. Elle avait d’autres économies à mettre en jeu dans cette vie qui ne changeait pas, qu’on déplaçait, avec le risque d’en augmenter les mauvais côtés. L’enfant réfléchissait en suivant les ânes. Sa bouche se remplissait de poussière. Son père lui avait montré comment on forme cette poussière à la surface du tableau. Maintenant il voulait peindre l’ombre et ses insectes. Il montra comment le mur recevait et renvoyait la lumière. Il voyait des visages, peut-être des corps. Une fois la remise vidée de son humble contenu, on s’acharna à la rendre propre. Le mortier souffrait de cette abondance d’eau. La terre battue du sol retrouvait peut-être les rouges de sa brique. On remplit les trous causés par les pieds des meubles. On effaça des coulures sur les étagères. La fenêtre fut fermée pour la première fois. Sa mère lui montra l’influence du berceau qu’on avait remplacé par une commode. Il caressa longuement cette différence. Des coups portés au plafond détachèrent la suie des poutres. On balaya plusieurs fois la surface du logis. Il ne resta plus rien de ce qu’il avait inspiré. On ne ferma pas la porte à cause de l’humidité que les courants d’air allaient chasser. On s’éloigna. Il était juché sur le dernier âne. Il se retourna plusieurs fois. Quelqu’un secouait sa main sur le perron. Le soleil commençait à donner des signes de déclin. Il était rougeâtre quand on atteignit la maison du lavoir. Il y eut désormais ces deux expressions dans la conversation : la remise et la maison du lavoir. L’un et l’autre temps n’avaient pas de fin. La seule différence résidait dans les commencements.

Il se coucha avant la nuit. Il avait une alcôve à lui. Elle était fermée par un rideau. Avant de s’endormir, il se demanda quel était le degré de son intimité. À quel point pouvait-il compter sur l’impossibilité qu’ils avaient de le voir ? Il réfléchit longtemps. La voix de la mère le questionnait encore. Il répondait pour ne pas être dérangé visuellement. Elle lui recommandait de se tranquilliser. N’était-il pas heureux de vivre dans une véritable maison ? Il évita de lui dire qu’il n’avait pas l’impression d’avoir commencé à vivre selon ces nouvelles dimensions. Il avait à peine mesuré la pièce. Son lit était déjà prêt dans l’alcôve. Il ne pouvait pas savoir que son père y avait travaillé trois jours. Il y avait une odeur de bois fraîchement raboté, peut-être de colle, la couverture sentait l’eau de mer. L’obscurité était imparfaite. Il repéra ces imperfections. Il n’en parlerait sans doute pas. Il chercherait une solution. Il prenait toujours le temps de parfaire son environnement. Il était moins pressé que son père, plus précis que sa mère. Il situa son oeil dans un étroit rayon d’une lumière atténuée par l’opacité d’une reprise négligée. La lampe était accrochée à une poutre au milieu de la pièce. Qu’avaient-ils conservé de ce que la vieille avait accumulé au cours de son existence dérisoire ? Il avait reconnu l’effet d’une poterie sur les désordres de l’évier. La lampe jetait les mêmes lueurs intranquilles. Ils chuchotaient. Il y avait une table au milieu de la pièce, et des chaises empaillées. Il reconnaissait cette noirceur de cire et de frottements. La paille avait été changée. Elle craquait sous les fesses. Le grand rideau obscur qui délimitait l’espace d’une chambre avait été remplacé par une cloison. Seule la porte témoignait de l’existence persistante de ce rideau. Le même lit trônait dans un environnement de débarras. La bicyclette était suspendue. On avait conservé la cage de l’oiseau bien qu’il fût mort et irremplaçable. Les cageots contenaient ce que les autres avaient abandonné. On accrocha les chapelets d’ail de chaque côté d’une fenêtre. Cette nouvelle vie commençait par la facilité avec laquelle on pouvait maintenant ranger les petits biens du quotidien et du passé. Un chat demeura à la place qui était la sienne depuis toujours. On voyait la vigne feuillue dans la fenêtre. Le soir, les insectes disparaissaient. Il était couché quand son père chassait les derniers papillons d’une conversation qui avait duré ce que la lampe pouvait contenir de souvenirs et d’observations. Ils regagnaient leur chambre en catimini.

Ce fut le lendemain que l’odeur entêtante de l’essence de térébenthine remplaça toutes les autres odeurs. Le vieux n’avait pas perdu de temps. À l’aube il avait installé sa chaise-chevalet sur le perron et il peignait la vigne qui descendait sur lui. Le matin, on était réveillé par l’odeur du café et du pain grillé. L’enfant rassemblait ses rêves. Elle n’ouvrit pas le rideau comme il l’avait craint. Elle l’appela doucement. Il écarta le rideau. Elle mettait fin à son effort sur le sommeil. Les rêves l’envahissaient. Il sautait sur le plancher pour éprouver la sensation de la nouveauté. Le père le saluait d’un coup de pinceau. Les murs étaient traversés d’autres visions infantiles. Un coin de la table était réservé au rangement méticuleux des outils et de la matière. Le pain avait cette saveur. Elle était seule à s’en plaindre. Le temps se chargeait de diminuer la portée des reproches. Le petit temple n’illuminait plus un coin de la cuisine de ses lueurs dansantes. Il lui fallut du temps pour s’apercevoir de cet autre changement décisif. Seule l’odeur de l’encens parfumée perçait quelquefois l’écran d’huile de lin et d’essence. Il n’avait pas vu le retable pendant le déménagement. Ils avaient accroché le rideau dans l’embrasure de la porte de leur chambre puis il l’avait noué pour faciliter le passage des meubles. Il n’était pas entré. Il avait travaillé lentement et personne n’avait exigé qu’il se montrât plus efficace. Il avait transporté des objets isolés. La lampe lui avait donné mal au coeur. Quelqu’un l’avait tout de suite accrochée au clou planté sur le côté de la poutre. Il ne se souvenait plus de l’emplacement de la paillasse ni du fauteuil. Le corps lui avait paru tranquille. Il y avait une chandelle dans une bobèche de cuivre rouge. Elle finissait de se consumer. Il n’avait laissé aucune trace de son passage. Il conserverait ce secret sans doute toute la vie. Il ne se souvenait plus maintenant des motifs de son silence. Il se rappelait une fuite ralentie par la peur d’être découvert à un moment où nulle explication ne les convaincrait. Il ne traversait plus la terrasse sans que ce sentiment ne l’oppressât au point que les regards le scrutaient. Il ne se laissait pas envahir toutefois. Son père finissait d’arrondir le nœud d’une branche d’olivier. Ils avaient éprouvé cette souplesse sur les tapis du jardin. Le noeud s’enfonçait dangereusement dans les plans dépoussiérés. Son père manipulait la canne avec une dextérité déroutante. Il avait mesuré plusieurs fois la longueur. Tournoyante, elle fracassait des corolles, aplatissait l’insecte, menaçait les ombres sur le mur. Il aimait ce combat. Il se promit de se battre le plus souvent possible.

Un peu plus tard il aiderait à la forge d’une lame extraite d’un amortisseur. Il avait aimé aussi ce feu, la possibilité, la connaissance. Son père ne lui enseigna pas à peindre ni à jardiner. Il reçut une éducation de bagarreur. Il en avait l’aspect. Il regretta seulement de ne pas pouvoir exhiber la pilosité que d’autres moins farouches lui opposaient comme cri de victoire sur l’enfance morne et inutile. Il se coiffa très tôt, adoptant d’abord le béret puis optant définitivement pour le chapeau. Il portait des chemises et se chaussait de bottines. La canne changea souvent d’aspect. Il avait grandi plus vite que les autres. Il apprit à extraire cette branche de l’olivier. Les copeaux étaient balayés par le vent. Quelquefois sa mère lui rappelait qu’il avait été tendre comme une fille. Ce temps avait été interrompu par la concurrence toujours plus pressante des autres enfants qui reconnaissaient en lui le bouc émissaire de leur inquiétude. Il les vainquait régulièrement. Il était cruel, mesurant la cruauté, ayant parfaitement évalué sa portée. Elle détestait son regard, le suppliant quotidiennement de ne plus la regarder. Au début, il ne comprenait pas ces efforts pour le tenir à distance. Il ne s’était jamais vraiment approché d’elle. Il connaissait mieux les défauts de son père mais c’était elle qui exprimait sa souffrance.

Son père ne lui demanda jamais ce qu’il pensait des peintures qui s’accumulaient. Il avait créé une forêt. Il fallait y entrer pour avoir une idée du temps consacré à cette recherche. Il n’avait pas d’opinion. Il voyait les paysages horizontaux qui étaient tout ce que l’imagination de son père pouvait savoir du monde où ils vivaient ensemble. Les arbres étaient verts, le ciel blanc, la terre jaune. Il fallut du temps pour que l’absence de rouge s’imposât au regard. Il en conçut une amertume fébrile qui le fit souvent passer pour un malade. Il buvait des tisanes par habitude. L’hiver le rendait morose et fragile. La gelée le saisissait. Les montagnes apparaissaient plus clairement dans les tableaux mais jamais elles n’eurent cette présence inconcevable autrement que par un effort d’imagination. Il redoutait la fréquence plus que l’intensité. Il s’exerça contre les cycles et acquit une habitude butée de leurs nuances.

Elle lui parla de l’immensité du monde. Il voyait plutôt l’étroitesse de l’existence. Le monde dont elle parlait comme si elle le connaissait parce qu’elle venait de loin, ne pouvait pas durer plus d’un an. Un jour suffisait à le convaincre de la justesse de ses sensations. Personne mieux que lui ne pouvait mesurer les différences de la surface des choses. Les oiseaux ne disparaissaient pas. Ils ne surgissaient pas. Ils existaient à leur manière. Il les empaillait. Son père s’attachait à leurs couleurs. Lui s’efforçait de ne rien perdre de leur crispation. La compagnie des peaux de serpents l’initia au culte de la surface. Il découvrit les minéraux de la terre environnante. Il eût collectionné des portions de l’être humain avec le consentement d’il ne savait pas clairement quelle autorité. Son alcôve se peupla. Il créa l’odeur des attentes de son enfance. Les pieds au mur parce qu’il avait grandi trop vite, il attendait que ce temps fût réduit à la poussière du souvenir ou de la nostalgie. Il s’arracha des larmes pour ne pas être surpris par les pleurs. Son père tentait de l’adoucir. Il ne trouva pas les mots d’une intimité qui les eût confondus au moins le temps d’en finir avec la croissance. De quoi était-il témoin ? Il était persuadé d’avoir toujours pensé à un témoignage. Aussi loin qu’il remontât le cours de l’enfance, rien ne lui interdisait cette perspective. Il revoyait l’enfant obtus et lui donnait raison. Il était l’auteur de sa croissance. Les neiges éternelles étaient limitées par une lumière semblant prendre naissance dans leur propre présence. Son père ne peignait pas les circonstances de leur rencontre avec le ciel. Il n’y avait pas de route pour les atteindre mais on pouvait s’avancer jusqu’à se sentir écrasé par leur majesté.

Il y avait un village où on mangeait du poisson. Ils allèrent ensemble vers la rivière. Il ne pouvait pas manquer une rivière à son enfance. Il contempla la première eau tourbillonnante de son existence. La comparaison avec le puits était affligeante pour la pensée de ce père qui ne mesurait pas l’importance des faits. Il peignit le vert des rochers pendant que l’enfant escaladait en pensée la paroi verticale d’où sourdait la cascade. Il voyait la vallée, sa voie de chemin de fer, ses hameaux, la route grise qui traversait de temps en temps le lit d’une rivière sans eau, les roseraies réduites au silence, les pentes de figuiers de Barbarie, le moulin aux ailes brisées, lamentable vestige d’une époque à peine passée. Le son montait le long de la paroi avec l’humidité, étrange capillarité à quoi un enfant accordait maintenant toute son attention. Il lança une ligne dans une surface moins rapide. Il avait cru apercevoir la cuirasse étincelante d’un habitant trahi par sa propre beauté. Le ver avait gigoté paresseusement. La ligne exerçait une force à la limite de la résistance qu’il pouvait lui opposer. Combat de l’équilibre. Il commençait par un exercice naturel ce qui allait devenir un combat politique. L’éclat métallique était intermittent. Il monta encore, tenant toujours la ligne, pour se situer au-dessus du vortex. La roche miroitait. Il entoura plusieurs fois la ligne autour de son poignet. Il y avait la douleur maintenant, une douleur constante qui s’ajoutait à l’attention, la sollicitude de l’action devenait prépondérante, il ne luttait pas contre le poisson mais contre l’eau, ou plutôt contre sa durée, il sentit à quel point c’est la durée qui accapare toutes les forces y compris mentales. Son père le saisit au vol d’une chute qui n’avait pas encore commencé dans son esprit incomplètement sidéré. Son père sentait la peinture. Il redescendait avec lui les pentes glissantes et bombées. Il voulait lui arracher la promesse d’un comportement plus tranquille, plus facile à corriger. Il se révoltait pour la première fois. Il était si petit qu’on n’imagina pas un seul instant que ce fût autre chose qu’un caprice. La méprise le rongea. Il était passé de l’émerveillement au combat, du combat à la révolte et de la révolte au lent et prudent anéantissement de sa nature secrète. Il sut dès ce moment qu’il n’avait plus de temps à perdre. Il devint l’homme pressé d’un combat calculé pour des patiences informées. Il n’eut jamais d’amitié ni d’estime pour ces doubles imparfaits. Il servit plutôt le désir. Sa précision provoquait l’admiration. On le jugea aussi rapide et capable de profiter de l’expérience.

Son père, s’il avait été son véritable père, aurait peut-être deviné l’homme futur. Il se contenta de satisfaire le besoin de confrontation avec la nature. Il transmit ce qu’il savait puis l’enfant lui proposa d’inquiétantes aventures. Il y eut des expériences éprouvantes pour l’esprit. Son père n’était pas un homme tranquille mais si on lui avait posé la question, il eût parlé de son malheur et du bonheur des autres. Cette confusion des genres exaspérait l’enfant. Il devint vindicatif. Il rendait coup pour coup. Il comprit l’importance du vocabulaire et de la phrase. Le Coran lui fut imposé contre son goût pour les mystères colorés du temple que sa mère continuait de cultiver. Il examina ces limites et comprit qu’elle ne lui avait pas donné le jour. Il se nourrissait d’informations contradictoires. Le texte sous-jacent perçait quelquefois la fragile surface des apparences. D’autres mots exigeaient de faire surface. Ces inventions précoces l’émerveillaient. Il n’eut pas de confident. Sa mère sentait l’acidité des cuivres et la douceur des encaustiques. Son père mélangeait consciemment les saveurs de la terre et les poignées d’âcreté de sa boîte de peinture. Il se chercha des odeurs. Il aspira des ventres de poisson, éparpillant des écailles trompeuses comme les miroirs, trempa son nez dans l’eau des cascades, s’aspergea de ce qu’il croyait être la surface des rochers. Son odeur avait quelque chose à voir avec ces rencontres fortuites. Il désespérait d’en contrôler le flux en direction des autres qui ne comprenaient pas ces subtilités. Il entrait dans sa solitude après avoir penché du côté de celle des autres. Ses oiseaux resplendissaient. Il ajouta des insectes croissants à ses collections. La promenade devint un mode d’existence. Il interrompait des conversations pour rétablir la vérité ou révéler un pan de la réalité détériorée par des imaginations fatiguées de l’imagination des poètes. C’était facile. On le haïssait aussi facilement. Ses sarcasmes agaçaient des esprits soucieux de survivre à leurs insuffisances. On ne l’interrogeait pas. Il s’instruisait par comparaisons. Ses cahiers étaient soignés. Il ne les refermait jamais sur l’inachèvement.

Ils achetèrent un âne. Il le soigna comme si c’était un homme esclave de leurs désirs. Il comprenait que l’âne ne pouvait assouvir tant de passions contradictoires. On avait acheté l’âne à cause d’une autre acquisition, un jardin d’oliviers. Le bât était ancien. Son père s’acharna à lui redonner l’aspect d’une chose qu’on est fier de posséder. On avait une presse aussi, aussi vieille et importante que le bât, avec ses disques d’alfa et son odeur de rouille. Elle se pencha un peu dans la remise. On ne corrigea jamais cette obliquité. Les amphores s’alignaient sous la galerie. Son père avait construit la charpente de leur assise. Il avait fallu supporter le spectacle de cette lente entreprise. On nettoya le chemin, on empierra les ornières, et l’âne se fortifiait, comme s’il prenait conscience de sa croissante importance. L’enfant le soignait pour le toucher. Il rencontrait des frémissements révélateurs d’une concurrence impitoyable. Il ne parla jamais à l’âne, sauf à utiliser les onomatopées traditionnelles. Il ne le haïssait pas. L’âne mangeait sa part d’olives. Il n’était ni lent ni rapide. On eût dit qu’il connaissait le temps exact des parcours à effectuer. Le père était satisfait d’avoir un peu changé le cours de leur vie. Il peignit l’âne, maladroitement, comme il peignait les hommes si on le lui demandait. Il enjoliva le bât, retrouvant peut-être des couleurs. L’âne semblait suspendu dans l’air et les oliviers étaient réduits à la taille de l’herbe par une perspective erronée. Il ajoutait deux nuages dans le ciel, toujours selon les exigences de cette perspective. Le tableau était ensuite exposé sous la galerie, à l’ombre de la vigne bourdonnante. On l’admirait généralement. Les critiques concernaient plutôt la douceur des impressions.

On souffrait à cette époque comme aujourd’hui. Mais il n’y avait pas de bonheur dans l’histoire. Un âge d’or avait peut-être existé mais ce pays était si lointain qu’on y pensait rarement. Le bonheur commençait avec la mort. Il n’y a pas de religion sans cette conception du temps. Plus tard il tenta de réduire sa sensation du temps aux textes de la littérature. Il croyait encore, octroyant encore le pouvoir à une parfaite abstraction et ne reconnaissant pas l’autorité de ceux qui prétendaient en savoir plus que lui. La femme eut sa place dans l’anéantissement de sa jeunesse. Il rencontra d’abord les compagnons de son destin. Il obéissait facilement. Il étudia des doctrines où l’ordre et le pouvoir faisaient bon ménage. Ce fut au cours d’une de ces conversations qu’il fut mis en présence du fils du maître. Il ne le connaissait que pour l’avoir servi de temps en temps, à table ou dans les coteaux de chasse, quelquefois sur le chemin de l’école où le petit prince commettait des caprices parce qu’il était ailleurs au moment de se réveiller. Cette propension à l’absence avait frappé l’esprit du petit serviteur sans toutefois le conduire à autre chose qu’une rêverie aussi vague que possible. Il n’avait jamais adressé la parole à ce fils de famille sauf pour lui demander de préciser la nature d’un service. C’est que le petit mentor avait de la suite dans les idées. On le prenait rarement au dépourvu. Il avait vite fait de traverser les miroirs qu’on lui tendait pour qu’il jugeât lui-même les défauts de sa cuirasse. On attendit longtemps avant de le punir comme il le méritait. Difficile de se souvenir maintenant de l’origine du châtiment. Le petit serviteur, quand il fut arrivé presque à la hauteur de son maître futur, le toisa avec une insolence toute bouffonne. Il y avait des filles éprises de liberté autour d’eux. D’autres garçons venaient de s’engager à commenter l’attitude du jeune maître. Eux aussi étaient de jeunes maîtres. Ils parlaient avec cette mesure qui est une appréciation du temps nécessaire à l’énonciation des jugements. Ils n’avaient pas l’air de singes reproduisant les leçons de leurs maîtres. Ils avaient acquis un style de pensée et ils en étaient conscients. Certains avaient le goût de l’action et parmi eux, il y en avait de réellement doués pour cet autre style d’existence. Le petit serviteur, qui venait de grandir dans la résistance sournoise à toute tentative de le soumettre à autre chose que des actes, s’était élevé jusqu’à eux par le moyen des actions extraordinaires. Il tuait avec précision et recommençait sans rien changer à sa tranquillité. On pouvait compter sur lui. Le jeune maître ne fut pas peu surpris de le trouver parmi eux. Il n’avait jamais tué, lui, ni même participé à une action dangereuse. Il avait des idées et on en appréciait la justesse toujours vérifiée. On fit entrer le nouvel adepte. Le visage du jeune maître accusa le coup. Il ne dit rien. Quelqu’un résuma les mérites du petit serviteur promu au rang de héros d’une nation future. On lui donna à manger sur la table même où s’amoncelaient les livres de la théorie qui les unissait. On le regarda manger. Il n’avait pas mangé depuis trois jours. Il avait tué deux personnes, un homme et sa femme. Il avait épargné un enfant terrorisé, non pas par pitié mais parce qu’il le condamnait à témoigner. On mesurait tous ce que cette cruauté impliquait relativement au bonheur promis par l’action commune. Il acheva son repas de riz et de mouton en sauçant l’assiette avec un morceau de pain. Il but le vin. Son visage avait encore changé. Le jeune maître s’efforça de ne passelaisserinfluencerpar les bruits de fourchette. On enleva l’assiette et on la remplaça par une écuelle remplie d’un mélange laiteux.

On désigna enfin l’auteurdeces plats. C’était une jeune fille aux ongles soignés. Elle avait un beau visage serein. Le jeune héros ne l’intimidait pas. Elle lui tendit le biscuit encore chaud. Elle commentait plaisamment sa contribution. Il l’écouta. Une saveur sucrée l’envahissait. Il n’aimait pas les langueurs de la fleur d’oranger. Personne ne l’avait jamais forcé à avaler des desserts conçus au fil de cette persistance. Le jeune maître observait ce qu’il considérait comme une caricature du héros. Le repas s’acheva sur un café pris en commun dans de charmantes tasses de porcelaine. Le jeune héros n’avait pas beaucoup parlé. Il avait cherché à choquer en racontant comment il avait abattu le fonctionnaire français et sa femme et pourquoi il avait épargné un enfant qui n’avait l’air ni d’une fille ni d’un garçon. Il avait insisté sur cette impossibilité de savoir à qui il avait affaire. Personne n’avait ri, ni même souri. Il avait longuement mesuré leur silence, l’immobilité. Il avait mangé tout ce qu’on lui avait présenté. Il avait désiré la petite cuisinière.

Autres extraits :
L’ homme
La femme

 

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