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L'inspiré
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 Article publié le 16 novembre 2010.

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"Mon inspiration me sollicite.
J’aimerais bien sortir prendre l’air.
Mais elle ne m’en laisse pas le loisir.
Comme une amante trop possessive, comme une véritable pieuvre, elle me retient dans ses rets. C’est, à vrai dire, à peine si je puis prendre le temps de me brosser les dents, de m’alimenter, de respirer.
A vrai dire (encore) je ferais n’importe quoi pour me délivrer de cette fièvre, pire que la fièvre paludéenne."


"Mon inspiration me talonne. Elle envahit tout mon espace.
Sans répit, je noircis du papier.
Je suis en train de devenir une sorte de forçat, privé de vie véritable.
Tout se passe comme si je devais, chaque jour, chaque heure, à chaque seconde, lui payer un tribut de mots, de phrases...et elle n’en a jamais assez.
Les idées fondent sur moi, m’attaquent, à la manière des oiseaux d’Hitchcock.
Je voudrais bien qu’ils cessent de m’agresser, de m’éperonner ainsi."


"Mon inspiration me harcèle.
Je tente à toute force de la fuir.
Tentative vouée à l’échec, car, coriace comme pas une, elle persiste dans son affût de ma pauvre carcasse en état de siège, de ma carcasse qu’elle finit à tout coup par annihiler. Son comportement, vrai, est digne de celui d’un fauve face à une proie. Et ce "fauve" a des vues sur le moindre moment de mon temps de vie. Il a, pour lui, un acharnement qui troublerait les plus grands chasseurs.
Quand je pense à cette "entité" qu’est devenue mon inspiration, ce n’est pas, pour tout dire, à une compagne que je pense, mais à une hyène. Ou alors, à un parasite qui coloniserait mon corps en chaque recoin, et, en définitive, le boufferait, le phagocyterait, poussé par son appêtit hors normes de redoutable tumeur maligne.
Répétons-le : elle me dispute sans cesse et de haute lutte la possession et la jouissance de chacune, j’insiste bien, de chacune de mes minutes .
C’est ma faute : je l’ai au fil des ans tellement saluée, tellement ensencée, tellement appelée et tellement accueillie à bras ouverts qu’à présent, je suis devenu l’otage de son vampirisme.
Je l’ai voulu. Je l’ai eu. Maintenant, elle s’est installée. A demeure. Et bien !
Elle ne joue pas le jeu : elle me squatte. Elle édicte ses propres règles.
Elle a une vie propre. Horreur !"


"Mon inspiration me tourmente.
Comme une rage de dents peut ronger.
En ce moment, elle ne s’apaise que lorsque je trouve le sommeil.
Et encore ! Il me faut avoir recours aux somnifères pour trouver ce dernier.
Serait-il possible que mon inspiration soit inépuisable ?
Rien qu’à cette idée, je frémis. Mais...ah, zut ! Encore une idée !
J’ai envie d’écarter les idées comme on chasse des mouches importunes.
Comme les mouches, les idées ont tendance à se regrouper en essaim. En essaim bourdonnant, en nuage qui enserre votre tête !"


"Mon inspiration me submerge.
C’est peu dire que dire que sa tyrannie me pèse.
En désespoir de cause, j’ai été voir un médecin, je l’ai imploré.
 - S’il vous plaît, docteur...j’ai besoin d’un médicament anti - inspiration ! D’urgence !
Mais, bien sûr, il n’a pas compris.
Il m’a regardé d’un drôle d’air.
De son cabinet, je suis ressorti abattu, les bras ballants, les épaules voûtées.
Le praticien devait se demander, encore, à quel olibrius il avait eu à faire...
Je lui avais parlé de mon mal. De ma crise d’inspiration aiguë, qui me dépassait totalement. De ces foutues idées qui continuaient, inlassablement, à vrombir et à se presser en moi, avides de se projeter au dehors, de prendre vie, de quitter leur gangue, à l’instant même où j’étais assis en face de ce brave homme, en train de gémir.
 - L’inspiration n’est pas une maladie, Monsieur ! m’avait-il rétorqué, d’un ton cassant et sans appel.
Il devait me prendre pour un fou. Peut-être, au fond, avait-il raison.
Fou, en tous les cas, j’étais fort bien parti pour le devenir."


"Chaque matin, c’est le réveil. La tête souvent pleine de songes. De songes denses, plus vrais que le réel. Qui réveillent le besoin d’écrire.
Et puis, il y a cette maladie...car, enfin, n’en est-ce pas une ?
N’est-ce pas une infirmité, lorsqu’on est poreux à ce point ?
Au matin, je suis reposé. Donc, dangereusement réceptif.
Je sais qu’ils vont me sauter dessus.
D’abord, ce sont les sensations, qui me saisissent à bras le corps. Aucune parade n’est possible. Je suis complètement désarmé.
Je perçois. Et je me remplis de ma propre perception. Elle me possède, elle annule jusqu’à la conscience de moi-même.
Le silence des choses familières posées dans leur inertie béate, le soleil qui poudroie dans le verre des fenêtres, et ç’en est fini. Je n’existe plus, je me dissous dans cette sensation impérieuse comme un comprimé effervescent se dissout dans un verre d’eau.
Et, juste après, les mots surgissent. En réaction aux sensations.
Ils se matérialisent et, aussitôt, se bousculent, jouent des coudes.
Ils me dévoient, me détournent, avec fureur, du quotidien.
Le fait qu’ils fourmillent en mon crâne, piaffants d’impatience, est, en soi, un ordre d’écrire.
Fébrilement, fiévreusement, j’attrape le premier stylo venu.
Le premier bout de papier qui me tombe sous la main- serait-il du papier-chiottes, fera l’affaire.
J’ai le souffle court, je suis, en quelque sorte, en transe, possédé.
C’est presque un état second, une sorte de crise chamanique qui me secoue.
Et je ne fais que ça. Jour après jour. Minute après minute, seconde après seconde, je couche des mots, je les aligne sur le papier de mon écriture illisible, de mon écriture pressée, haletante qui voudrait avoir une vitesse supersonique.
Les mots pleuvent, et s’emballent sur l’espace blanc, vierge, hypnotique de la page ainsi que des chevaux au galop stimulé par une grande prairie.
Lorsque j’ai fini d’écrire (pour combien de temps ?), je suis essoufflé, couvert de sueur.
J’en ai plus que marre des mots et, in petto, je leur hurle :"la paix !"
Oui, qu’ils me fichent la paix, qu’ils me lâchent les baskets, la grappe, qu’ils me laissent vivre, être autre chose que leur réceptacle, c’est là mon souhait. C’est là plus encore que mon souhait, c’est mon plus cher désir. Ma prière.
Mais, ces temps-ci, hélas, il me semble que la machine s’emballe de plus belle. "


"Finalement, je me noie dans cette mer, dans cette crue croissante de mots, d’idées.
Aujourd’hui, sept septembre, cela va faire deux jours que je n’ai rien mangé, rien bu. Pas le temps...l’inspiration exige que je sois sans cesse sur la brèche.
Les mots-sangsues, les mots-vampires ont pris le pouvoir, et c’est foutu.
Ce que je redoutais le plus, ce que je pressentais, est en train de se produire.
J’écris. Sans relâche.
Rivé à ma table par une invisible chaîne .
Mon espace intérieur et ma promptitude à percevoir zappent le monde, se substituent à lui.
Avec boulimie, j’avale les sensations, puis je les recrache, une fois métabolisées, sous forme de mots, de pages noircies d’encre.
Tout a pouvoir de m’inspirer, que ç’en est devenu un authentique cauchemar !"


Les pompiers, alertés par le voisinage, ont forcé sa porte et l’ont trouvé .
Affaissé sur son cahier ouvert, il était décharné à faire peur, sa peau intacte, desséchée, noircie, plaquée sur les os, évoquait l’apparence d’une momie.
A présent, le journal dont je viens de citer des extraits se trouve entre les mains d’un jeune sapeur-pompier, et l’un de ses collègues, intrigué, lit par dessus son épaule, à deux pas du cadavre.
A mesure que les deux hommes lisent, leurs bouches prennent des proportions de gouffres.
 - Eh ben dis-donc, finit par articuler, bredouiller le collègue. Pas d’agression, pas même de suicide.
Il a du mourir de trop écrire !

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