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The Miner's Pale Children traduit de l'américain par Daniela Hurezanu
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 Article publié le 27 mars 2004.

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Fables tirées du recueil The Miner’s Pale Children
traduit de l’américain par Daniela Hurezanu

 

BOUTS

Après qu’un lacet se rompt à force d’usage, les bouts ne jouissent pas immédiatement de leur nouvelle liberté. Si longtemps que la rupture se fût préparée -les fils usés l’un après l’autre, le frottement au même endroit mouvement après mouvement, la tension qui monte dans les autres fils, les rendant tendus, sur leur garde contre toute forme d’illusion-, son avènement, qu’il soit accompagné de l’une de nombreuses versions possibles de la sonorité banale qui indique en ce monde la fin de quelque chose, ou qu’il se passe en silence, paraît toujours soudain, au point d’être inattendu. Quelques bouts, il est vrai, qui en ce moment se jettent en l’air, gesticulant et s’ébattant, par besoin inhérent de substance, ou par simple réaction à la tension prolongée. Il y en a qui vont jusqu’à applaudir et danser comme s’ils étaient maintenant les bouts des lacets entiers. D’habitude on les récompense en les enlevant tout de suite et en les jetant. Mais les meilleurs lacets réagissent à l’événement en silence, et souvent ne bougent point au début. Quels que leurs désirs inassouvis aient été, et si clairement qu’ils aient prévu la séparation inévitable, ce n’est pas un plaisir pour eux que de constater qu’ils ont failli mener à bout la tâche pour laquelle ils ont été faits et qu’ils se sont donnée sans réserve. Le relâchement de tension dans ces êtres peut s’exprimer par un abattement soudain, une désorientation, un sentiment de vide, plus que par de la joie. Ils reflètent ainsi le fait qu’en perdant leur usage (car ce ne sont plus des lacets—ce moi est perdu) ils sont devenus quelque chose de différent, sans encore découvrir ce que c’est. Il leur est bien pénible d’abandonner une utilité qui leur appartenait sans qu’ils eussent besoin d’y réfléchir, tant qu’ils étaient entiers. La conscience aiguë de leur état fragmentaire est en elle-même une nostalgie pour leur utilité perdue. Car ils sont toujours un, ils sont toujours entiers, chacun d’entre eux, mais ils ne peuvent plus sentir que ça leur suffit, ou que ça leur suffira jamais ou que ça vaudra jamais quoi que ce soit, qu’ils pourront jamais estimer ou tenir pour certain quoi que ce soit en ce qui les concerne. Où qu’ils aillent dorénavant, il leur semble que quelque part en eux ils sentiront toujours qu’ils sont des fragments dont le salut eût été garanti par leur capacité à rester entiers. Ils ne voient à l’horizon que l’éparpillement. Si on leur donne un nouveau moi, ils répondent en se sentant dépourvus de la possibilité de jamais avoir un moi. Après tout, il est bien possible que le moi ne soit pas un sujet à utilité. Mais ils s’accrochent au besoin d’être utiles, comme si celui-ci était le dernier lambeau précieux de leur vie intacte, et très lentement et avec maintes réticences, ils se laissent porter vers les trous et disparaissent au détour des premiers tournants de leurs voyages.

 

 

L’APPROUVÉ

Celui-ci, il m’était permis de le fréquenter. Son visage était un triangle qui se tenait sur un angle, cachant une parade de creux. Il lui était permis de fréquenter d’autres camarades. Et à moi, il m’était permis de le fréquenter. Parfois nous faisions semblant de nous plaire à la compagnie de l’autre, parce qu’elle était approuvée. Mais aucun de nous ne s’aventurait loin dans cette direction.

Il était respectable. À cet âge-là. Son comportement à l’école était à la vérité meilleur que le mien, moi auquel il n’était permis de fréquenter que lui. Moi, avec mes plaisanteries boiteuses et mal à propos, qui n’amusaient personne, comme de mauvaises citations ridicules d’une langue étrangère. De petites hontes pour lesquelles je n’étais pas puni autrement à cause de quelque privilège indéfinissable qui me protégeait, comme une correspondance entre un parent et les autorités, qui est la pire manière de vous faire remarquer. Mais lui, il ne faisait pas de boutades maladroites, jouait aux jeux, n’était pas considéré comme le plus lâche, en fait se distinguait lorsqu’il s’agissait d’attraper un ballon, et en cours il répondait aussi bien que moi, grâce aux creux.
 
Car lui aussi, il avait une source de privilège. Ce n’était pas seulement sa mère, qui travaillait toute la journée derrière un comptoir de notions, souffrant de mal aux pieds, et se hissait le dimanche dans le choeur pour les parties vocales lorsqu’on chantait des hymnes, la voix comme une boîte à poudre vide. Elle était mariée à son privilège, elle était également la fille de celui-ci, et à l’époque où je la fréquentais, elle devint sa mère.

Il m’était permis de leur rendre visite. Il lui était permis d’aller où bon lui semblait, et il m’était permis de lui rendre visite dans le bâtiment sans lumière aux murs délabrés et écaillés, qui sentait les chats, où la grand-mère restait dans la cuisine année après année, se serrant et pleurant, accrochée au privilège. Car ils étaient la famille de la Mort. Personne ne le niait. La Mort rendait visite à d’autres demeures dans d’autres rues, mais ce n’était que pour une journée de travail, et elle revenait chez eux pour se coucher.

La Mort était le père de la grand-mère, né dans le vieux pays, et celle-ci s’accrochait à lui et montrait sa photo et parlait de ce qu’il aimait manger et comment son pays lui manquait. Ensuite la Mort était le mari de la grand-mère, né également dans le vieux pays, et celle-ci montrait sa photo, tellement similaire à l’autre, un homme à deux âges différents, tous les deux à coup sûr la Mort, tous les deux des formes de la même présence, de la même exaltation. Elle avait apporté le vieux pays avec elle, un poids enfermé dans une malle qu’elle portait sur les épaules, et la nuit elle se dégourdissait les jambes dans la maison et les fenêtres vibraient et les chats griffaient silencieusement, essayant d’ouvrir les portes. Et la Mort était le mari de la mère, comme celle-ci ne le comprit que trop tard. Elle ne montrait jamais sa photo. Elle éleva les deux fils de la Mort et s’ingénia à en faire des répétitions de celle-ci. Et c’est ainsi qu’il en fut du plus âgé, qui, des deux, ressemblait le moins à son image, mais qui était encore un enfant quand il se coucha dans le lit de la Mort comme son père et son grand-père et tous les autres mâles de la famille sauf celui qu’il m’était permis de fréquenter, et le privilège l’inondait comme un bras de la mer. Dans la chambre de la Mort où lui-même avait suspendu avec révérence au plafond des avions en papier qu’il avait faits avec un souci infatigable. Ils tournaient lentement au-dessus de lui -des bribes de sa mémoire. Dans la chambre de la Mort avec ses photos de la Mort à tous les âges, et sa dentelle du vieux pays, et ses murs tapissés de papier gris.

Il m’était permis de fréquenter le plus jeune parce que c’était une famille sympathique. Et à cause du privilège. Parfois nous nous imaginions que nous nous aimions, parce que c’était approuvé. Mais nous ne sommes jamais arrivés à nous faire confiance l’un à l’autre, à rire, à être contents. Il n’était pas la Mort, mais l’un des seuls fils de la Mort.

 

 

Hommage adressé aux morts
le matin de leur cinquième année

Toi, toujours si patient, ton jour est venu.

Nous pouvions à peine dire que c’était toi, dans ces loques. Les vêtements de l’année dernière, une ceinture de l’année d’avant l’année dernière, des semblants de bottes de l’année d’avant celle-ci, même quelques boutons et des fermoirs rouillés qui doivent rappeler la narration décousue dans laquelle on t’a enterré. Tout ce que nous t’avons apporté, année après année, ne l’oublie pas, s’il te plaît, a été vrai par rapport à ce que tu as peut-être été, dans la mesure où nous avons été à même de nous l’imaginer. Regarde, nous t’avons apporté ta nouvelle histoire.

Le chapeau à plumes aux couleurs vives a été un cadeau du roi des vents, un signe d’estime et une invitation à rencontrer et être aimé par sa fille, la princesse la plus belle de l’empire. Tu es en route vers ses terres. La nuit entière veille sur toi. Les aveugles s’empressent fascinés, te rejoignant sur le chemin. Comme tu les dépasses tous, un par un, ceux-ci voient le lever du soleil. Ces fleurs, maintenant, devront lui être données quand tu la verras. Et celles-ci devront lui être données le jour d’après. Et encore une fois, ce ruban que nous enveloppons autour de toi évoque les jours de ton bonheur et de notre espoir.

Toi qui étais pauvre. Toi qui étais ignorant. Toi qui étais sans grâce ni dons et craintif et au coeur froid.

Cette année-ci tu nous retrouveras dans ton histoire. Très pauvres. Souviens-toi de nous. Donne-nous de ta sainte surabondance. Réveille-nous avec de l’espoir. Tu vois, nous te laissons chaque chose colorée que nous avons apportée avec nous, et nous revenons vêtus de nos habits noirs à ce que nous avons hérité et que nous appelons vérité. À l’histoire, la forme de désespoir octroyée aux vivants.

 

 

Le Compagnon

Une plume m’a suivi tout le matin, comme un petit chien. On se moque quand de telles choses arrivent, marmonnant qu’on sait ce que cela veut dire. Bien sûr qu’on ne le sait pas, mais il vaut mieux suggérer qu’on le sait, et qu’on ait fait ses préparatifs. Elle gisait là sur le tapis, quand je me levai. Une petite plume grise du poitrail, bouclée comme une mèche de cheveux. Je pouvais voir le plumage trembler, même si je ne pouvais rien sentir moi-même. Quand je mis l’une de mes chaussures, elle avança. Je pensai que la chaussure et la plume étaient peut-être jointes par quelque chose—un cheveu, un fil d’une toile d’araignée—et je mis la main entre elles. Rien. Je m’en allai et la plume traînait derrière, au ras du sol.

Elle descendit l’escalier, après moi. Est-ce que je fais tous ces courants d’air ? Me demandai-je. Je marchai plus lentement. Elle fit la même chose. Elle monta l’escalier après moi, de nouveau.

J’essayai de l’attraper. Espérant que personne ne demanderait ce que je faisais. Cela ne mena à rien. Et je sentis que je nous aurais offensés tous les deux si j’avais continué.

Mais j’essayai, par contre, de laisser tomber des vêtements dessus. Elle connaissait ce truc, aussi. Elle me suivit, quand je partis, dans l’herbe, sur le chemin, parmi les animaux, dans la pluie. Je me demandais s’il y avait quelqu’un à le remarquer. Tôt ou tard, pensai-je, et je m’efforçai de m’imaginer combien de temps il serait possible d’en rire, et ce qu’on dirait après.

Mais elle ne fait pas de mal. Quand je m’assois, elle se met un peu à l’écart, parfois hors de mon champ visuel. Quand je me lève, elle est de nouveau là, derrière moi. Veut-elle quelque chose de moi ? Sait-elle quelque chose ? À qui obéit-elle, et pourquoi ? Le dira-t-elle jamais ? Est-elle venue aider, trahir ou simplement -comme on l’espère- s’amuser ?

On s’habitue aux choses, et à la fin on ne veut pas qu’elles partent.

 

 

Le Bar

Si vous êtes comme chez vous dans les bars de ce pays, vous serez chez vous dans celui-ci. Il a l’air d’être tout simplement un de plus parmi tant d’autres. Non, non, là c’est la fin de l’apparence. Il est vraiment tout simplement un de plus parmi tant d’autres.

Le comptoir s’étend d’un mur à l’autre de la salle, sans se courber à aucun des bouts pour un juke-box ou un porte-chapeau ou une cabine téléphonique ou une entrée au bar ou une porte aux toilettes. Mais il n’y a rien d’anormal à cela. Le miroir s’étend d’un bout à l’autre du mur derrière le comptoir. Les bouteilles sont rangées en ligne droite, longeant tout le miroir avec l’arrogance caractéristique aux esclaves d’un empereur, mais cela aussi est parfaitement ordinaire. La plupart des tabourets du bar sont occupés. Des publicités lumineuses en verre pour les boissons, suspendues au plafond par intervalles, tournent doucement, laissant leurs empreintes de lumières colorées sur les occupants. De petits phares. Pas de vrais phares, bien sûr. Et dans un coin sur une boîte, un panneau illuminé montre pour un instant un jeune homme et une jeune femme qui franchissent des rapides dans un canoë, sous la lumière éclatante du soleil. La rivière est très bleue et ils sourient, levant des boîtes de bière. Ensuite la scène change et ils s’appuient sur des bâtons de ski, souriant et levant des boîtes de bière. Ensuite la scène change de nouveau, mais personne ne regarde. La rangée des dos du bar est courbée vers l’extérieur comme une cité en ruines. Parfaitement normal.
 
Ce n’est qu’après avoir rejoint ceux qui sont assis sur les tabourets que vous remarquerez à un certain moment qu’au bout, là où le comptoir arrive au mur, le mur ne parvient pas tout à fait jusqu’au comptoir. Il y a un espace de dix pouces de hauteur peut-être entre eux, à travers lequel on pourrait passer des bouteilles, des verres ou d’autres petits objets. Par l’ouverture, on peut voir que le comptoir continue de l’autre côté du mur. Avec des boissons dessus, et des mains se reposant à côté, et de petites lumières colorées les caressant. Finalement, vous réussirez à vérifier qu’à l’autre bout de la salle il y a une autre ouverture similaire, avec, de l’autre côté, une autre entrevue du comptoir, des boissons, des mains. Ensuite vous remarquerez que les portes ayant la consigne "Sortie" se trouvent à chaque bout de la salle.

Quand un nouveau venu entre, quelques dos se redressent et certaines têtes tournent. Le nouveau venu reste là, embarrassé pendant un moment, soucieux de ne rien déranger, la silhouette baignée par la lumière des scènes illuminées. Ensuite il se dirige vers le comptoir comme pour offrir ses pauvres services. Quand quelqu’un sort par l’une des portes de l’un des bouts, personne ne fait attention. Le garçon du comptoir ne parle jamais sans qu’on lui adresse la parole.

De l’autre côté des comptoirs de chaque côté de celui-ci, il y en a d’autres, et puis d’autres. Les meubles sont les mêmes, mais les barmans ont d’autres visages. Les scènes illuminées des panneaux sont différentes. Les gens ont leurs lieux de prédilection. Ils sont conservateurs. Il y en a qui pensent que c’est dangereux de changer de place. Et à quoi bon ? Le pire c’est de devoir aller chercher quelqu’un d’autre.

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