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Le chat (Extrait de Coq à l’âne Cocaïne)

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 Article publié le 29 mars 2005.

oOo

Je me souviens de l’histoire du chat. Il était arrivé par la fenêtre de la chambre où je dormais. Le jour se levait à peine. Nous n’avions pas descendu le rideau. Les vitres étaient gelées. Le chat avait laissé la trace de ses griffes dans le givre. Ce ne pouvait être qu’un chat. Si c’était le cas, nous l’avions vu la veille dans l’après-midi, rôder derrière la haie d’églantiers, montrant ses dents parce qu’il miaulait. Cette faim était le sujet de notre conversation. Un boulimique commentait nos rires. Un autre ne voyait aucun rapport entre son désir de suicide et la faim dont il était question. Le chat arrondissait son dos pour atteindre les premières branches. Nous n’avions rien dans les poches, sinon nos mouchoirs et peut-être de quoi écrire. Nous avions avalé nos pâtes de fruits une heure plus tôt. Il était donc cinq heures. Le temps était maussade, le ciel gris et la surface de la terre semblait poussiéreuse, la lumière s’irisait dans le crachin, une auréole de vapeur flottait au-dessus du bassin, l’eau chaude suivait la rigole d’un bestiaire avant de s’égoutter dans le bassin. Le chat y avait-il trempé sa patte ? La patte du chat avait-elle tenté cette aventure. Nous nous étions approchés du bassin pour en observer le fond. On ne voyait pas les poissons rouges parce qu’ils se cachaient sous les pierres. Nous fouillâmes les algues avec un bâton. Le chat nous regardait-il ? Nous l’avions perdu de vue mais le buisson trahissait (peut-être) sa présence. Une heure plus tard, à la tombée du jour, nous l’avions oublié. Entre-temps nous avions admiré le corps cuirassé d’un insecte, une colombe nous avait lancé un regard qui était une invite et le ciel nous avait révélé sa première étoile. Le sujet était tout cuit : le nom de l’étoile, mais avions-nous vraiment le choix ? On nous surprit en plein effort d’imagination. La mienne s’arc-boutait facilement pour extraire de mon cerveau les noms composés du mélange de deux couleurs pures.
- Vernis ou blanc ?
J’ouvrais des yeux bouffons.
- Transparence ou miroir ?
Le chat était assis au pied d’un des piliers de la balustrade et il nous regardait manger. Le réfectoire sentait l’oignon et le vin blanc. On y mangeait en silence.
- Vous souvenez-vous de cette nourriture ?
Mais personne ne s’est levé. Le chat était immobile. Derrière lui, les hortensias bougeaient. Le vent amènerait la neige. Je redoutais ces matins qu’il faut traverser pour ressembler à tout le monde et en effet on se ressemble comme les gouttes de l’eau qu’on nous donne à boire pour renouveler les clichés de notre mémoire blessée. Était-ce le chat, ces griffures ? Nous étions descendus pour répondre à l’appel. Le rassemblement avait lieu sous le couvert. Les dalles ordonnaient notre attente. De quoi avions-nous rêvé ? Était-ce le passé ou le futur qui alimentait nos rêves ? La badine cinglait l’air de verre étiré.
- Je ne suis pas loin de chez moi, me dit mon voisin de rang, côté cour.
Cœur-cour et jardin des leçons.
- Où sommes-nous ?
- Je te l’ai dit. Pas loin de chez moi. Je reconnais les arbres. Il fait le même temps.
Les lumières du réfectoire se mettent à clignoter. On entend le roulement des chariots.
- Tu sais, il ne fait pas si froid.
- Si tu n’avais pas oublié tes chaussettes !
La troupe se resserra sur un claquement de doigts.
- J’ai oublié ton nom. Peu importe si tu mens ou si tu dis la vérité ou ni l’un ni l’autre le silence.
Le chat réapparut. Il était derrière la vitre et la vitre à portée de la main.
- Je te crois.
Il y avait un autre silence, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. Tu entrais dans cette matière cristalline. Glissement follet du chat sur la pente d’une bretèche. Des clochetons piquaient le ciel. Ensuite il descendit le redan d’un pignon. Nous étions sur le chemin de ronde de la barbacane et il prétendait nous rejoindre. Un saillant ombrait le fossé qu’il traversait maintenant.
- Tu sais, me dit mon ami, j’ai déjà vécu cette situation.
Moi ou un autre. Cet autre qui est en moi depuis que je vis ici ce qu’on me demande de vivre. Entre le Château et le Redressement, il y avait un vol d’oiseaux, de ces oiseaux qui nichaient sur une place d’arme rentrante et que nous forcions au vol avec une pluie de cailloux. Le chat s’approcha.
- Nous ne sommes pas cruels, dit mon ami.
Il éleva le bouclier. Dans l’autre main (nous étions enfants), il tenait un coupe-chou dans son étui de cuir. Le chat se regardait dans le champ. Où il croyait se reconnaître.
- C’est un dragon, lui dit mon ami, une intention, une imitation, tu n’as rien à craindre de notre férocité, nous ne sommes pas cruels avec les animaux de notre sang.
Et pour démontrer sa foi, il écrasa un insecte, qui pouvait être une sauterelle ou un cloporte, en riant.
- Chat immobile et impénétrable, dit-il, tu sais ce que tu veux parce que tu appartiens à la femme de mes rêves !
Il passa une langue d’extase sur le pommeau en forme de patte griffue.
- Battons-nous, dit-il au chat. Toi pour le plaisir d’être moi, et moi, pour changer de peau à la surface de son rêve. Tu devrais lire ces inepties, me dit-il.
Je ne lisais pas. Il était plus âgé que moi et je savais que je ne commencerais à le rattraper, sur le terrain épineux de la lecture, qu’au jour de sa mort. Il connaissait le passage secret et m’avait fait promettre de ne jamais aller plus loin que le château. Nous longions ses lices d’aubépines en cours de promenade mais nous n’avions jamais franchi la paterne. L’après-midi, à l’heure de la sieste, il se glissait sous les lits pour atteindre le mien. Il venait de débarrasser une côtelette de ses aulx et l’avait enveloppée dans une feuille de papier journal. Je le suivais. Nous empruntions le couloir des salles d’études. Il y régnait un air tranquillement fétide à cause des cabinets qui glougloutaient toute la nuit, je me souviens des craquements des solives quand il ouvrait la grande porte de l’escalier principal. Il descendait à pic sur une balustrade fermée par le feuillage d’un lilas pendu au balcon de l’appartement du directeur. Sous le lilas, entre une crête d’ardoises et les chausse-trappes du jardin potager, il y avait une lourde porte, grise et bardée d’un chanfrein apocalyptique. Il avait la clé. Comme il avait pris la précaution de graisser la serrure et eut l’intelligence de masquer cette propreté avec les feuilles mortes du chemin, la porte semblait condamnée depuis longtemps. Il ne la refermait pas derrière nous. C’était inutile. Il s’était plusieurs fois posté sur le chemin qu’empruntait le gardien et il avait attendu presque une heure, le temps nécessaire au gardien pour assurer sa ronde, mais il n’avait jamais réussi à traverser l’ombre du chemin au-delà du premier arbre, à dix mètres au moins de la porte du passage. Elle restait donc ouverte. Il m’avait confié la côtelette. Le chat s’était habitué à ces saveurs aillées. Il aimait aussi les charcuteries poivrées qu’on nous servait le dimanche en entrée avec la verdure de saison. Je mangeais la verdure et conservais les tranches de saucisson derrière mes joues. Si j’eusse une fois mis la main dans une de mes poches pour y glisser une de ces tranches, on n’aurait pas songé à me demander si je nourrissais un chat ou un oiseau de proie et on m’aurait forcé à la manger parce que c’était l’heure du repas et non pas le moment de me préparer à surmonter les tiraillements de la nuit qui était toujours longue au moment d’attendre le signal du réveil. Et si malgré un comportement conforme en tout point à ce qu’on exigeait de moi on me posait par surprise une question anodine, la salivation intense provoquée par la chair du saucisson changeait ma voix à ce point qu’on se mettait à fouiller mes poches en espérant y trouver la raison de mon trouble. Je n’en finissais pas d’apprendre mon rôle par cœur. Mais les contentements du chat me ravissaient. Pendant que mon ami jouait avec les ombres, empruntant au dialogue d’Hamlet ce qui lui semblait propice à exagérer les effets de son génie sur un parterre de pâquerettes endormies, je m’accroupissais avec le chat et je l’aimais comme il m’aimait. Les estocades de mon ami le déconcertaient un peu. Comment voyait-il ces combats ? Il finissait par se pelotonner dans mon giron. Mon ami bataillait dans les mâchicoulis ou bien il nous bombardait. Le chat semblait dormir. Mon ami chuchotait encore les défis que l’ombre lui inspirait.
- Il y a de futurs assassins parmi nous, me disait-il.
Comment vivre avec cette idée ? Pourquoi nous évitent-ils l’anéantissement maintenant ? Par humanité ? Les oiseaux volent mais n’assassinent pas. Les chats tuent par plaisir, les loups par nécessité, les autres sans le vouloir et nous parce qu’on nous l’a ordonné sous peine de mort ! Des chevaux de frise encombraient son imagination. Il se trimbalait avec des fascines sur le dos. Il construisait le dernier retranchement.
- Chair à canon ! Nous finirons aux oubliettes !
Il menaçait le chat du bout de son flingot.
- Rentrons, dit-il, il se fait tard.
Enfin il tomba malade suite à un tournoi qu’il avait livré nu alors que l’hiver s’annonçait par des coups de vent plus précis. J’allai une fois au château pour y récupérer le chat. Je le ramenai sous ma chemise et je le mis dans le lit de mon ami. Il était fiévreux et suait. Il dormait seul dans le dortoir de l’infirmerie. Avais-je été prudent et lent comme il me l’avait recommandé ? Le chat était sa propriété, je ne devais pas l’oublier. Il possédait le château, son histoire et les amours jusqu’au dernier rejeton.
- Le triangle est la loi des surfaces et le cône celle de l’espace, dit-il. Nous possédons tous ces manuscrits dans notre bibliothèque d’Alexandrie. Tu seras l’incendiaire et je te persécuterai toute ta vie, dit-il au chat.
Nous chuchotions prudemment. Il avait toujours rêvé une agonie qui lui laissât le temps de composer son épopée. Je m’endormis à son chevet. Au matin, on me réveilla sans ménagement. Mon ami, en chemise de nuit, était agenouillé sur une règle près de la fenêtre depuis une bonne heure. Je dormais sous le lit. Ils n’avaient pas eu l’idée d’y jeter un œil et me cherchaient dans les environs, poussant même jusqu’au château où ils découvrirent les travaux de creusement, les rondins, l’ébauche d’un parapet, les fagots du talus.
- Ne cherchez plus, leur dit mon ami, il est sous le lit. Il a tué le chat de ses propres mains et il s’est endormi.
C’était sa version. Il était encore fébrile et inspirait la pitié. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Ils avaient réussi à lui arracher une grimace et il parlait en montrant ses dents. Le chat était au pied du lit. Ils n’avaient pas voulu y toucher tant que le directeur, qui était absent ce matin (il rentrerait pour le repas de midi, il l’avait promis, le dimanche matin il rendait visite à une parente qui refusait de motoriser sa chaise roulante et il la poussait jusqu’à l’église où il n’entrait pas parce qu’elle le prenait à témoin de ses souffrances devant le curé interloqué qui rappelait alors sa promesse au directeur qui était entré avec l’espoir qu’elle ne recommencerait pas et elle recommençait), et qui ne rentrerait peut-être que le lendemain lundi, ne s’était pas forgé une opinion sur son comportement. J’allai m’agenouiller sur l’autre règle qu’on venait de déposer sous l’autre fenêtre.
- Tenez-vous tranquille ! dit quelqu’un.
On nous laissa seuls. Le chat était bel et bien mort.
- Je suis désolé, dit mon ami. Je croyais mourir. Il ne pouvait pas me survivre. Je l’ai tué parce que tu dormais au lieu de me servir. Je ne suis pas mort, voilà tout !
Dans la nuit, il était passé sans transition des mœurs de la chevalerie médiévale aux habitudes des pharaons du temps des pyramides. La mort, le chat, le voyage, tout s’expliquait si l’on voulait bien se comprendre dès le début et non pas perdre le temps des reconnaissances. Il n’avait rien avoué. Mon sommeil l’avait peut-être sauvé. Ou il m’avait cru mort. L’agitation de mes paupières lui avait inspiré le cafardage et le mensonge. Il croyait s’en tirer de cette manière. Ils avaient pris sa température sans ménagement. Il n’avait pas de fièvre et ils l’avaient forcé à s’agenouiller sur la règle. Il avait pensé résister. Il était en chemise et il en releva l’ourlet tremblant. Il avait alors aperçu mon masque. Ce pouvait être celui de mon sommeil ou de ma mort. Une feinte était improbable de ma part.
- Ne touchez à rien ! disait quelqu’un à quelqu’un d’autre qui soulevait le chat par la queue.
Il se souvenait d’avoir tué le chat. Il avait dicté à mon cadavre ou à mon sommeil le testament qui l’éternisait. Je l’avais peut-être écrit. Ils avaient fouillé mes poches et emporté mon mouchoir. J’y conservais les traces de mon passage si le séjour ou la traversée m’avait inspiré ou traduit la poésie d’un galet, d’une feuille ou de la cuirasse d’un insecte mort. Le testament s’y trouvait peut-être. Si je l’avais écrit, ce serait en hiéroglyphes de sang. J’avais cisaillé en effet la pulpe d’un de mes doigts. Mais il n’avait pas mélangé son sang avec le mien, pas avec celui d’un valet qu’il n’avait pas l’intention d’emmener avec lui. Il y avait si longtemps qu’il se préparait à ce voyage. Dans son idée, j’étais celui qui tuait le chat. Je le déposais à ses pieds dans le sarcophage et je me suicidais, autant par fidélité que par déception, sur les marches du palais devant une foule muette d’admiration. Mais rien ne s’était passé comme il avait prévu. Je m’étais endormi parce que je ne supportais pas l’alcool et l’éther et il s’était retrouvé seul avec le chat qui réclamait sa pitance. Il l’avait étranglé malgré les griffes. Il ne craignait pas la douleur. Le chat n’avait pas résisté longtemps. Il avait aimé cette détente, après la convulsion et la paralysie. Mollesse et chaleur, le chat se cadavérisait lentement. Il le déposa au pied du lit et m’oublia. Il affirmait maintenant ne pas avoir dormi de la nuit. C’était peut-être vrai. Il s’attendait à mourir avant le lever du jour. Il n’avait pas l’intention de s’accrocher aux lambeaux de vie dont la mort le dépouillait facilement, sans résistance de sa part, sans cet espoir-désespoir qui explique tout, la cruauté comme la tendresse, la foi comme l’impiété, le vol et la propriété, le vin et l’assassin. La seule lumière était jaune et venait du dehors à travers les persiennes. Le vent agitait les lames. Il en avait lui-même réglé l’abat-jour avant de se coucher. Il aimait les matins lunaires. Le ciel était peut-être étoilé. Une douleur s’était réveillée en lui mais il n’était pas en mesure de l’identifier. Il la situait quelque part le long de la colonne vertébrale. Il retourna dans l’infirmerie pour renouveler l’éther de son flacon. Elle était séparée du dortoir par une porte vitrée à double battant. On inscrivait son nom dans le chambranle avant de retourner avec les autres, heureux de les retrouver parce qu’on n’avait pas désiré les quitter, et angoissé jusqu’au vertige parce que la maladie ou la blessure n’avait rien changé au cours des choses contre lesquelles on luttait bec et ongles tous les jours que le soleil éclaire et que la nuit, provisoire et fidèle, tranquillise jusqu’à la paralysie. Il haïssait ces réveils tétaniques mais il n’avait jamais hurlé, sachant que le cri est libérateur, qu’il socialise, qu’il prépare l’esthésie, qu’on s’y habitue finalement. Les serrures n’avaient aucun secret pour lui. Il en identifiait le labyrinthe à l’oreille, touchant la mécanique du bout d’un passe. Il ne laissait aucune trace. La bonbonne d’éther était bleue comme un plafond. Des insectes avaient vécu dans le flacon mais il ne pratiquait plus ces exercices maintenant que son esprit ne cherchait plus les classements aux intersections si peu gratifiantes quand on réfléchit un peu. Ses visions concernaient l’infini. Si Dieu était partout, en tant que créateur et propriétaire des lieux, l’homme ne pouvait être que nulle part. C’était sa théorie. Il était partisan de cette infinité qui le situait à une éternité du Dieu qui, toujours vivant, ne pouvait plus exister. Il ne priait donc pas. Il suppliait si c’était nécessaire ou s’il n’avait pas le temps de mieux se préparer à survivre. Il trahissait s’il était sûr de son calcul. Il rêvait rarement et se reprochait toujours ces abandons à l’imbécillité biologique. L’éther lui donnait des ailes, comme à tout le monde, mais il n’avait pas encore volé. Il redoutait ce moment futur. Il avait un jour observé le visage écrasé d’un adepte dont on retournait le cadavre pour le mettre dans un brancard. Le sang, tout ce sang, avait pris le chemin d’une brèche dans le crâne. Il avait deviné cette ombre mais elle ne l’avait pas renseigné sur la douleur. Il m’en parlait parce que j’étais un adepte de l’alcool et que je n’en abusais pas. Il n’avait jamais vu mourir un alcoolique. Il avait assisté au pourrissement de son père. Il se souvenait de l’odeur qui sortait de sa bouche grande ouverte quand il dormait sur le canapé. La bouteille était toujours vide et il valait mieux pour tous qu’il en trouvât une de pleine à son réveil.
- Qu’est-ce que je peux faire ? lui avait-il dit un jour. Et qu’est-ce qu’on fait pour moi ?
Son voyage était celui d’un ver dans la boue de l’indéfinissable. Mais c’était un voyage. Il comprenait ma prudence relativement à ce qui pouvait devenir un vice. Mais lui ne pouvait plus rien contre l’oiseau qui menaçait sa vie. Il avait plusieurs fois ouvert une fenêtre et il s’était penché pour s’en tenir à un regard humain, expérience nécessaire à l’oiseau autant qu’à lui-même s’il s’en tenait encore à survivre plutôt que d’en finir une bonne fois pour toutes. Il se souvenait des géraniums et du lilas, de la verveine peut être. Il était interdit d’ouvrir les fenêtres. Se pencher était un mauvais signe. Il était barbouillé de pollen quand il a répondu à leurs questions. Il se voyait dans les lunettes de mercure du directeur. L’abeille virevoltait. Il l’avait désorientée. Il avait la bouche ouverte et un nez dedans, la tête immobilisée contre un dormant et il regardait l’abeille obstinée contre le vitrage. Il sent l’ail, dit quelqu’un. Le nez se retira de sa bouche et il vit le visage. La bouche disait :
- Il sent l’ail.
Il avait mangé la côtelette du chat et but l’eau des canaris.
- Bien, dit le directeur, dans les Archives !
Et il avait passé l’après-midi au pied des cartes de géographie et d’histoire, de sciences naturelles et d’éducation civique, les genoux sur une règle, les mains sur les cheveux, et le pollen le faisait éternuer. Tout s’était bien passé. Il n’avait pas franchi le jet d’eau pour mettre les pieds sur la corniche. Tout se passait entre deux fenêtres, le temps de croire à l’impossible, à l’incompréhensible, à l’infini. Cela arrivait de temps en temps. Il n’y avait rien à faire pour empêcher la tragédie. On s’efforçait seulement de maintenir la discipline et d’encourager les efforts produits dans le sens du bonheur et de la connaissance. On préfère toujours le bonheur si la connaissance est limitée aux dimensions du minimum requis pour ne pas être condamné à la démence précoce. Son père avait été ouvrier ou employé du gaz, il ne se souvenait plus. C’était un amateur de bonheur. Il aimait tellement le bonheur qu’il en était venu à penser que la connaissance était inutile et peut-être même nuisible. On avait beau lui expliquer qu’on ne pouvait pas se passer du strict nécessaire, il avait suivi son penchant, croyant qu’il était sur la pente du bonheur alors qu’il s’en allait en enfer. Il en parlait en connaisseur. Il savait tout du malheur et il le criait sur les toits. Mais le malheur ne s’apprend pas. Il se mérite. Voilà ce qui arrive si l’on abuse du bonheur au détriment de la connaissance. Et il ne savait rien du destin de ceux qui négligent leur bonheur parce qu’ils ont un cerveau assez grand pour contenir tout ce que les autres ne savent pas. C’était ce qu’il pensait. Je pouvais penser autrement si ça me chantait mais il avait le devoir de me mettre en garde contre les chansons des sirènes. On ne peut pas mettre ses pieds sur le pont d’un bateau si la mer n’est pas circulaire ou si la terre n’est pas assez ronde pour inspirer le retour et la retraite des vieux. Tandis que l’oiseau, indéfinissable, invite à la méditation. Non, il ne toucherait jamais à l’alcool, quitte à ne pas retrouver son père sur le chemin de l’éternité, quitte même à l’oublier, et se souvenir uniquement du bonheur, de son épaisseur entre la vie et le néant, de sa transparence, de la sensation physique qui prend la place de la foi, menaçante et prometteuse, impensable, raisonnable même. Il m’en parlait avec une larme à l’œil et il me disait que je ne pouvais pas comprendre. Dans ses rêves, il se mutilait et une voix de femme lui expliquait que c’était parce qu’il était malheureux. De ces sommeils agités, il ramenait des trophées palpitants :
Couille d’Or, Doigt de Fée, Verge Bleue, Langue de Vipère, Boyau, Verrue, Globule, Anus, Bracelet, Collier du Nombril, Foie Mystique, etc.
Petites pièces en forme de sonate. Des cuillères d’argent cadençaient les thèmes, frappant la surface d’un laque porte ouverte de l’amour, de l’inceste à l’adultère, en passant par la pédérastie. Dormir était une nécessité inacceptable. Il préférait veiller, même pauvre, ou malade, ou simplement maudit. Il ne s’endormait jamais par plaisir et encore moins par abandon. Il dormait parce qu’il n’en pouvait plus et c’était terriblement destructeur. S’il avait de la chance, à une époque où l’éther était en vente libre (s’il avait de quoi payer) ou négligemment rangé avec les aspirines et les sulfamides (c’était plus facile), le sommeil cédait alors la place à la transe etil pensait l’avoir vécuetoutelanuit et il était heureux, il n’avait pas fait le tour du pot aux roses mais il en avait respiré l’étourdissante nécessité et il s’en vantait. Un soir que j’avais amené le sucre et l’anéthol, il confectionna pour moi l’anisette définitive qui me situerait entre la mélancolie et la perversité sans nécessité de me décider ou de m’abandonner pour l’une ou l’autre.
- Femmes fatales, dit-il en mélangeant la chimie de mon avenir, mélancolie aux doigts de fée, perversité aux couilles d’or, sans vous rien n’existe, sinon les autres, et ça, c’est mourir. Souffre et Fenouil, rassemblez-vous, adeptes du pire !
L’essentiel étant de ne pas rire trop haut. Éveiller ces esprits chagrins, c’était se condamner à leur tristesse. Nous buvions en silence. Et l’éther nous donnait des ailes, ce qui arrive et sur le moment, c’est facile et même, ça n’a plus d’importance.
- Aime-moi, soupirait-il à la fenêtre qu’il allait ouvrir, que chacun prenne le temps de m’aimer le temps qui lui est donné de vivre à la portée de mon bonheur.
Ma seule volonté pouvait-elle l’empêcher de tourner le bouton de croisée ?
- Papa propriétaire ! Maman putain ! cria-t-il contre ma clavicule pour étouffer sa rage en même temps qu’il se donnait.
Il n’avait pas ouvert la fenêtre.
- Je ne l’ouvre jamais, dit-il. Enfant oiseau au point de rencontre du vol et du mariage !
Il délirait. Maintenant il était inerte, le cœur contre la plinthe, cherchant la poussière et ne m’écoutant plus.

Ils n’avaient pas donné d’ordres précis en partant. Ils nous avaient abandonnés de chaque côté du lit. Le chat mort regardait le plafond. Je repassai sous le lit pour m’agenouiller sur la règle. S’ils entraient, ils trouveraient mon compagnon dans un état de prostration qui les conduirait à effacer toute trace de châtiment et ils me reprocheraient de ne pas les avoir informés. Qu’est-ce que j’attendais pour les prévenir ? Je ne voyais plus mon compagnon. Il me semblait que le chat pourrissait. Dehors, le vent et la pluie. Peut être la grisaille du temps. Le vert de la terre, ses ocres. Le brouillard à la place du ciel. Et à la place de l’ombre, les flous de la lumière sur le point de se diviser. De temps en temps, le gardien jetait un œil à travers le carreau de la porte. J’évitais son regard. Il ne me demandait rien. Sa clé jouait contre les éléments du radiateur et il redescendait l’escalier. J’appelai plusieurs fois mon compagnon. Il ne répondait pas. Avait-il refermé la porte de l’infirmerie ? Me surprendraient-ils en flagrant délit de désobéissance si j’allais m’en rendre compte ? C’est toujours ce qui arrive. Je n’ai pas de chance. Il suffisait d’alerter le gardien. Au lieu de grimacer de douleur. Ce qui l’amuse. La douleur n’est rien. C’est tout ce qui reste de l’humiliation. La révolte n’entre pas dans le jeu. Je me suis plié pour entrer là-dedans. Combien de temps pour être libre ? Pour aimer ? Pour les oublier ? Le gardien revient. Je le regarde cette fois. Homme plié. Cher à l’humanité. Il se grattait le front en pensant à moi. Mes genoux saignaient. La cicatrice s’est ouverte. Ce n’est pas la première fois. Mais cette fois-ci, ce n’est pas ma violence qui est en jeu. Je suis guéri de la violence. Et j’étais sur le chemin du vice. Il tapote le carreau parce qu’il croit que je suis ailleurs. Je cligne des yeux. Il entrouvre la porte et passe une bouche gourmande. Une fille l’humilierait. Il se sent hérétique. La porte s’ouvre. La clé pend à sa ceinture.
- A genoux ! dit-il calmement.
Les cheveux de mon compagnon apparaissent au-dessus des draps, puis le regard, les mains qui essuient la bouche et le menton. Il grogne en s’agenouillant sur la règle.
- Ceci est ma règle, dit-il, tirez un trait sur votre vie !
Je souris béatement. Le gardien renifle l’air sulfuré.
- Demain, il sera trop tard ! dit mon compagnon.
Le gardien jette un œil écœuré sur le chat.
- Pauvre bête, dit-il. Vous ne méritez pas la compagnie des hommes.
Mon ami gigote sur la règle :
- Vous nous aviez promis la terre, dit-il et nous n’avons rencontré que le vent. Maintenant, c’est le feu qui menace notre existence d’affluent, ô grand fleuve de la Vie !
Le gardien sourit. Il a l’habitude. L’esprit cherche les mots parce qu’il est prisonnier du corps emprisonné. Je suis à jour de mes leçons. La dernière situait l’enfer parmi nous. Le débat du juste et de l’injustice n’était pas durable. Nous sommes des profiteurs en conversation avec l’inacceptable. Je redoute d’avoir un jour à répondre de mes actes. Pour le moment, j’apprends à ressembler aux autres. Finis les miroirs ! Le temps est aux passe-murailles.
- C’est bon, dit le gardien, tenez-vous tranquilles, le directeur veut vous voir en personne. Il nous trouvera agenouillés.
Je serai plié, menacé par l’horizontale. Mon ami sera surpris en lutte contre la verticalité de sa révolte encore vivante parce que personne ne lui a arraché le cœur.

 

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