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Sérénade de Patrick CINTAS - Dit par Marta CYWINSKA - Musique de Patrick CINTAS
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 Article publié le 9 avril 2005.

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Les malices du chaos

par Marta CYWINSKA

 

Le Chasseur Abstrait vous propose de découvrir le résulat d’une expérience poétique et musicale, doublée d’une traduction et d’une illustration graphique ; le triple CD avec la musique inquiétante dans la salle des ombres qui aspirent vers une brusque lumière, imprégnée par les ailes des archéoptérix déguisés en papillons de nuit, la musique interastrale et interplanetaire qui se promène dans les jardins terrestres, bref : la musique de Patrick Cintas, interpellée par les récitations de la poésie.

Elle est représentée ici par sa SERENADE/SERENADA que je récite en deux langues : en français et en polonais.

Je suis à la fois la traductrice de la SERENADE en polonais et la récitante dans les deux langues ; pratique néo-surréaliste des coprésences de la même parole dans les arts qui réalisent d’une façon métaphorique l’idée de la traduction animée vers l’infini, vers l’interconnexion artistique.

Ici le compositeur-poète voit renaître sa parole dans les miroirs de la traduction écrite puis interpretée sur fond de sa musique.

Un piège vous attend : voici la suite de l’histoire tragique d’Ochoa dite par une voix féminine avec des interférences étrangères inquiétantes

Comme traductice du poème de Patrick Cintas, j’oublie ma chair terrestre et deviens la voix d’Ochoa qui n’est plus homme ni divinité, mais voix de la "terre des asphodèles(...), de l’inhabité et des néoténies de la langue, terre du soir et des fenêtres, terre des transparences et des profondeurs”, cette terre qui s’offre aux rencontres inattendues des artistes.

Les illustrations sont de Valérie Constantin qui sait traduire l’intraduisible en transposant les images à la musique et à la parole. Ils seront proposés en Pologne et dans tous les pays où la recherche de la pierre philosophale fut remplacée par les interférences des arts en guise d’une traduction "idéale" ou plutot "idéaliste".

Comment définir cet opéra :

Est-ce un duramen déambulant dans la Forêt des Merveilles Nocturnes ou plutôt une dysmnésie des sons ?

Ou peut-être une étiologie des métaphores au nom de la solitude d’Ochoa, de son désespoir mélangé au frémissement ?

Révèlerait-il une présence exaltante d’une obscure frustration à la recherche de la lumière ?

Un bourdonnement d’un insecte jamais inventé qui joue aux anges ?

Ou tout simplement un jugement, une brûlure trop brusque dans les ténèbres d’une unité enfin retrouvée ?

Nous rêvons dans l’univers d’Ochoa qui se déploie sur des êtres et des choses extrêmement éloignés et dépassons les essences de la traduction que les poètes eux-mêmes réduisent parfois à l’idée de la parole ; elles ne s’attendent à aucun accueil, mais retrouvent ici une harmonie, voilée par les malices du chaos.

 

Marta CYWINSKA

 

*

* *

 

El suspiro del Moro

par Patrick CINTAS

 

Les grandes figures religieuses, celles qu’on situe au-dessus de la sainteté, ne sont jamais nées de l’esprit populaire mais toujours d’un courant, puissant et irrésistible, prenant sa source dans les couches sociales les plus hautes et les mieux placées pour s’instaurer en garantes de la "révélation", de l’"universalité", de la "foi", de toutes les tentations métaphysiques, au fond. Ainsi, ledit Gautama, du nom de sa lignée de guerriers, fonda la philosophie bouddhiste cinq siècles avant que, pour des principes à défendre au nom d’une autre loi, ce courant de pensée devînt une religion. De même, il y eut cinq siècles de christs avant l’événement de celui qui prépara le terrain à la pose de la première pierre de l’Église des chrétiens. Là encore, malgré un "Sermon sur la montagne" qui ne peut raisonnablement prêter à confusion ("Malheur aux riches !"), une religion s’est établie durablement sur le pouvoir et la richesse.

Que tout ceci soit discutable, je ne le nie pas ; mais il s’agirait alors d’approfondir plutôt que de déconstruire. Nuance...

Quelles sont donc les "racines" de cette "Chanson d’Ochoa", nouveau Christ, si je ne suis pas croyant ni même convaincu par les "faits historiques" et les "témoignages" que nous rapportent les religions ?

Et bien, c’est une anecdote qui me mit sur la piste de ce personnage. J’habite l’Andalousie, avec le très net sentiment que celle-ci ne se limite pas à son "territoire espagnol". Province d’Almería. Cette région semi-désertique, longtemps servie et desservie par des pirates et autres faux révolutionnaires en armes, est traversée plutôt par les traces nettement poétiques et civilisatrices des Arabes et des Berbères. Mais c’est ici que la religion des chrétiens "parfaits" devient un drame familial qui quelquefois, sous le couvert des traditions, semble prendre le pas sur le rituel de la Communion. La mère et le fils, fondement même de la société espagnole, sont les deux seuls personnages d’une tragédie qui recommence chaque année avec la même ferveur. Rome s’inquiète d’une tendance à l’idolâtrie, mais rien n’est moins juste. À Adra (abdera), dans le Ponant d’Almería, deux statues se promènent, à Pâques, dans les rues de ce port d’où partit, définitivement, le dernier prince arabe de Grenade, Boabdil [1] : celle de la mère, Marie, et celle de son fils Jésus. Pendant une semaine, jamais elles ne se croisent. C’est seulement le dimanche qu’on assiste à la rencontre, en terrain vague surpeuplé pour l’occasion, aux retrouvailles devrait-on dire. Les statues s’approchent, dessous les hommes se plient, leurs épaules sont meurtries par une semaine de déambulation dans des rues qui confinent à la performance, puis elles se penchent l’une vers l’autre et s’embrassent sur les deux joues. Pour les uns, c’est sublime, pour les autres, tout simplement grotesque.

Ceci pour donner ici une idée à la fois de la ferveur et de l’agacement contenu qui animent ensemble une population toujours dangereusement divisée.

Certain jour d’été, un homme apparut sur la route, venant du Sud, de Grenade ou de Málaga. Il allait nu dans une couverture et ne demandait rien à personne. Pour moi, c’était un adepte de Gautama [2] Nous le croisâmes même sur l’autoroute. Il coucha une nuit dans un ancien magasin près de chez nous, sur la plage. Il continua sa route vers Almería et nous le croisâmes encore près d’El Ejido. Quelques jours plus tard, nous eûmes de ses nouvelles par la télévision. La caméra nous le montra assis sur le trottoir, enveloppé dans sa couverture, les pieds noirs de crasse et la tignasse poussiéreuse. Le fait pouvait paraître banal et il n’aurait pas attiré les journalistes si le voisinage (un concept très important, la vecindad, en Espagne) ne les avait informés de la priorité des circonstances. Les femmes, toutes voisines, témoignaient : cet homme était peut-être le Christ, voilà ce qu’elles avaient à dire au monde. Elles le nourrissaient sous l’oeil attendri d’une police moins placide en d’autres temps, et plus d’un responsable politique s’inquiéta de ne pas déranger ces esprits en proie à des compléments de croyance peut-être hérétiques. Pendant quelques jours, il ne fut question que de ce Christ. Et il disparut comme il était venu.

Que croyez-vous qu’il arriva ensuite ? Et bien, non seulement cet élan populaire ne donna pas lieu à une nouvelle religion, car il se situait au coeur même d’une doctrine déjà établie, mais encore les discussions tournèrent court et il ne fut bientôt plus question du Christ ni surtout de la possibilité de le voir apparaître aussi facilement que cela arrive à sa sainte mère. On sent là des influences supérieures.

Je me suis donc emparé de l’anecdote et j’ai imaginé qu’un homme simplement descendu de la montagne du río Grande se retrouvait presque nu parmi les hommes et les femmes de son temps [3]. Les femmes, douloureuses et presque infinies, sont sur le point de soutenir la thèse du retour du fils de Dieu parmi les hommes de son espèce. Et les hommes, non moins tragiques mais narquois, jouent tout simplement du couteau.

La "Sérénade" [4] vient donc au moment où le jour s’achève. Il y a eu, bien entendu, dès le début, une "aubade". Ces références aux pratiques poétiques d’un temps où l’Arabe civilisateur s’opposait à l’Occidental conquérant, sont très éloignées de leurs modèles mais la femme en est bien le principe giratoire. Un autre personnage est donc né, malgré la vérité journalistique et parallèlement à l’imagination des femmes qui fondèrent pour un temps la possibilité d’un retour salvateur [5]. Raïssa, anarchiste [6] et bien vivante, vient dérouter par le sexe ce que les femmes ont bâti sur le dos d’Ochoa. Les hommes, c’est normal, s’impatientent. Au fond, plutôt que de finalement réduire Ochoa à l’homme qu’il est peut-être, j’ai préféré observer, en athée immobile, la chute libre d’un élan qui, face à la tragédie de la croix, eût pu devenir une parfaite comédie ; non divine celle-là, mais bien épique ; humaine, mais poétique. Ainsi, on voit bien de quel bord je suis le tenant et où aboutit ma prosodie.

Il n’y a a pas de prophétie inspirée par le peuple mais bien le contraire, un peuple que la prophétie inspire, même s’il arrive quelquefois que le souffle même du chant populaire semble pouvoir voler de ses propres ailes [7] Pour l’instant, il se divise sur le tranchant des convictions et de la tradition familiale et tribale. La "Chanson d’Ochoa, dont je n’ai publié pour l’instant que les seize premiers chants, se continue dans cette guerre civile avortée qui ne doit rien à la terre, ni aux civilisations et aux cultures qui l’ont façonnée à l’image d’une nation tragiquement imparfaite. Ochoa, en langue basque, c’est le loup. Beau prénom que d’ordinaire on associe à Jean, autre créateur d’une nouvelle religion dont il ne reste aujourd’hui qu’une trace infime au coeur de l’Iran et dont l’héritage est réduit ici à l’annonciation et au baptême.

La musique maintenant. Et bien elle fait partie du projet. La "Chanson d’Ochoa" est un opéra dont la voix principale est celle du récitant d’ordinaire borné aux didascalies. Ici, la récitation contient tout le dialogue. J’ai donc installé quelques-uns des thèmes inspirés par ce poème. L’instrumentation est due à un échantillonneur auquel j’ai convié ma partition. Le piano m’a semblé le plus adéquat des instruments dans cet arrangement destiné à entrecouper la récitation de Marta Cywinska. Je l’ai multiplié quelquefois jusqu’à l’impossible, mais pourquoi pas en cas d’interprétation informatique ? L’harmonie, son glissement mélodique constant, est malmenée. Elle l’est chaque fois que la musique veut devenir "déchirante". Interprétation libre d’une citation (que je dois à Robert Vitton) de Cioran : "Ce qui n’est pas déchirant est superflu, tout au moins en musique" ; où j’accorde au mot "déchirant" un sens que Cioran ne lui destine sans doute pas ! Je veux bien approcher la tragédie, mais sans la jouer. Après tout, je ne l’ai pas vécue. Je l’ai simplement apprivoisée [8] , détournée peut-être.

Et ce n’est pas pour contrecarrer la récitation de Marta Cywinska qui, au contraire, me semble suivre le fil sans sombrer dans la larme à l’oeil ou l’hésitation tremblante des menacés. Rien n’échappe d’ailleurs à son humour, exactement comme si elle avait tout compris, comme si elle était capable de tout réécrire (traduction), pourquoi en douter maintenant que cet "extrait" de la "Chanson d’Ochoa" forme, grâce à elle, un tout parfaitement cohérent ?

À quoi il faut ajouter, mais quoi ?... l’interprétation... le décor... les conditions d’existence même... que Valérie Constantin impose une fois de plus à un texte. Visions graphiques et colorées, all over que rien ne cerne précisément, que tout abandonne à des prolongements qui valent une description. J’imagine assez ce que cela donnerait sur scène, d’autant plus facilement que toute la machinerie semble y être incluse, l’éclairage notamment, qui laisse coi le poète que je suis. J’y verrais volontiers une théorie de la lumière alors que pendant longtemps, et par erreur, je n’y ai vu qu’un graphisme soumis à des lois perspectives sans apparence trompeuse. Avec elle et Marta, j’ai cru tout simplement m’essayer à la mise en scène de ce qui n’est pas achevé ni même perfectible au-delà du désir : un opéra.

 

Patrick CINTAS


 

 

[1Que sa mère traita de femme et qui ne put s’empêcher de "soupirer" en quittant Grenade, au lieu dit aujourd’hui "Le soupir du Maure" (El suspiro del Moro).

[2Le futur Dalaï-Lama des Tibétains est en effet originaire de la province de Grenade qui jouxte celle d’Almería.

[3J’ai souvent éprouvé le même train de sentiments en Ariège, quand les femmes portant haïk, descendues de la montagne, venaient une fois l’an acheter des babioles à la foire d’Ax-les-Thermes ; il y a un "souk" en Ariège, Suc en français, et un prince berbère qui le créa, amenant du même coup la prospérité dans ce coin de montagne pillé par les "romains"...

[5Qui se fait attendre !

[6Autre "tradition" espagnole.

[7Un débat véritablement littéraire en Espagne, ce qui n’est pas le cas en France par exemple.

[8Avec ce que cela suppose d’"intentions".

 

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