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Dépossession
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 Article publié le 7 février 2011.

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Un battement d’ailes membraneux et géant, qui fait résonner l’air et envahit l’oreille.

Des cloisons, des foules, des successions de cloisons, que l’espace, cependant, enjambe. Accompagné du vent recourbé, ce vif, ce lumineux grésil.

C’est à travers ces cloisons, souvent métalliques, que l’on se parle.

Chacun, collé à la cloison, lèvres collées à la serrure...un souffle passe, des murmures fusent.

Le vent sillonne toujours l’air au-dessus des têtes.

C’est normal : il n’y a pas de toits.

Le vent s’agite entre les cordes à linge : des milliers de vêtements se gonflent.

Les cloisons ont juste pour fonction - très trompeuse d’ailleurs - de faire oublier l’étendue en fuite.

Chacun colle son oreille au métal ou au bois : immense écoute...

Les doigts eux, sans trêve, palpent la cloison, tambourinent dessus.

- Veux-tu me faire entrer ? glisse l’un.

- Non, reste dehors ! répond l’une.

Il peut arriver que les deux protagonistes du dialogue soient un horrible molosse aux abois furieux, à la gueule bavante et un malheureux qui vient à peine - et de justesse - d’interposer une de ces portes entre la bête et lui.

Alors, on entend le cœur du malheureux qui cogne : pire que des coups de gong !

D’autres fois, ce sont de petits groupes qui s’agglutinent au fond des réduits : des jeunes qui aiment à "tenir les murs" en papotant et en s’envoyant la fumée de leurs clopes au visage.

Ils demeurent là, l’air à la fois hautain et furtif, appuyés comme s’ils y étaient collés contre des marches de béton nu et sale qui forment autant d’esquisses d’escaliers dont on se demande quel peut être leur usage, ou bien encore adossés à des tas d’objets hétéroclites, mangés d’usure, jetés au rebut : vieux vélos gondolés, tordus, caissons aux planches effritées, morceaux de meubles empilés pêle-mêle et à peu près méconnaissables.

Il règne une atmosphère d’attente qui se refuse à dire son nom.

Les linges ont des claquements secs de voilures, sous l’effet du vent qui scintille.

Les paroles fébriles, hachées, continuent d’aller les unes vers les autres, de produire des entrechocs qui libèrent des étincelles.

Mais une lassitude et un désir d’évasion se font jour.

En haut, dans le ciel, on remarque soudain une géométrie différente : une sorte de linéarité , comme si se dessinaient des rails.

Reste qu’on aimerait savoir si ces rails indiquent une direction : par exemple, s’ils pointent vers le passé, ou s’ils désignent plutôt l’avenir...

En un certain sens, les gens se sentent murés dans un éternel présent, dont ils pressentent, cependant, qu’un rien suffirait à l’ébranler.

C’est dans la parole, et uniquement dans la parole, qu’ils cherchent l’issue.

Mais la parole elle-même finit pour eux, par prendre l’aspect d’un fin , léger cristal qui s’effiloche...

C’est alors qu’ils s’aperçoivent que le vent traître la leur a ravie. Qu’il l’a emportée, réduite à quelques filandreux filaments nomades.

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