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Splendeur passée et misère du Caire - L'immeuble Yacoubian d'Alaa El Aswani
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 Article publié le 7 février 2011.

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Depuis la fin janvier 2011, il ne s’écoule pas une journée sans que le Caire ne s’embrase. Avant la révolution de jasmin tunisienne, qui aurait pu prédire, en Europe, que le régime Moubarak, tenant depuis des décennies l’Egypte dans sa poigne de fer, vacillerait ainsi ? Il suffit pourtant de relire L’immeuble Yacoubian[1] de l’Egyptien Alaa El Aswani, publié en 2002, pour trouver réunis tous les ingrédients du cocktail explosif qui menace aujourd’hui de changer, à plus ou moins long terme, la face de l’Egypte.

Le roman a pour décor un immeuble cairote art déco construit en 1934 et tombant lentement en décrépitude. Le romancier en dépeint les occupants depuis la loge du concierge jusqu’aux cabanes en fer érigées sur le toit de l’immeuble où logent les plus miséreux. Parmi les riches, il y a Zaki Dessouki, un vieux beau, coureur de jupons, qui a connu l’immeuble dans des jours plus fastes. Il y a encore le journaliste homosexuel Hatem Rachid qui croit avoir trouvé le bonheur dans les bras d’un jeune soldat et le hadj Azzam qui après s’être enrichi veut faire carrière dans la politique. Parmi les pauvres, citons le fils du concierge, Taha Chazli, un jeune idéaliste qui rêve d’intégrer l’Ecole de police et finira islamiste, Abd Rabo, l’amant du journaliste homosexuel, Soad Gaber une femme qui, poussée par le dénuement, a accepté d’être la seconde épouse du hadj Azzam et de vivre recluse dans un appartement. Il y a encore Boussaïna Sayed, jeune vendeuse dans un magasin de prêt-à-porter, qui se plie aux caprices sexuels de son patron pour permettre à sa famille de manger. En faisant se croiser dans cet immeuble des personnages de tous âges et de tous milieux sociaux, El Aswani, né en 1957, offre une image du Caire en miniature, avec ses nostalgiques du Caire d’antan, ses politiciens corrompus, ses pauvres débrouillards, ses jeunes idéalistes déçus qui se tournent vers l’islamisme, ses homosexuels qui se dissimulent et ses jeunes filles à la vertu compromise par l’indigence. L’immeuble Yacoubian, c’est donc un peu Pot-Bouille de Zola dans sa version égyptienne et moderne puisque l’action du roman se déroule pendant la seconde Guerre du golfe en 1990-1991.

I. L’immeuble Yacoubian, reflet de ce que fut le Caire et de ce que la ville est devenue

Situé au centre du Caire, rue Talaat Harb, anciennement rue Soliman Pacha, l’immeuble Yacoubian est chargé de souvenirs. Construit par l’Arménien, Hagop Yacoubian, l’immeuble est le reflet de cette époque où l’Egypte voulait copier l’Occident. L’Arménien fit appel à des architectes italiens qui construisirent dix étages luxueux de style européen. Résultat : un joyau architectural avec colonnes et couloirs en marbre. A l’époque, l’immeuble était habité par des ministres, des pachas et des industriels. Parmi ses occupants actuels, c’est le personnage du vieux Zaki Dessouki qui sert de trait d’union entre le passé et le présent. Il se souvient du temps de la splendeur de l’immeuble Yacoubian et de la splendeur du Caire. Il appartient à un milieu et à une génération où l’Europe était le modèle. C’est en France qu’il a étudié l’architecture en 1940. Pour le vieil homme, deux dates sont importantes dans l’histoire de l’immeuble et de la ville. La première est celle de la révolution de 1952 qui chassa le roi Farouk 1er et porta au pouvoir les militaires. Pour Zaki Dessouki, 1952 constitue un tournant et le début de la fin. A partir de là, il n’observe plus que le déclin, amorcé par le départ des juifs et des étrangers qui donnaient au Caire une touche délicieusement cosmopolite. Les cabanes sur les toits de l’immeuble Yacoubian dans lesquels logent aujourd’hui les plus pauvres reflètent aux yeux du vieil homme le cynisme avec lequel les femmes d’officier, d’origine populaire, commencèrent, grisées par l’ascension de leur mari, à entasser sans aucun scrupule dans les cabanes sur le toit des poules, des lapins et des domestiques. Jamais jusque là on ne s’était avisé de loger des êtres humains dans ces espaces exigus dépourvus de tout. La seconde date importante est celle de l’Infitah, du nom de la nouvelle politique économique d’inspiration capitaliste édictée par Anouar El Sadate après la guerre de Kippour en 1973. Libérés de la pression qu’avait fait peser sur eux le socialisme de Nasser, les riches se sentir libres d’aller où bon leur semblait. Ils quittèrent le centre-ville du Caire pour s’installer à Mohandessine et Medinat Nasr, à l’extérieur, accélérant par là même une paupérisation du centre dans lequel est situé l’immeuble Yacoubian. Chaque stade du déclin de l’immeuble est donc intimement lié à un tournant de l’histoire récente de l’Egypte. Du passé glorieux d’une ville ouverte sur l’Europe, il ne reste presque plus rien si ce n’est quelques vestiges comme le journal francophone Le Caire fondé à la fin du XIXe siècle et auquel collabore le journaliste Hatem Rachid, l’un des occupants de l’immeuble Yacoubian. Le centre-ville du Caire est devenu populaire et populeux alors que pendant au moins cent ans, c’est là que l’on avait trouvé « les plus grandes banques, les sociétés étrangères, les centres commerciaux, les cabinets des médecins connus et des avocats, les cinémas et les restaurants de luxe »[2]. C’est aujourd’hui une véritable fourmilière humaine où se presse le petit peuple à tel point que Zaki Dessouki dit mettre une heure le matin pour parcourir cent mètres car il est arrêté à chaque pas par les marchands de chaussures et leurs commis, les employés du cinéma, les habitués d’un magasin de café brésilien, les cireurs de souliers, les mendiants et les agents de la circulation. Symbole de la déchéance : au rez-de-chaussée de l’immeuble Yacoubian un vulgaire magasin de vêtements a remplacé le magasin d’argenterie de jadis et le vaste garage où les habitants rangeaient leurs Rolls-Royce, leurs Buick et leurs Chevrolet rutilantes. Autre signe des temps, les dix petits bars de la rue de l’immeuble Yacoubian ont disparu en raison d’une vague de religiosité qui imposa la limitation du commerce de l’alcool aux hôtels et aux grands restaurants du Caire. C’est donc avec nostalgie que le personnage de Zaki Dessouki se remémore le passé de l’immeuble et avec accablement qu’il pense au présent.

II. L’immeuble Yacoubian, microcosme de la société égyptienne

L’immeuble Yacoubian tel qu’il est aujourd’hui offre une radiographie fidèle de la population égyptienne et de la population cairote. Tenant compte de la composition démographique du Caire qui compte environ dix pour cent de coptes comme l’Egypte en général, Alaa El Aswani a pris soin d’introduire dans son roman quelques personnages coptes, ainsi Abaskharoun, le serviteur du vieux Zaki Dessouki et son frère Malak, artisan chemisier, qui veut ouvrir un atelier dans une des cabanes sur le toit de l’immeuble. Une ancienne maîtresse de Zaki Dessouki était copte également. La composition démographique du Caire laisse également apparaître un nombre croissant d’Egyptiens ayant quitté la campagne pour rejoindre la mégalopole de 17 millions d’habitants dans l’espoir d’une vie meilleure. Le roman en rend compte à travers plusieurs personnages issus du Saïd, du nom donné au Sud de l’Egypte. Il y a là le hadj Azzam aujourd’hui millionnaire, arrivé trente ans auparavant de la province de Sohag en Haute-Egypte comme cireur de chaussures. Il y a encore Abd Rabo, l’amant du journaliste Hatem Rachid. Une fois son service militaire terminé, il fait venir sa femme et son fils au Caire. C’est grâce à lui que le lecteur découvre l’importance de cette immigration de l’intérieur puisque Abd Rabo fréquente au Caire un café où se réunissent les Egyptiens du Sud, de même qu’il existe dans toutes les grandes villes occidentales des cafés exclusivement fréquentés par des immigrés. A noter toutefois que cette émigration de l’intérieur ne suscite aucune tension. Les Cairotes, trop conscients de la misère de la Haute-Egypte, ne reprochent pas aux Saïdis de venir leur ôter le pain de la bouche. Ces derniers bénéficient même d’une certaine bienveillance, l’accent saïdi étant considéré comme agréable à l’oreille.

La pauvreté à l’origine de ces mouvements de population se retrouve toutefois aussi à l’intérieur du Caire. L’écrivain Alaa El Aswani, membre fondateur du mouvement d’opposition Kifaïa (« ça suffit  ») est particulièrement sensible à cette injustice sociale. Il montre une ville dans laquelle le fossé entre riches et pauvres est terrifiant. L’immeuble Yacoubian en est la parfaite illustration avec les nantis qui habitent les étages aux couloirs en marbre et les pauvres relégués sur le toit, exposés à une chaleur accablante avec une salle d’eau collective pour trois ou quatre cabanes. Quiconque connaît le Caire n’ignore pas non plus que deux millions de pauvres parmi les pauvres habitent la Cité des Morts. Il s’agit de l’un des plus anciens cimetières musulmans qui n’a cessé de s’étendre depuis les Fatimides jusqu’à l’époque mamelouk, pour constituer à la veille de la conquête ottomane une véritable ville. Au fil des siècles, une population s’est installée près des sépultures et dès le milieu du XIXème siècle, la pression démographique de la ville en pleine expansion a trouvé son exutoire dans les nécropoles : des quartiers d’habitations se sont créés au milieu des tombes. Les plus démunis et les nouveaux arrivants venus des campagnes y ont trouvé refuge. Bien qu’illégale, cette occupation des cimetières est largement tolérée par les autorités. On pourrait encore rajouter les chiffonniers du Caire rendus célèbres par Sœur Emmanuelle et qui vivent parmi la vermine en bordure de gigantesques empilements d’immondices. Dans la ville du Caire coexistent deux mondes, celui d’un luxe insolent, des hôtels prestigieux en bordure du Nil, et celui du quart-monde. Ce qui est peut-être le pire, c’est la dureté qui régit les rapports sociaux et qui n’est pas sans évoquer une société de castes à l’indienne. Dans l’immeuble Yacoubian, les riches méprisent le fils du concierge car, bien que lycéen brillant, il reste de basse extraction. On lui confie des tâches exténuantes pour l’empêcher d’étudier et de s’élever en se recommandant du prophète qui a dit : « Ne donnez pas d’enseignement aux enfants des gens indignes. »[3] Cette scission de la société s’exprime aussi à travers deux attitudes antagonistes face au monde : ouverture à l’Occident et à ses mœurs comme chez Zaki Dessouki et le journaliste Hatem Rachid qui boivent du whisky, fréquentent les rares bars et parlent plusieurs langues étrangères, hostilité à l’Occident chez les plus pauvres qui s’enferment dans un islam rigoriste et vouent une véritable haine à l’Amérique et à Israël. C’est donc une société en proie à un profond malaise qui donnent à certains comme la jeune vendeuse Boussaïna Sayed l’envie de quitter l’Egypte car elle sait qu’en Europe même les balayeurs ne sont pas traités comme des chiens.

 

III. L’immeuble Yacoubian, miroir des maux actuels de l’Egypte et du Caire

 

De ce qui précède, il ressort que dans L’immeuble Yacoubian, l’auteur procède à une critique sociale sans concession. La vie des occupants de l’immeuble donne une image des maux qui rongent le Caire et l’Egypte. Parmi ces maux endémiques, il y a la corruption. La surpopulation au Caire est telle que pour avoir simplement le droit d’occuper un gourbi infâme sur le toit de l’immeuble Yacoubian, il faut verser des pots-de-vin au syndic. De même, pour posséder un bar au Caire depuis l’hostilité ouverte des islamistes, il faut graisser la patte des officiers de renseignement. C’est ainsi que le propriétaire du bar « Chez nous », situé sous l’immeuble Yacoubian, est obligé de verser d’importantes sommes d’argent aux policiers pour que ces derniers ferment les yeux sur le fait que le bar accueille des homosexuels derrière sa devanture masquée par d’épais rideaux.

Plusieurs personnages du roman sont soit des victimes soit des acteurs de cette corruption. Parmi les victimes citons Taha Chazli, le fils du concierge de l’immeuble, qui doute de pouvoir entrer à l’Ecole de police pour réaliser son rêve car il n’a pas les moyens de payer vingt-mille livres de dessous de table. Parmi les corrupteurs, il y a surtout le Hadj Azzam qui après avoir fait fortune par des moyens interlopes cherche à couronner son ascension fulgurante en se faisant élire député et il y parvient en versant un million de livres. Pour mesurer la hardiesse d’Alaa El Aswani, l’auteur, il convient de savoir que l’homme que le Hadj Azzam soudoie est un représentant du Parti National Démocratique, héritier du parti unique de Nasser et surtout parti de l’actuel Président Moubarak. Le romancier n’y va pas par quatre chemins et note : « En Egypte, les élections sont toujours falsifiées en faveur du parti au pouvoir. »[4]

L’argent corrupteur fait toutefois d’autres victimes, à savoir les femmes issues de milieux modestes, achetées comme des marchandises et rejetées, à l’occasion, comme des marchandises. El Aswani dresse un tableau peu enviable de la condition féminine dans les milieux populaires. A travers le personnage de la jeune vendeuse Boussaïna Sayed qui loge dans une des cabanes sur le toit de l’immeuble Yacoubian, El Aswani évoque la situation difficile des jeunes filles du Caire dans le monde du travail où harcèlement sexuel et droit de cuissage sont monnaie courante. La jeune fille finit par accepter les attouchements poussés de son patron pour nourrir sa mère et ses frères et sœurs. Preuve qu’elle n’est pas un cas isolée : une voisine lui confie que « plus de quatre-vingt dix pour cent des patrons font cela avec les filles employées chez eux. »[5] Cela n’enlève rien au traumatisme. Au début, Boussaïna Sayed ne parvient plus à prier tant elle se sent impure. Elle se réveille la nuit, prise de panique avant que de devenir au fil des mois résignée et cynique. Cette situation d’infériorité n’est pas réservée aux jeunes filles. Elle est le lot de toutes les femmes qui ne peuvent subvenir à leurs besoins comme l’illustre le personnage de Soad Gaber. Son mari est parti en Irak et n’est jamais revenu. Il l’a laissée seule avec un enfant. Elle a fini par obtenir le divorce. Elle accepte donc, poussée par l’indigence, de devenir la seconde épouse du hadj Azzam qui lui impose des conditions draconiennes, à savoir l’interdiction de voir son fils, l’interdiction de tomber enceinte et la claustration dans un appartement où il fait d’elle son objet sexuel à l’insu de sa première épouse. Lorsque malgré tout Soad tombe enceinte, le hadj Azzam qui estime disposer de sa vie selon son bon vouloir l’oblige par la violence à avorter, la répudie et la chasse de l’immeuble Yacoubian comme une malpropre après s’être acquitté des compensations financières prévues par la charia. A peine s’est-il débarrassé d’elle qu’il envisage de reprendre une épouse plus docile : « les belles filles pauvres sont nombreuses et le mariage est licite – personne ne peut en être blâmé. »[6]

Dans une société aussi marquée par le machisme, on ne s’étonnera pas que la situation des homosexuels ne soit pas plus enviable que celle des femmes. On pourrait penser que, le Caire étant une capitale, l’ouverture d’esprit y est plus grande. Pourtant El Aswani dresse un tableau désespérant de la situation des homosexuels cairotes à travers le personnage du journaliste Hatem Rachid. El Aswani connaît manifestement bien son sujet. Il éclaire le lecteur sur les codes, le vocabulaire et les rares lieux de rencontre des homosexuels cairotes. Les homosexuels ne sont jamais acceptés, dans le meilleur des cas tolérés, mais si le patron d’un bar dans lequel ils se réunissent surprend un geste ambigu, il expulse sur-le-champ les clients imprudents par peur d’une descente de police. Il reste les hammams du quartier d’El Hussein où les homosexuels des classes aisées vont à la rencontre des jeunes du peuple et les ramènent chez eux en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. Il reste aussi la rue, les jeunes soldats sans le sou mais tout cela est bien souvent sordide. Voici le bilan qu’Hatem Rachid dresse de sa vie : « Combien de fois avait-il été exposé au vol, au mépris, au chantage. »[7] Il existe certes de très rares exceptions. Hatem Rachid connaît ainsi au moins dix homosexuels jouissant « d’une vie paisible et sereine avec leurs amants » mais lui n’aura pas cette chance. Il finira trucidé par son jeune amant Abdou, un appelé des forces de sécurité, marié et en proie à un sentiment de culpabilité. El Aswani évoque ici le paradoxe d’une société dans laquelle les pratiques homosexuelles, notamment sous forme de prostitution déguisée, sont monnaie courante mais dans la quelle l’homosexualité reste un sujet d’opprobre. A ceux qui avaient oublié les cinquante-deux personnes soupçonnées d’homosexualité arrêtées en 2001 par les autorités égyptiennes lors d’une rafle sur le Queen’s boat, un bateau-restaurant-discothèque situé sur le Nil, El Aswani rappelle qu’au Caire il ne fait pas bon être homosexuel.

Cette intolérance croissante n’est sans doute pas étrangère à la montée de l’islamisme incarnée dans le roman par l’un des occupants de l’immeuble Yacoubian. A travers le personnage du fils du concierge Taha Chazli, le romancier montre l’itinéraire d’un jeune homme que rien ne prédisposait à l’extrémisme mais qui, écoeuré par un système corrompu, va devenir islamiste. Alors que ses notes étaient brillantes, il n’a pas été admis à l’Ecole de police parce que son père n’est qu’un simple concierge. Son amie commente ainsi son échec : « Ce pays n’est pas notre pays, Taha, c’est le pays de ceux qui ont de l’argent. Si tu avais eu deux mille livres et que tu les avais données en bakchich, personne ne t’aurait demandé le métier de ton père. »[8] A cette première déception en succède une seconde. A l’université où Taha finit par s’inscrire, les riches pavoisent et les pauvres se retrouvent entre eux comme des lépreux. Vient alors un enchaînement de rencontres et notamment l’amitié d’un étudiant qui fréquente une mosquée radicale. Tous ces glissements imperceptibles vont conduire à un basculement dans le fanatisme et le terrorisme puisque Taha acceptera finalement de commettre un attentat contre un haut responsable de la police pour laver les humiliations qu’il a subies. El Aswani montre à travers lui que l’on ne naît pas islamiste mais qu’on le devient et que l’islamisme est souvent – même si ce n’est pas toujours le cas – la vengeance des faibles, des pauvres, des humiliés et offensés. Le destin de Taha illustre aussi la répression impitoyable exercée par le pouvoir contre les islamistes. Lorsque l’on soupçonne Taha d’être un meneur, la police débarque chez lui en pleine nuit, le roue de coups et l’emmène dans un centre d’internement où il va être torturé pendant des jours. El Aswani n’oublie pas que l’état d’urgence proclamé en 1981 est toujours en vigueur et laisse au pouvoir la plus grande latitude pour réprimer. Taha finira mal puisqu’il mourra sous les balles lors de son premier attentat. Le regard, plein d’humanité, que l’écrivain porte sur son personnage nous invite à nous pencher plus généralement sur le ton du roman.

 

IV. Regards sur le Caire : El Aswani et quelques autres

 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, L’immeuble Yacoubian n’est pas un roman d’une noirceur sans partage. Le ton n’est pas misérabiliste. Même lorsqu’il dépeint les plus pauvres, El Aswani parvient encore à percevoir leur bonheur, ainsi ces ouvriers qui se réjouissent le soir de retrouver leur narguilé, leur tabac au miel mélangé de haschisch et le corps accueillant de leurs épouses. Il distingue également, malgré leur statut d’infériorité, le bonheur de ces femmes qui se maquillent et se parfument pour donner au lit à leur mari le sentiment que toute leur vie n’est pas un échec. C’est d’ailleurs des femmes que l’espoir semble surgir dans le livre. La jeune vendeuse Boussaïna Sayed qui semblait condamnée, après avoir été exploitée par les hommes, à devenir une femme cynique et sans scrupule fait un mariage d’amour. Elle s’unit au mépris du qu’en-dira-t-on au vieux Zaki Dessouki qui lui a fait découvrir le charme de la culture occidentale et lui a promis de lui faire visiter la France. Autre personnage porteur d’espoir, celui de Soad Gaber, recluse dans son appartement par son mari, le vieil hadj Azzam. Bien qu’elle se soit engagée par écrit à ne pas avoir d’enfants, lorsqu’elle tombe enceinte, elle se refuse à avorter et envoie promener le cheikh Samman, soudoyé par son mari pour la persuader que les jurisconsultes autorisent l’avortement jusqu’au troisième mois en cas de raisons contraignantes. Soad fait passer ses sentiments maternels avant la charia. Au religieux elle lance : « Quelles foutaises ! Espèce de bouffon de cheikh. »[9] Du reste, le romancier ne manque pas une occasion de fustiger la tartufferie religieuse. Au moment où le hadj Azzam verse, pour se faire élire, un million de livres au politicien véreux du Parti National démocratique, chacun récite la première sourate du Coran. Ce n’est pas là l’unique hardiesse de l’écrivain qui place parfois dans la bouche de ses personnages des propos accablants pour l’Egypte, patrie au sein aride, incapable de nourrir ses enfants, sans cœur pour les pauvres et impossible à aimer. Le vieux Zaki Dessouki qui a connu une Egypte qu’il estimait meilleure déclare : « La cause de la décadence du pays, c’est l’absence de démocratie. S’il y avait un véritable régime démocratique, l’Egypte serait une grande puissance. La malédiction de l’Egypte, c’est la dictature. La dictature amène immanquablement la pauvreté, la corruption et l’échec dans tous les domaines. »[10] Et pourtant le vieux Zaki Dessouki aime malgré tout sa patrie. Ce n’est pas le cas de la jeune Boussaïna Sayed qui n’en peut plus de vivre au Caire et qui lance à l’intention du vieil homme : 

 

 « Si vous deviez attendre deux heures un autobus ou prendre trois moyens de transport différents et être humilié chaque jour pour rentrer chez vous, si votre maison s’effondrait et que le gouvernement vous laissait avec votre famille sous une tente dans la rue, si les policiers vous insultaient et vous frappaient uniquement parce que vous montez dans un microbus, la nuit, si vous deviez passer toute la journée à faire le tour des magasins pour chercher un travail et ne pas en trouver, si vous étiez un homme en pleine forme, instruit et que vous n’aviez dans votre poche qu’une livre et parfois rien du tout, alors vous sauriez pourquoi nous détestons l’Egypte. »[11]

 

Ce réquisitoire apparemment sans appel nous invite à nous demander ce qui, dans le regard porté sur le Caire et l’Egypte, distingue ou rapproche Alaa El Aswani de ses prédécesseurs comme Naguib Mahfouz (1911-2006) ou Albert Cossery (1913-2008). Tous ont en commun un même amour pour la ville du Caire, tantôt magique, tantôt sordide mais toujours envoûtante. Tous partagent le goût oriental de raconter des histoires et sont des conteurs nés. Tous allient au plaisir de la narration une critique sociale parfois acerbe. Un certain nombre de thèmes de l’Immeuble Yacoubian se retrouvent chez Albert Cossery. Dans Mendiants et orgueilleux (1951), un policier homosexuel et criminel cache ses amours illicites dans des banlieues sordides. Dans Les couleurs de l’infamie (1999), la corruption prend les traits d’un promoteur immobilier sans scrupule dont les maisons s’effondrent sur leurs habitants faute de béton. Il y a sans doute chez Cossery plus d’humour, d’alacrité, de personnages hauts en couleur qui ont valu à l’écrivain le surnom de « Voltaire du Nil ». Les personnages d’Alaa El Aswani, moins fantasques, sont plus proches de ceux qui peuplent les quartiers du Caire dans les romans de Naguib Mahfouz tels que Passage des miracles (1947) ou Matin de roses (1998). Dans Matin de roses, Mahfouz illustre à travers le destin de quinze familles cairotes le poids des traditions, les compromissions, la misère et l’enrichissement ou encore les amours contrariées. A ceux qui seraient tentés de croire qu’Ala El Aswani est le premier écrivain égyptien à oser attaquer le pouvoir, il convient de rappeler l’œuvre de Mahfouz. Dès 1959, il critiquait dans Les enfants de notre quartier les dérives autoritaires du pouvoir de Nasser. L’écrivain fut condamné par les oulémas, jurisconsultes religieux, l’ouvrage officieusement interdit de publication. En octobre 1994, Mahfouz fut victime d’une tentative d’assassinat à l’arme blanche perpétrée par deux jeunes fanatiques islamistes membres de al Jama’a al Islameya qui jugeaient blasphématoire son roman Les fils de la médina (1959). Pourtant Mahfouz est moins direct dans ses attaques qu’Alaa El Aswani. Chez Mahfouz, c’est au lecteur qu’il appartient de savoir lire entre les lignes. On ne trouve pas chez Mahfouz ces réquisitoires implacables que l’on rencontre chez El Aswani. Les deux écrivains ont choisi le réalisme mais c’est El Aswani qui le pousse le plus loin en décrivant les rapports sexuels entre le journaliste Hatem Rachid et son amant ou en dépeignant de la manière la plus crue les scènes où des policiers sodomisent le jeune islamiste Taha Chazli avec leur matraque. El Aswani appartient avec Khaled El Khamissi, né en 1962, à cette génération qui n’a pas froid aux yeux. Au cinéma, cette insolence est représentée par le réalisateur Yousry Nassrallah, né en 1952, qui a porté à l’écran L’immeuble Yacoubian et dont le dernier film Femmes du Caire, sorti en 2010, jette une lumière implacable sur la condition féminine aujourd’hui dans la capitale égyptienne. Les héroïnes finissent à l’hôpital psychiatrique, en prison ou violentées par leur mari. Tous réunis, ces créateurs représentent un signe d’espoir car malgré le climat oppressant qui pèse aujourd’hui sur l’Egypte où les islamistes demandent l’interdiction des Mille et une nuits pour cause de pornographie, ces écrivains et cinéastes parviennent, avec un grand courage, à faire souffler un vent de liberté. 



Benoît Pivert est maître de conférences à l’Université de Paris-Sud et chargé du cours de culture générale à l’IUT de Sceaux.

[1] Alaa El Aswani, ‘Imarat Ya’kubian, 2002, traduction française de Gilles Gauthier : L’immeuble Yacoubian, Paris, Actes Sud, 2006.

[2] Ibid. p. 44.

[3] Ibid. p. 26

[4] Ibid. p. 110

[5] Ibid. p. 110

[6] Ibid. p. 260

[7] Ibid.

[8] Ibid. p. 81

[9] Ibid. p. 231

[10] P. 265

[11] Ibid. p. 184

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