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PRINTEMPS DES POÈTES - Intellos & populo
© Article publié le 17 mars 2011.

 

 

« Poussez-vous que j’m’y mette ! »

Nous admettons ici que le terme intello recouvre toute production artistique que le populo ne peut pas comprendre et que le terme populo ne concerne que ceux qui n’ont vraiment pas l’intention de s’empoisonner avec ce qu’ils ne comprennent pas. Ce sont deux phénomènes productifs. Mais tandis qu’il ne peut rien arriver d’autre à l’intello, il est convenu que le populo peut éventuellement changer de camp. Cette inertie est impliquée en général par un effet d’éducation dont on déduit logiquement que le mouvement inverse n’a pas de sens, sauf en cas d’accident cérébral.

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La vie en démocratie a ses avantages incontestables, mais elle a aussi ses inconvénients, c’est bien connu. Des « aménagements » des constitutions et autres lois fondatrices et/ou organiques en limitent toujours la portée. Un aléa particulièrement gênant empêche la cohabitation tranquille des « intellos » et du « populo ». Il est bien connu que les premiers éprouvent facilement du mépris pour les seconds et que ceux-ci se montrent souvent grossiers envers les premiers. Aucun dialogue n’est véritablement possible entre ces deux classes culturelles. D’un côté comme de l’autre, il s’ensuit d’interminables théories dont le but manifeste est d’empêcher les supposées malfaisantes interactions. D’ailleurs, l’épithète « con » s’applique aux intellos quand c’est au populo de parler, et inversement. C’est tout de même significatif !

La question est typiquement prépondérante en matière d’édition de livres. Deux attitudes s’opposent clairement :

— l’auteur (c’est quelquefois un écrivain) qui veut plaire à d’éventuels lecteurs les approche en parlant leur langage ; ce qui suppose qu’il les connaît et crée des liens nouveaux, lesquels forment la base du succès ;

— l’auteur (c’est forcément un écrivain, sinon…) qui a d’autres chats à fouetter se contente de les héler, ce qui ne les « interpelle » pas forcément et même rarement.

(La révolte de Marc Smith, inventeur du SLAM, repose sur ce triste constat — voir cet autre édito).

 

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En principe, le premier pratique le populo et le second est un intello. Mais cette vision des choses est trop simple pour être vraie. En réalité, que ce soit du côté du populo ou de celui des intellos, ce sont des pratiques sectaires qui caractérisent les usages. Ainsi, un intello de droite est toujours en guerre contre un intello de gauche et un populo qui adore Charles Trenet est rarement d’accord avec les rockers. Par conséquent, chaque fois qu’on s’avise de proposer un manuscrit à un éditeur, on a plutôt intérêt à désigner intelligiblement son camp.

Tout ceci complique la fonction de la poésie dont la vocation est en principe universelle. Chaque fois qu’un intello écrit une page de ce grand livre, au fond il ne s’adresse qu’aux membres de la secte qui le reconnaît comme poète. Subrepticement, on le voit bien, on a glissé de l’individualisme stendhalien ou hemingwayen (parmi d’autres) à l’individualisme consumériste qui oriente les options électorales en tous genres, politique et commerce confondus. Qu’on le veuille ou non, c’est ça, la démocratie, et ne pas en accepter l’augure, c’est exprimer et peut-être pratiquer autre chose que la démocratie.

(Cela veut-il dire que tout est publiable ? Voilà la grande question.)

 

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Considérons un moment du passé, par exemple les géants de Rabelais. Ils n’appartiennent pas à Rabelais qui les a empruntés au populo pour en faire, c’est le moins qu’on puisse dire, des personnages hautement intellectualisés, mais tellement amusants que le populo les a adoptés sans référence aux modèles d’origine. Nous avons ainsi obtenu des éditions fort documentées du Livre de Rabelais et un parc d’attraction où on vend par exemple les bruyantes poupées représentant ces personnages. Est-ce à dire que le populo entre ainsi en littérature et que la littérature procède à une pénétration savante de la condition humaine la moins probable dans le domaine intellectuel ?

Non, sans doute. Mais telle est l’image de la démocratie qui ne déçoit personne à la condition de ne pas provoquer une rencontre qui ne porterait pas d’autres fruits que le mépris des uns pour les autres et, outre l’incompréhension, l’irritation de ces autres qui ont eux aussi d’autres chats à fouetter. Car tout est question de chats, de fouetter, c’est-à-dire de vaquer à ses occupations dont la principale est de consommer sans en être empêché par les examens de passage ou l’envahissement des lieux où la culture ne produit plus que les fruits dérisoires de la distraction au détriment des joies intellectuelles.

Et pourtant, c’est ensemble qu’il faut vivre, sous peine de perdre le sens démocratique comme cela arrive par exemple dans les stades ou dans les collections littéraires des meilleurs éditeurs.

Il y a un danger à frotter ainsi l’un contre l’autre la démocratie et les aspirations personnelles. Et qu’on ne dise surtout pas que l’aspiration au bonheur de la possession des biens ne vaut pas les ambitions que l’œuvre littéraire, par exemple, peut nourrir dans les cerveaux les mieux équipés pour comprendre les choses et les faits.

La seule question alors pertinente serait celle du point commun. Mais d’un point commun à ne pas forcément partager. Cette aliénation ne peut en aucun cas concerner le fond. Rien ne peut se passer entre un sucre d’orge en forme de Pantagruel et le Tiers livre qui appartient à Panurge. Ce propre de l’humanité éprise de démocratie, et donc de justice, pourrait bien être le rire. Il est évident que la bande dessinée qui montrerait Gargantua se torchant le cul avec un oison est bien plus rigolote que le texte lui-même qui exige lecture et par conséquent désaccord sur l’utilité de la lecture en matière de loisir. On aurait d’un côté la franche déconnade qui fait péter de concert avec les poupées et de l’autre, l’humour un peu pervers de l’intello satisfait de ne pas partager ce qui lui appartient par nature. Mais on aura ri ensemble, contribuant ainsi à la préservation de la démocratie qui est une espèce en voie de disparition.

Au fond, et dans la louable intention de sauver ce qui est périssable, il vaut mieux que l’intello, livre en main, se marre à propos des choses qui font aussi marrer le populo sans l’embêter avec des questions de contexte qui ne le concernent pas tant qu’il n’a pas envisagé de se cultiver. Autrement dit, pourquoi aller plus loin dans la curiosité que les choses inspirent à l’enfant populo si l’adulte qu’il devient doit en payer le prix et se passer des choses qui ont vraiment de l’importance ?

(— Mais où voulez-vous en venir, monsieur Cintas ?)

 

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Le déséquilibre provoqué par une forte proportion de populo agissant contre une très faible participation des intellos ne peut être compensé que par l’activité territoriale. Encore ne faut-il pas sombrer dans le péché mignon de la société française qui consiste à légiférer pour contraindre de manière abusive et arbitraire l’autorité judiciaire, considéré comme une utile marionnette, à prononcer des jugements dont elle devient « coupable » aux yeux de la sagesse.

On connaît l’exemple du cinéma français qui ne s’est jamais porté aussi bien que suite à l’interdiction du cinéma américain prononcé par le régime félon des collaborateurs de 1940. Cela dura heureusement jusqu’en 1947, date à laquelle il fut décidé de rouvrir les portes à Hollywood. Une tempête de protestation s’ensuivit pour exiger une justice qui consisterait, pour le moins, à limiter la distribution des productions américaines en faveur du cinéma français. Ce thème sensible a été repris plus tard par l’inénarrable Jack Lang qui tenta même d’interdire le festival du film américain de Deauville. Il fut finalement décidé de partager la poire en deux, une bonne moitié revenant au cinéma français, et l’autre moitié à tous les autres dont l’américain n’est pas le moindre. Il était alors facile de créer le mythe d’un cinéma français de qualité et d’un cinéma américain très en-dessous de ce qu’on attend de la création artistique. Mais alors, comment apprécier les performances cinématographiques de Louis de Funés ou de Dany Boon ? Ou les propositions textuelles de Michel Houellebecq ou de Maurice Le Dantec ?

Une loi qui imposerait le partage équitable des droits et des récompenses entre les intellos et le populo serait parfaitement inique, cela va de soi. Il ne revient pas à une médiathèque de scinder son programme exactement entre productions de qualité intellectuelle et contributions au goût populaire. D’autant que la question de la qualité créative est indépendante du choix de l’auteur. Il est évident que la plupart des productions intellectuelles ne valent pas tripette et que les usages populaires dépassent rarement le niveau minimum requis pour ne pas passer pour un con. Il faut comparer ce qui est comparable, sans favoriser arbitrairement, ou électoralement (c’est la même chose) l’une ou l’autre de ces activités créatrices. Or, une loi, prononcée par décret ou simplement pratiqué par l’usage, ne saurait qu’imposer les proportions d’intellectualité et de vulgarité (dans le sens noble du terme) à mettre en jeu et en pratique chaque fois qu’il est question de proposer une œuvre de création.

Une pratique apparemment équitable consisterait à égaliser les surfaces utilisables par les parties. En simplifiant : une salle pour les intellos et une autre pour le populo. Et on laisse remplir par des usagers poussés par les principes démocratiques et aussi par leurs goûts. Les créateurs populistes feraient preuve de retenue à l’entrée, se gardant de laisser exploser leur joie, et les intellos se priveraient de tout commentaire critique en dehors de la sphère universitaire et des supports réservés exclusivement à leur usage.

Ainsi, chacun aurait sa place et tout le monde, créateurs comme amateurs, participerait à une fidèle expression de l’idéal démocratique. Une police intelligemment équipée (si c’est possible) pratiquerait un nettoyage par le vide pour éviter à l’ensemble d’être gagné par l’esprit de cohue qui peut toujours dénaturer les intentions premières.

On le voit bien, une loi ni la bonne pratique du respect mutuel ne peuvent organiser la justice en matière de production artistique.

Alors, sadat ou sadati, on nous propose — tenez-vous bien ! — « d’éduquer le peuple ». Proposition de qualité intellectuelle. Il est tellement évident que le peuple ne peut en aucun cas éduquer les intellos pour la raison que ceux-ci sont déjà éduqués (par eux-mêmes) et qu’en conséquence, ils sont les seuls compétents pour éduquer ce qui ne l’est pas.

C’est bien connu, les intellos ont de l’humour — quand ils en ont — et le peuple ne sait pas faire autre chose que déconner. Donc, l’humour peut participer à l’éducation du peuple alors que le déconnage ne fait que l’entretenir dans son ignorance.

Il est d’ailleurs assez curieux de constater que l’intello qui souhaite se décrasser l’esprit pense souvent à s’encanailler alors que le populo qui veut s’élever sur l’échelle sociale doit impérativement se débarrasser de sa crasse.

Mais qu’est-ce que la crasse ?

 

Patrick Cintas

Images de Daumier. Paroles de Patrick Cintas.

 

© Article publié le 17 mars 2011.

 

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