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Pourquoi le péristyle ?
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 Article publié le 25 mai 2005.

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Le péristyle c’est d’abord cette colonnade à demi ombragée, ouverte sur le rectangle clair et serein d’un patio verdoyant et du ciel. Dans la douceur d’un climat qui ménage le corps et la faculté de penser, des pas sans hâte, enfants de la méditation, rythment une parole qui s’accorde au lieu, au moment et aux interlocuteurs et ne lâche pourtant pas un fil de clarté et de raisons qui s’enchaînent. Il s’agit de penser en marchant avec autrui, de marcher en pensant avec un alter ego, ne liant son pas et son discours qu’à un ordre commun qui est la loi de l’échange sensé et mesuré, maîtrisé.

Certes la vue est quelque peu idéale, mais il faut souvent entrer dans l’action par la porte du mythe et ne pas en avoir honte. Ici toutefois la dimension mythique est tout de suite rattrapée par le temps, par l’histoire, par l’époque et la volonté très précise qui préside à cette Chronique du peristyle est de prendre de la distance par rapport à la contrainte tyrannique de l’actualité. Sortir de l’avalanche des événements, plus ou moins stéréotypés, plus ou moins fabriqués, que produit en masse l’ensemble surmultiplié des médias pour dégager à nouveau des perspectives et examiner à la fois le mouvement des grandes lignes de force et l’horizon sur le fond duquel elles jouent, dont elles jouent. Le danger pour la pensée est double : ou figer, pour mieux les réduire, à quelques signes univoques les grandes dynamiques à l’œuvre dans le monde comme il va ; ou se fermer l’horizon en le traitant délibérément comme une ligne de fuite obligatoire obéissant à une géométrie préétablie, comme un décor de théâtre.

Dans le flux héraclitéen de la vie, dans le fleuve où l’on ne se baigne jamais deux fois, il faut lire et élire des lignes d’erre, des lignes de fuite, des lignes de mire... Réussir à discerner dans l’écoulement torrentueux des êtres, des faits et des choses les liens, les nœuds, les carrefours, les bifurcations signifiantes autant que les confluences. Il y va de la possibilité même de penser et de se repérer dans le monde et l’esprit qui toujours lie travaille aux connexions, aux intersections, aux parallélismes autant qu’au distinguo toujours nécessaire à ce même esprit qui toujours nie. Beaucoup trop de variables et de variations : pourtant il ne faut pas réduire la diversité dynamique à un nombre excessivement bas de singularités porteuses de sens. Inversement il faut trier et sérier les innombrables particularités, les placer sous de grands dénominateurs communs qui les mettent en perspective sans les bloquer dans une armature en train de se rigidifier. Ne jamais sacrifier le mouvement, l’évolution, la métamorphose imprévue et imprévisible à la figure cernée, architecturée, complète et complétée, fût-elle tracée d’une main d’artiste et quasiment élevée à la puissance de l’œuvre d’art.

Pour tracer les justes perspectives, l’horizon ne doit pas être traité comme une simple toile de fond, ni comme la droite chimérique ou le point abstrait vers lesquels convergeraient les lignes de fuite, géométriquement maîtrisées. L’horizon du péripatéticien qui déambule sous le portique philosophique s’offre comme la structure même de sa connaissance : avançant sans cesse, il sait qu’il ne saurait appréhender le lieu harmonieux où il exerce sa pensée, toujours en mouvement comme son corps, en une unique et univoque figure de l’esprit. Les plans sous son regard n’arrêtent de se déformer, révélant tel fût de colonne ou tel chapiteau juste touché par un trait de lumière ocre, laissant toute une autre part de la colonnade dans un invisible qui se révèle avec les pas suivants et le nouveau déport des yeux. L’altière et sobre beauté du monument ne se résume jamais à une épure figée et normée comme un métré d’architecte, mais elle évolue au gré des rythmes propres au promeneur, et se colore des aperçus successifs qu’il en prend en même temps que des mutations chromatiques de son humeur, des inflexions de son attention, des tensions diverses de sa réflexion.

Le penseur de l’actuel qui veut réfléchir en lui la vie ne saurait faire autrement et il prend vite conscience que chaque avancée vers un point plus précis, concernant telle ou telle lignée à la fois événementielle et intellectuelle, lui dérobe, par le seul entraînement du dynamisme réglé qui caractérise sa pensée en mouvement, des pans entiers de faits et d’idées, tout aussi adéquats mais pour l’heure inaccessibles. Pour accéder à ces derniers, il lui faudra infléchir ses pas et tourner autrement son regard, réajuster et réaffûter ses concepts, embrasser une matière différente qui lui montre du nouveau mais lui enlève parfois la plus grande part de ce qu’il a déjà pensé. Ce faisant, il y a donc à garder mémoire des avancées antérieures et à les confronter en esprit aux nouveaux aperçus : travail considérable qui implique de pouvoir affronter, en regard l’une de l’autre, successivité et simultanéité afin de tenir la chaîne des raisons et de la prolonger sans la bloquer. Il convient d’ajouter que la structure comme la temporalité du « dialogue », de l’échange sensé et respectueux entre égaux, évoquées dans notre mythe initial du péristyle, aident hautement à sauver la mémoire, à tenir le fil et à raison garder.

Sur ce plan, ici même, en cette Chronique du peristyle comme ailleurs, un paradoxe apparent se fait jour, mais il est constitutif des conditions modernes de la pensée : « la responsabilité de l’universel doit être assurée de façon personnelle, il n’est d’exercice de la pensée que solitaire ». Cette solitude de la pensée et de l’expression élaborée de celle-ci est un signe des temps, une marque depuis longtemps inscrite dans l’acte même du penser. Bien sûr la publication, c’est-à-dire le fait de rendre « public » le fruit de son labeur, devrait permettre de retrouver quelques-uns des bienfaits du « dialogue », de la déambulation pensante en compagnie d’un alter ego, mais il faut reconnaître qu’une dimension capitale a tout de même disparu. Aussi le fait de lancer ces bouteilles à peine cachetées ou ces lettres ouvertes - que seront les moments divers et variés de cette Chronique du peristyle - au flux, au flot, au torrent parfois bourbeux de l’internet est-il également une sollicitation instante adressée au lecteur bénévole, l’attente vibrante d’une réponse. Ne me laissez pas, s’il vous plaît, rejouer pour mon compte le mythe d’écho, dans mon péristyle !

Serge MEITINGER

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