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Universel donc singulier
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 Article publié le 16 juin 2005.

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Il était de bon ton - et il l’est parfois encore - chez les partisans et défenseurs de diverses « minorités culturelles », plus ou moins tenues pour opprimées, de demander une sorte de moratoire. « Laissez-nous, disaient-ils, le temps de cultiver pleinement notre différence dans notre coin, entre nous et, quand nous serons plus forts, bien raffermis en notre identité et assis sur nos valeurs restaurées (ou enfin instaurées), nous nous tournerons vers vous c’est-à-dire vers l’universel, vers le monde ouvert qui est celui de la mondialisation et du grand marché culturel international ! »

Cette revendication hautement utopique et qui conduirait à un apartheid culturel temporaire, lié à un protectionnisme idéologique, est fondée sur une illusion et sur une perspective faussée. Illusion que de tabler sur un développement séparé qui n’aboutisse pas à une catastrophe matérielle, intellectuelle, morale et humaine ; fausse perspective que de croire première la différence ou la singularité, vécue comme telle. Au contraire, l’observation ethnologique et l’analyse anthropologique qu’on en peut tirer révèlent que le premier mouvement de l’esprit humain est universaliste, que l’homme généralise tout de suite sa situation et ses caractéristiques au point souvent de refuser à l’autre être humain, quand il le découvre, sa qualité de « semblable » même un peu différent. L’homme de la tribu esseulée, perdue dans l’immense forêt amazonienne, est l’Homme, les autres quand il les entrevoit ne sont que des « poux de terre » ou des spectres qui usurpent l’apparence humaine. La seule langue articulée est la sienne : les autres grognent, caquètent ou roucoulent. De même pour tout ce qui est tenu pour vérité ou croyance : triomphe du discours uniforme et de la pensée absolue ! S’il n’y a plus guère, apparemment, de tribus isolées au point d’ignorer qu’il existe en dehors d’elles une vaste humanité, l’on trouve encore des exemples de tentatives autarciques. La Corée du Nord, qui est présentement au bord de la famine, s’est efforcée de « dresser » tout un peuple pour n’en faire qu’un seul être, qu’une seule tête qui s’imagine comme le modèle même de toute humanité possible sous la conduite de son dieu vivant, unique nation émergeant dans un monde désert voué à la désolation. Les tentatives chinoise, cubaine ont fait long feu, mais les dirigeants de ces pays ont conservé les habitudes qui vont avec ce modèle totalitaire. Certaines dictatures, militaires ou religieuses, s’efforcent encore de maintenir strictement un développement séparé : qu’il s’agisse de la Malaisie, de l’Iran ou de l’Arabie saoudite (plus ou moins suivie par d’autres monarchies islamiques de la même région), de la Libye. En aucun de ces cas, il n’est question de cultiver sa différence en tant que telle comme un enrichissement ou un atout par rapport aux autres potentialités humaines, mais d’imposer à tout un groupe une vérité et une identité uniformes, une seule manière d’envisager et de vivre la vie humaine (que l’on souhaiterait d’ailleurs imposer au reste de l’humanité, si l’on en avait les moyens).

Pour envisager sa différence comme telle, en toute conscience, il faut avoir déjà fait le saut relativiste, avoir repéré et entériné dans la variété humaine une gamme de potentialités et de qualités diverses auxquelles on reconnaît une valeur propre, un sens et une singularité individuellement estimables. Il faut accepter d’être seulement un parmi d’autres et accorder à tous ces « autres » une dignité humaine qui fait d’eux des pairs (ou assimilés). C’est grâce à la conviction qui porte sur cette quasi parité et sur cette dignité que peut se constituer une universalité « nouvelle », opposée à l’universalisme « ethnique », totalitaire ou sectaire, tout de suite intolérant. De fait, pour que chacun puisse se vivre différent et le vivre pacifiquement, sans hypostasier la culture qu’il représente mais seulement la préférer sans exclure, une intuition universaliste doit avoir toujours déjà opéré qui a fait la part des choses et traversé les différences vers l’appréhension d’une humanité en commun. Ce type de conscience est une sagesse censément à la portée de tous et l’on en trouve des exemples sous toutes les latitudes, à condition de ne pas se laisser obnubiler par ce qui distingue, sépare et même oppose, à condition de voir que la singularité n’apparaît bien comme telle que sur le fond d’universalité d’une humanité partagée : universel donc singulier. Sinon, le « singulier ethnique » s’impose comme l’absolu même ! Sinon, nul ne peut prendre (ou n’a le droit de prendre) de recul ou d’écart par rapport au singulier qui, de par sa naissance ou sa situation, lui est, semble-t-il, assigné !

Que voudrait dire alors se retirer un temps de l’universel pour cultiver ou (ré)élaborer sa différence ? Comment une singularité qui se veut typique pourrait-elle se mettre purement et simplement en congé, même temporairement, de ce qui la fonde et ne cesse de la porter ? Il est vrai que nous évoquions pour commencer un cas qui relève plutôt de l’« acculturation » et où se trouve établie d’emblée, par l’effet d’une rencontre historique, une dénivellation entre deux cultures et deux langues. Un rapport de domination impose ses valeurs, celles de la civilisation dite occidentale, principal vecteur de la mondialisation. Une culture et une langue se sont trouvées minorées et dévaluées, méprisées parfois. En réalité, il faudrait plutôt dire que, sur le même territoire géographique et humain, se superposent deux mondes : un monde considéré comme endogène ou autochtone, un monde prétendu civilisateur et plusieurs vies : une vie économique, une vie sociale, une vie politique, une vie culturelle, une vie familiale et quasi tribale. Le constat est que la répartition des langues et cultures se spécialise selon les niveaux et que la langue et la culture dites de civilisation l’emportent dans les domaines économique, social, éducatif, culturel et politique alors que les autres aspects de la vie sont dits, pensés et organisés selon la langue et la culture vernaculaires. Une répartition des rôles est clairement définie qui met chacun, à chaque moment de la communication, à sa place selon une hiérarchie qu’il est assez mal venu de contrarier. Toutefois le point qui offusque le plus les tenants d’une identité locale forte est le jugement de valeur implicite ou explicite porté sur les emplois vernaculaires tenus pour subalternes. Et ils sont tentés, fût-ce par une manière de sécession, de faire basculer la hiérarchie pour donner tout le champ à ce qui a été occulté. Qui ne voit pourtant que la rupture est impossible et le renversement tout à fait hasardeux ? Plutôt que d’aboutir à un apartheid ou à un renoncement destructif, c’est l’ordre des valeurs qu’il convient de rééquilibrer par une plus juste entente des domaines respectifs et par la valorisation de ce qui a été inconsidérément méprisé. Un tel travail de réajustement est difficile, reste délicat et ne peut que subir nombre de vicissitudes. C’est pourtant la seule façon d’empêcher la singularité hypostasiée de substituer à l’universalité d’une humanité commune et compréhensive l’universalisme agressif des doctrinaires qui ne connaissent plus qu’une seule vérité, la leur !

27-28 mai 2005

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