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 Article publié le 3 juillet 2011.

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Finalement on ne sait que peu de choses d’elle. Enfant elle avait traversé la Guerre d’une façon assez banale. A l’été 40, sa famille n’avait sans doute été qu’un insignifiant nucléus, conglomérat d’amibes perdues dans le déferlement paniqué des populations en fuite vers le sud sur les routes de l’Exode. Direction la Zone Libre, la queue entre les jambes, pénurie et pisses de trouille, ronronnement des escadrilles loin là-haut, simple routine.

Elle avait quatre ans. Encore fille unique à l’époque, ses deux sœurs jumelles ne seraient conçues qu’après le conflit. Même si elle n’en avait aucune conscience à l’époque, la seule singularité de leur triangle au milieu de la cohue, c’était que son père était juif. D’origine tchèque. Cela datait de très loin. Leur appartenance à la bourgeoisie parisienne laïque, républicaine et intellectuelle ne souffrait d’aucune contradiction. Avant, lui était professeur, elle pianiste. Tout au plus lui avait gardé la langue de ses origines. D’ailleurs il avait fait office d’interprète dans les rangs de l’Armée Française auprès d’improbables aviateurs praguois sur un aérodrome des environs de Bordeaux pendant les quelques semaines précédant la débâcle. Sa participation aux glorieux faits d’armes de l’époque.

Donc aucune pratique religieuse, aucune affiliation, pas la moindre revendication identitaire mais c’était comme ça. Lui était fiché comme juif et son épouse deviendrait quelques mois plus tard, de par la stricte application des décrets Vichystes, une " enjuivée ", terme officiel. Quelque part sur les nationales de la Nièvre cela ne prêtait pas encore à conséquence, mais les pressentiments et l’odeur de la peur rampaient déjà, relents et rumeurs d’outre Rhin. L’épopée pitoyable cessa du côté de la Haute-Loire chez une famille de bouseux quelconque, aucune information quant aux relations d’avant-guerre qui les avaient amenés ici.

Le temps de laisser les choses se calmer et à un train un peu moins d’enfer, retour à l’appartement de la capitale. Rutabagas, tickets de pain, yeux baissés dans les rues au côtoiement du vert-de-gris, lumières éteintes tôt, faces blafardes, cafardes, blettes et chiches et puis c’est à peu près tout. Un épais brouet d’ennui pendant quatre interminables années. Restait l’épine youpine. L’entregent de la mère, par l’intermédiaire de l’aumônier du Palais Garnier, figure de la Résistance parisienne catholique, permit à la petite fille d’alors parmi beaucoup d’autres de recevoir un baptême blanc, avec inscription aux registres diocésains ad hoc, un souci de moins. Par la suite, leur survie lors de ces années de rats fut sans doute piètre et pleutre, d’autant plus que les deux adultes ne devaient plus avoir droit ni à la fonction publique ni au Conservatoire. Alors cours de piano, de français ou autre au noir ? On ne sait pas.

En tout cas la vie devait être plus facile et le père lui-même paraître plus à son avantage quand il transposait les albums du Père Castor dans les années d’avant. Une collection créée par Flammarion en 36 qui allait chercher des auteurs en Bohème ou en Moravie, exploitant la tradition locale d’œuvres pour la jeunesse, genre Jiri Trnka. D’ailleurs le nom du père de l’honorée en ces lignes figure toujours sur certaines pages de garde d’indémodables de l’institution, genre " traduit du tchèque par… ". Mais à priori cet aspect idiomatique était le seul lien qui le reliait à la terre dont était modelé le Golem.

A dire vrai, au vu du massacre qu’il opéra minutieusement sur sa progéniture tout au long des décennies suivantes, l’art qu’il déploya à fouailler son gynécée du haut de ses cent soixante centimètres, nul doute que l’exercice d’un bienveillant patriarcat judaïque avait laissé place chez lui à un sadisme clairement plus Vieille France, balzacien, aux racines latines. Il était bien plus saturnien que cabaliste.

Dés la Libération et les jumelles étant nées, il reprit son travail. Puis l’opportunité lui fut offerte de diverger vers la communication audiovisuelle, voix de la France, ORTF, qui recrutait en ces temps de renouveau et où il occupa un poste subalterne quelconque, jubilant ainsi de se croire à proximité des sphères du pouvoir. Mais surtout, surtout, il entama ce qui allait être la source fondamentale de jouissance de son existence, son suc, sa substance, l’élan de tout son être : dévorer ses filles. Méthodiquement, froidement, les poussant l’une après l’autre dans les puisards de souffrance et de folie qu’il leur creusait au gré de sa misogynie, de son appétit insatiable de domination et de ses techniques raffinées d’écrasement et d’humiliation.

Le résultat de ses charcutages dans les corps et les âmes de ses gamines fut à la hauteur de ses espérances, ineffable : asociabilité, troubles majeurs de la sexuation, comportements alimentaires aberrants (il faut dire qu’en ces temps de disette et de rations de survie de l’US Army ça ne devait pas être commode d’être diététique), terreur du Père, terreur des hommes, terreur de l’Autre, destruction de l’image maternelle, déstructuration affective, total laisser-aller quant aux notions d’hygiène de base, surtout intime, une liste pathologique à l’exhaustivité impossible.

Tant et si bien qu’à leur adolescence, à chacune des trois sœurs fut alloué un gibet personnel. Après s’être aiguisé les crocs sur sa femme et sur l’aînée, l’Ogre donna la pleine mesure de ses appétences envers ses cadettes. Des deux jumelles l’une en mourut assez vite, d’alcool, de drogues, de médicaments, de séjours psychiatriques, en un suicide médicalement organisé, dans des circonstances troubles et sanglantes à jamais tues, affaire classée sans suite. L’autre se réfugia dans un saphisme salvateur puis disparut avec son amante quelque part au Brésil, le plus loin possible. La mère et l’aînée, survivantes, restèrent donc les seules dépositaires du message adressé urbi et orbi par leur Maître.

Pendant que ses deux cadettes travaillaient à leur disparition future, l’enfant vouée à redevenir infante unique accéda dans le même temps à sa condition de jeune fille et à son statut d’obèse, se tissant ainsi le seul cocon dans lequel son Saigneur lui avait autorisé de s’emmitoufler. Elle se drapa également de poussières et de fiel frustré. Elève appliquée, elle effectua dans un grand lycée parisien un passage suffisant pour y obtenir un baccalauréat de lettres classiques, sujet propice aux divagations érémitiques dans les siècles défunts, et dans la foulée une agrégation du même acabit, à part cela, rien. Pas d’amis, pas d’amants, pas de plaisirs, pas de sorties, une garde-robe de pensionnaire de sous-préfecture, le chignon comme seule coiffure et argument de séduction, la joie de vivre et l’ouverture d’esprit d’une orpheline mise en pénitence par la Mère Mariste, une traînaille terne entre la Sorbonne et le pavillon devenu nouveau nid au fin fond des Yvelines, une honorabilité de façade cachant vaille que vaille les béances et les manques à hurler, un destin de jeune petite bourgeoise française pendant les années cinquante, claquemuré en noir et blanc, un destin René Pleven, un destin René Coty.

C’est vers ces moments que ses bouffées hormonales lui indiquèrent la possibilité de s’enfuir de cette déroute en fondant un foyer. Mais il fallait pour cela trouver le génitoire nécessaire. Or, perdue au milieu du grouillement libidinal dont vrombissait le Quartier Latin, elle ne savait comment s’y prendre, n’ayant jamais été mise au fait d’aucun des procédés requis en cette matière. Alors, tapie dans son suint, elle se mit en faction, des bancs des amphithéâtres et des salles de cours de la faculté à ceux des trains de la gare Saint-Lazare, miséreuse tarentule de barrière.

Le destin lui accorda pâture devant un panneau de résultats d’examens. Les candidats ayant postulé étant inscrits par ordre alphabétique, elle trouva du doigt son nom pendant que celui de son plus proche voisin patronymique trouvait le sien. Elle envisagea dans la seconde ce mâle incidemment adjacent comme convenable et à son goût, ce n’était pas difficile. Cette concomitance fugitive lui permit d’émettre une quantité instantanée d’œstrogènes en direction de celui-ci, suffisante pour susciter directement son désir de lui proposer un verre, puis la botte.

Ce freluquet-là, plus âgé qu’elle de deux ans, baratineur ordinaire, plutôt petit et brunâtre mais viril, ne dut sans doute voir là qu’une occasion de couvrir une laideronne, le genre de conquête dont on ne se vante pas mais qu’on consomme en attendant mieux. Il la baisa donc malgré ses plis et sa panse déjà en besace, c’est ainsi qu’elle devint femme. Ce devait être une période de creux pour lui car ils renouvelèrent plusieurs fois l’abouchement au hasard de galetas estudiantins. Sa seule pulsion à elle, mutique, était de tomber enceinte, ce qui arriva vite, le triomphe de sa volonté, sa première victoire. Lui ne se doutait en rien du chausse-trappe dans lequel il fourrait sa verge circoncise, puisque sur ce coup-là la providence espiègle fécondait l’ovule d’une demie juive avec le sperme d’un juvénile ashkénaze pure race, fraîchement débarqué des ghettos polonais et rescapé du tout récent génocide, donc tout aussi fou. Comme un fait exprès, y aurait-il eu écrit dans " Je Suis Partout ", mais Brasillach avait été fusillé dix ans avant.

En cette deuxième moitié des années cinquante et dans les deux mondes dont les jouvenceaux étaient issus, on ne badinait pas avec la mise en cloque. La férule glaciale des notables banlieusards d’un côté, celle hystérique des immigrés varsoviens de l’autre leur imposèrent au plus pressé le passage devant le maire et l’échange d’alliances, de même que naquit simultanément une haine sociologiquement viscérale entre les deux tribus que tout opposait. Se surajoutait à cela la rancœur atrabilaire du jeune queutard floué envers son simulacre de dulcinée et le chiard à venir, en l’occurrence de sexe féminin. Sans doute lui aurait-il volontiers crevé les membranes à l’aiguille à tricoter, mais il était lâche et ne possédait pas les accointances adéquates.

Outre son ressentiment somme toute légitime, le godelureau se montra vite d’un naturel indigne, brutal avec sa compagne ainsi qu’avec la nouvelle née, entretenu qu’il était dans son rôle d’apprenti tyran par les grincements délétères des familles respectives, sa folie propre de résidu du shtetl et la subordination totale de sa prédatrice qui s’accrochait au seul mâle qu’elle aurait jamais avec une énergie désespérée et silencieuse.

Heureusement, le vice qui prédominait en lui étant un égoïsme irréfragable, il se désintéressa vite de son rôle de chef de famille, préférant aller forniquer ailleurs et ne rentrant que pour trouver soupe chaude et linge lavé. Il mit cependant un point d’honneur à obliger sa jeune épouse à interrompre une carrière universitaire à peine entamée, lui n’ayant réussi qu’à être petit professeur de base et ne supportant pas cette disparité. Elle se rabaissa donc au même statut professionnel et à la même grille indiciaire que lui. Il imposa également le déménagement de la smala dans un bourg impossible aux fins fonds du Hurepoix, loin de la capitale, de ses bibliothèques et de ses universités, pourvu d’un seul collège/lycée dans lequel il avait décidé de voir se dérouler l’ensemble de leur carrière. Il se présenta une ou deux fois à l’agrégation d’histoire à laquelle il échoua et en conçut une acrimonie à vie envers celle qui en était détentrice, bref elle allait avoir une vie entière pour lui payer tout cela.

Le demi-siècle qui suivit n’eut aucun intérêt. Elle conçut d’autres moutards, quand son caporal consentait à la sauter et à juter dans son vagin, la plupart du temps il ne revenait vers elle que pour satisfaire sa passion de l’avilissement et lui introduire toutes sortes d’objets par ses voies naturelles. La bonne fortune des nouveaux arrivants fut que ne prévalaient en lui qu’indifférence et fainéantise. Car s’il s’était investi dans son rôle de père, nul doute qu’il se serait hissé à la hauteur du géniteur de l’héroïne. Bref. Entre les saillies elle érigea donc son univers crayeux, avec l’avarice au fronton de ses névroses, la mythomanie, la crasse aussi. Elle se tressa de nouveaux camouflages, décidant unilatéralement qu’elle était douée d’une intelligence très au-dessus du vulgum et qu’elle vivait une grande et belle histoire d’amour avec un prince de son rang, un conte de fée dans un royaume de culture et d’élégance sur lequel elle régnait, entourée de tout le respect et l’honorabilité dus à sa qualité d’âme. Elle goûtait l’amertume du gâchis absolu à chaque fois qu’elle suçait la bite de son ignominieux mari lorsque celui-ci lui en donnait l’ordre. Etant déjà vieillarde à vingt ans, elle ne sentit pas survenir le joug de sa sénescence sous lequel elle ployait peu à peu, au même rythme que ses étagères sous le poids de ses revues. Ses recherches à propos d’obscurs littérateurs d’un passé oublié n’intéressaient qu’elle mais lui permettaient de patienter, ensevelie sous sa cendre.

Un jour de velléité molle, elle osa quitter l’enseignement secondaire pour aller assurer quelques travaux dirigés dans une université parisienne bas de gamme. Elle effectua quelques piges au CNRS, au prix d’interminables heures de transport et de l’abandon de sa descendance auprès de familles d’accueil du quart monde semi rural du chef-lieu de canton où ils végétaient, économies obligent. Un tournant professionnel qui ne fit qu’alimenter la hargne de son roitelet à son encontre, il en bégaya de bile et l’en dégrada encore plus dans leur basse cour.

De plus, lui se lorgnait poète. Il attifait sa rage de paraître de rimes pompeuses par l’entremise desquelles il s’imaginait chanter le siècle. Bien évidemment il fut giflé des refus amusés ou condescendants, c’était selon, des éditeurs auprès desquels il quémanda la publication. Elle, en revanche, était régulièrement sollicitée pour rédiger dans des bulletins scientifiques confidentiels mais son nom apparaissait toutefois dans des tables de matières et des sommaires d’annales de fantomatiques sociétés savantes. Cette inégalité de traitement distilla encore une dose supplémentaire de pouacre venin au sein du ménage où se mâchait un air de plus en plus fétide. Elle le laissait fulminer comme elle le laissait la pénétrer, sans réaction, hébétée. Elle dérivait au long de sa vie comme une épluchure de légume dans le courant sale et lent de la rivière qui traversait le bourg, regardant, atone, impavide, ses rejetons s’avarier à ses côtés.

Ceux-ci osèrent bien, leur âge venu, la supplier de le quitter, de mettre fin à la paillasserie, au moins au nom de la conservation qu’elle était censée leur devoir. Mais rien n’avait de prise sur elle. Ni les avanies de son président, ni les objurgations de ses enfants à bout de forces ne semblaient l’atteindre ni ne la faisaient dévier de son rail bien huilé, rectiligne, descendant, sur lequel elle glissait, insonore.

Le seul écueil sur lequel s’écorcha sa quarantaine fut la séparation prévisible que lui asséna son porc. Celle-ci fut annoncée par des ans de plus en plus aigres. Il couchait avec des pionnes ou des collègues au vu et au su du lycée entier. Parfois cela se passait dans son bureau de l’autre côté du couloir de l’appartement familial où elle l’attendait en cuisinant des plats immangeables et insuffisants. Elle envoyait un des mioches l’avertir que c’était prêt. Il s’interrompait pour traverser le corridor et bâfrer rageusement, ne se privant jamais de pétrifier ses sujets de ses colères de primate. Il devenait de plus en plus immonde, s’autorisait petit à petit tout l’éventail des bassesses envers elle. Il l’injuriait, la rudoyait au moindre prétexte, souvent alimentaire. Puis il la frappa, quelques fois en présence de leurs héritiers geignant de terreur, elle restait muette, front baissé devant le despote.

Puis il passa un palier supplémentaire en décrétant la séparation des biens. A chacun sa part de dépense, la sienne lui paraissant toujours trop élevée. Il fallait toujours recalculer, il avait trop besoin de la totalité de ses émoluments pour aller marivauder ailleurs, elle gagnait bien assez pour subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de la marmaille, elle courbait toujours l’échine. Telle fut la voie qu’il choisit pour arriver à ses fins, obtenir banalement la dissolution de ce couple déjà putréfié, enfin se débarrasser de cette conjointe à peine humaine à la présence devenue trop importune. Son prétexte terminal fut son dévouement à un nouveau grand amour, dernière maîtresse villageoise en date bienvenue, ce qui lui permit d’asséner à sa vieille peau que la passion était forcément égoïste, dont acte, il se flattait d’avoir le sens de la formule, donc au revoir et merci pour tout.

Dans ce marigot ordinaire de sidération dans lequel elle pourrissait, cet effondrement visqueux vers encore plus bas où sa posture n’était que canine, arrière-train fléchi et tremblant, survint sa seule insurrection, son unique révolte : ne pas divorcer. Elle reprit alors la parole humblement, peut-être doucement, pour lui promettre sa soumission totale à toutes ses oukases, tous ses desideratas, le moindre de ses ultimatums, à la seule condition expresse, suppliée, prosternée, que le sacrement ne soit pas administrativement rompu, que la rupture soit tue aux registres municipaux. Lui étudia cette nouvelle pose sous l’angle de son intérêt personnel et, en bon charognard, comprit vite tous les bénéfices qu’il pouvait retirer de ce contrat : pas de frais, pas de pension, aucune obligation de quoi que ce soit, liberté totale et bonne conscience en cadeau bonus, il topa.

Hélas pour lui, les institutions bancaires se montrèrent réticentes. De même que d’autres administrations aussi sans doute, tant et si bien qu’ils durent passer par les fourches caudines du notariat pour échafauder un filandreux échafaudage juridique à base de reconnaissance de la situation matérielle mais sans acter le tabou, sans que l’inscription infamante s’affiche sur le livret de famille, sans que soit rendue possible la divulgation à la communauté de l’infamie de son ultime désastre. Dernière allusion à sa psyché du moment : Ce fut le moment que choisirent ses parents pour boire le bouillon de onze heures, l’un juste après l’autre. D’abord son spectre de mère, puis quelques semaines plus tard son démon cannibale. En proie au désarroi provoqué par la disparition du baron primordial et persuadée de l’importance nationale de l’œuvre de celui-ci ainsi que de son être même, elle tenta à la fois de faire don du corps de Barbe Bleue à la médecine et de proposer sa nécrologie à un grand quotidien. Les deux instances lui rirent au nez. Poliment, c’était déjà ça.

Tous ces évènements conjoints la poussèrent vers ce qui s’imposait comme étant sa prédestination, elle entra en religion. Ses plongées incessantes dans la nostalgie frigide d’un âge d’or carmélite, janséniste, trappiste, ainsi que sa croyance éperdue en l’appartenance de son précieux esprit à une intemporelle Société des Lumières lui indiquèrent la seule issue possible à cette chute en vrille qui était la sienne à ce moment, sa conversion au catholicisme. Pas d’extase, pas de révélation, juste une résonance prudhommesque entre un rigorisme dogmatique devenu rituel familier et rassurant puisque pratiqué depuis si longtemps et sa dépression de maritorne abandonnée et défraîchie. Des Amen et des homélies en lieu et place de psychothérapie et d’antidépresseurs, tout en figeant comme un jus de civet trop avancé dans l’asservissement aux lois et rites d’un nouveau Seigneur.

Les circonstances économiques et démographiques favorables de cette époque lui permirent avant même sa cinquantaine de demander à sa hiérarchie sa mise à la retraite anticipée et de percevoir un pécule mensuel plus que suffisant, d’autant plus qu’entre temps ses mômes étaient devenus matériellement autonomes. Non pas qu’elle se souciait de leur sort, mais cela faisait longtemps qu’elle s’achetait une conduite en leur filant parfois la pièce, une corvée qui n’avait plus lieu d’être à présent. Elle abandonna donc ses fonctions de rongeuse d’archives parisiennes pour s’installer dans un hameau au beau milieu des Causses de l’Aveyron. Elle y acheta une maisonnette triste à en pleurer mais qui avait l’avantage d’être sise au cul d’une église dont le curé cacochyme l’employait comme dame patronnesse et tenancière de l’harmonium. Elle accompagnait ainsi les bêlements des dernières grenouilles de bénitier encore en vie dans la région lors des psaumes du dimanche matin. L’atmosphère intellectuelle qui régnait sur ce bout de diocèse rural tenait plus du mouroir d’agricultrices illettrées que de l’Institut Catholique de la rue d’Ulm, mais c’est ici qu’elle fit ses deuils, ici qu’elle récupéra des sévices que lui avait infligés son goret, ici qu’elle se libéra d’une partie de ses tourments par le truchement de sa ménopause, ici enfin qu’elle put implorer le Christ saint-sulpicien qui ornait l’autel d’intercéder auprès de son Père afin de favoriser le retour du mari volage, puisque mari il était toujours aux yeux saignants du crucifié et aux siens propres, chassieux. L’avantage du principe confessionnel, c’est qu’il permet d’éluder l’analyse. De la bonne vieille indulgence séculière et hop, allez en paix, on esquive le bilan.

Autre particularité de cette conversion tardive : Les ecclésiastiques avaient gardé trace dans leurs registres du baptême blanc arrangé pendant les années noires, le reconnurent valable et lui épargnèrent de ce fait un rituel de rattrapage.

Commencèrent ainsi les édifications de ses nouveaux processus d’hibernation, ponctuées par la cloche qui égrenait le fil du temps devant ses fenêtres. Elle se réinstalla dans sa faction. La veulerie inhérente à la gente masculine finit par la récompenser. Vers sa soixantaine, son cochon rendu verrat par l’âge reprit contact avec elle, passa la voir quelquefois puis obtint sans effort de sa veulerie une réconciliation intermittente et opportune. Elle fit aménager une chambre avec cabinet de toilette indépendant pour faciliter chez lui le renouveau du désir de sa compagnie, ce qui fonctionna quelquefois.

Mais ils n’eurent que peu de temps à consacrer au ravaudage. Pollué par les excès où l’avaient entraîné sa sempiternelle lascivité immature, son tabagisme compulsif depuis plus de cinquante ans, son hyperphagie, sa dipsomanie incessante, sa sédentarité et son surpoids tout aussi anciens, il claqua assez rapidement d’un cancer des voies digestives, banal jusqu’au bout, avec anus artificiel et tout et tout, peu avant ses soixante-dix ans. Lui qui se rêva cardiaque comme un écrivain creva de l’état de son rectum. C’était plus en adéquation. Cependant ils s’étaient suffisamment reparlé pour évoquer l’issue devenue inéluctable (sans doute était-il revenu quelque peu vers elle par frousse du Grand Saut) et elle avait utilisé ses ressources lymphatiques pour le persuader de faire en sorte d’être inhumé dans le cimetière du village, ainsi premier occupant du caveau dans lequel elle se ferait enterrer le moment venu, les deux cercueils l’un sur l’autre, gain de place, réduction des coûts, mais quand même son cercueil à elle par dessus son cercueil à lui. Lui étudia cette nouvelle posture sous l’angle de son intérêt personnel et, en bon charognard, comprit vite tous les bénéfices qu’il pouvait retirer de ce contrat : pas de frais funéraires, de concession, de protocole, elle prenait tout à sa charge, Il topa.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Une fois le vieux sanglier aux intestins rongés par le crabe passé à l’as et refroidi, son corps fut rapatrié de l’hôpital parisien ou il passa l’arme à gauche jusqu’au trou rouergat qu’elle lui avait aménagé, cette fois sans water-closet attenant. Elle put ainsi sans risque lui concocter une cérémonie catholique à sa sauce, œcuménique pour la forme, chevrota des " Notre Père " et des " Je vous salue Marie " jusqu’à plus soif sur le cercueil scellé à contrecoeur d’une étoile de David minimale, elle tenait une partie de sa vengeance. Puis, une fois la boîte à abats du kapo domestique enfin trépassé recouvert par la tourbe, elle rentra chez elle, au pas lent d’une vache dans un chemin creux, battant des oreilles pour chasser les taons. Retournée en son foyer, elle reprit ses humanités. Entre autre elle continua de nourrir la tribu de chats à moitié sauvages qui rôdaient dans le village et qu’elle gavait chaque jour depuis des années de viandes de qualité en ces terres traditionnellement d’élevage bovin, son principal poste de dépense, bien meilleures et bien plus chères que celles qu’elle mit jamais dans les assiettes de ses enfants. C’est ainsi que naquit sa nouvelle passion, l’évidence de sa vocation, enfin son illumination, celle qui allait enluminer d’un feu serein son crépuscule, donner un sens aux mystères de sa destinée.

L’homme de lard chez qui elle avait ses habitudes empaquetait les chairs dans des emballages alimentaires spécifiques : papier Vichy d’un côté, carrelages roses et blancs, film plastique lisse et étanche de l’autre. Lorsque rentrée en son antre elle en avait retiré le contenu et l’avait coupé en dés dans les multiples écuelles sur son pas de porte afin de rassasier sa portée d’angelots félins, elle avait pris l’habitude d’entasser les emballages dans un placard surtout sans les rincer, conservant précieusement ces reliques sanguinolentes, ces Saint Chrêmes coagulés et couverts des chiures des mouches qu’ils attiraient, ils en étaient constellés comme les fresques au plafond d’un Palais baroque d’étoiles et d’allégories. L’épaisseur de l’amas avait fini par dépasser le mètre. Quand elle redevenait vaine sentinelle devant sa liasse de feuillets englués, mygale rurale désormais sans gibier, elle attendait patiemment, sereinement, l’arrivée de ses compagnons avides de son verbe, larves et vers. Alors, dignement, noblement, la Vénérable tenait salon. Un lieu où discrètement fulgurait la pensée, un concile à sa mesure. C’était elle qui régalait mais elle ne faisait pas qu’offrir maternellement le festin à ses précieux convives grouillants. Elle participait aussi aux agapes, léchant avec soin les larmes épaisses et les caillots bruns qui s’égouttaient, tombaient en croûte des emballages et maculaient son châle de grand-mère. Elle offrait à ses apôtres ces sacrificiels résidus d’étal, souvent du foie, sur l’autel de sa foi, cène dont le tableau n’ornerait jamais aucune abside d’aucune église, même la sienne, pourtant juste à côté. C’est dommage. A quelle œuvre glorieuse un peintre classique aurait pu s’atteler ! Enfin détachée des misères de ce Monde, elle était devenue généreuse. Enfin sereine, elle partageait. Touchée par la grâce.

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