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Bidoche amoureuse
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 Article publié le 3 juillet 2011.

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Dolorès et Bruno végétaient dans la poussière du divan, les yeux mi-clos sur le plafond du grenier. Le silence faisait peser son bruit blanc dans l’obscurité bleutée par quelques néons malades, qui envoyaient un semblant de lumière en pointillé, sous la fenêtre. Ils venaient de faire l’amour une demi-heure durant, à même le tiède du plancher, dans les échardes et le noir, toujours le noir. Ils l’avaient fait avec le mouvement lourd des viandes fatiguées ; avec la sensualité pataude des baises lasses, sous la fenêtre que la pluie battait. Dolorès aussi avait été battue. Dans ce silence noir zébré de pluie, Bruno se prépara un fixe de cette codéine qu’il avait préalablement marié à un grain de cortisone. Une touche de sang remonta dans la seringue, on pouvait la voir briller dans la lumière alternative. Il relâcha le garrot quand chacune de ses cellules jouissaient dans la torpeur de sa défonce. Puis il chauffa la cuiller une seconde fois et noua lui-même le chiffon autour du bras de Dolorès.
Corton marchait depuis trois quart d’heure le long du sex shop syphilitique qui envoyait des rayons de ses enseignes fardées de délicieuses cochonneries. Ce n’était pas ce temple du chancre mou qui l’intéressait, mais l’immeuble d’en face. Un diptère du nibard moite s’y tapissait chaque soir, avec ses conquêtes. Sa femme devait se faire troncher en ce moment même au grenier. Au rez-de-chaussée de l’immeuble, il y avait le bar de Charlotte, un repère, un cercle d’habitués fermé comme l’esprit d’une speakerine, les deux étages du dessus faisaient l’appartement de ladite Charlotte, enfin il y avait le grenier, ouvert aux habitués en galère. Morton avait le flair du détective, enfin, quelques mails douteux à l’appui. Il s’installa sur un banc mouillé qui décorait le trottoir de sa solitude, en face de Chez Charlotte.
Bruno alluma la télé. En réponse aux éclairs réguliers qui traversaient le carreau, le journal national envoya un reportage d’un quart d’heure sur les crimes sordides qui secouaient la région de la Haute Loire. Quelques scènes de reconstitutions entrecoupées de témoignages de vieux assommés par des faits-divers qui ne les concernent que si leur angle de rue en fait le théâtre. Le tout présenté par une voix aux accents graves à en faire trembler ceux dont l’angle de vue ne dépasse pas le téléviseur. Et le coin de la rue. Il était question de cannibalisme, disait le cube électrique, d’un type tordu à manger la viande de ses semblables. Bruno demanda à Dolorès ce qui fait de son voisin un semblable, puis cita Cioran ; « on aimerait être cannibale moins pour manger son semblable que pour le déglutir », un truc du genre. Chloé acquiesça par son silence. Puis pendant dix minutes, on passa en revue une histoire abrégée du cannibalisme contemporain, du commerce de viande humaine sous la république de Weimar, au système D d’une équipe de rugby crashée en haute montagnes dont tout le monde connaît l’histoire.
Du fond de son infidélité dégueulasse, sa femme avait raison, pensait Corton, il n’est qu’un minable. Il espérait refaire son prestige auprès de sa belle Bovary en lui prouvant qu’il pouvait mener à bien une enquête. Ca faisait deux ans qu’il merdait au boulot. Il sentait que la police guettait l’erreur qui lui servirait de prétexte pour le virer. Et son enquête, sa dernière chance, ramait dans la vase. Il était là, le cul posé sur un banc, en pleine nuit, à surveiller le résultat de son incompétence conjugale plus qu’à se donner les moyens de remonter la pente, face à un immeuble aux yeux éteints, face au vide de sa propre existence. Un tableau sur lequel même le plus mauvais scribouilleur de polar cracherait. 
Alors que la voix dramatique émanant du téléviseur venait de terminer la biographie d’Albert Fish, Bruno éteignit la télé. Il contempla les seins de Dolorès, puis ses yeux. Elle semblait encore plus défoncée que lui. Dans un élan de dégoût et de pitié, il l’aida à se relever. Ensembles, bras dessus, bras dessous, ils firent quelques pas cassés vers la fenêtre, tournèrent en rond sur le plancher, traînant dans le sillon de leurs pas un bruit de tom basse désordonné. On eut dit une valse d’un autre monde. Ils ne ressemblaient à rien. Leurs pieds pleins d’échardes et de corne dictaient la rythmique. 
Corton s’anima de rage à la vue des deux silhouettes qu’il put distinguer, de son œil torve mais alerte, derrière la fenêtre du dernier étage de l’immeuble. 
« Te v’là bien, nympho’, ivre morte dans les bras de ton connard ! » 
Il voulut cracher de dégoût, mais le molard fatigué atterrit sur son imperméable. 
Bruno plaça Dolorès dans le congélateur et lui arrangea une position confortable, les membres repliés sur le ventre dans une attitude fœtale. Il reluqua son pauvre cadavre avec appétit, son cadavre de la vieille qui avait subi le rituel. Il lui parla encore un peu, puis, après s’être allongé dans le divan soulevant un nuage de poussière, en pensant à son futur festin, il se plaça à la fenêtre. Un type attendait, l’air résigné et triste. Il ne savait pas qui c’était mais il eut un peu de pitié pour lui. 
Le type pensait : « Tu peux me narguer salaud, j’ai autre chose à foutre que te courir après », puis
« Je te montrerai Dolorès, je te montrerai que je suis pas un incapable ». Puis il partit sous la pluie, gâcher ce qui restait de la nuit à plancher sur une enquête qu’il résoudra un jour, il en était sûr. Cette enquête que le pays suivait, peut-être un peu nécrophage aussi. Sous les assauts diluviens et les éclairs artificiels, en pensant que sa femme aurait bientôt la surprise de le voir récompensé de ses efforts. Et elle l’aimerait pour ce qu’il est.

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