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Le Petit d'Homme
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 Article publié le 3 juillet 2011.

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De tes petites mains potelées, tu t’agrippes à la rambarde et, barde Gaulois de l’équilibre à présent, tu l’empoignes, incertaine mais pourtant bien déterminée. Tes délicats appendices s’éclipsent, offrant ta paume de chair gauche au chêne devenu opalin par l’entremise d’un autre type d’artiste, infime surface en devenir venant dérider feu son aubier. Frémissements du bois centenaire sous ton toucher de velours : j’entends le vieux chêne sourire. Tu prends appui sur tes petits pieds. Tu pousses à présent, fort, prodigieusement fort. Tu vacilles, mais rien n’y fait : tu empoignes le barreau avec cette insatiable faim de découverte. Debout ? Pas encore… Allez ! Papa est là ! Veux-tu m’impressionner ? Je ne sais. Il me semble que oui… Ton autre main voltige, survolant ton lit, quelque part entre tes omoplates et tes cuisses à présents contractées ; tu hésites, tu vacilles de nouveau, bateau ivre de vie. Je te pense déjà tombée alors qu’en un éclair te voilà plus haute, plus grande, debout ! Debout !

Assis en tailleur auprès de toi, reposant sur le vaste tapis qui empêche ton lit de chêne de grincer, je t’observe, discrètement. Tu me sais à tes côtés pourtant. Mais je me veux discret. Une histoire d’adulte probablement, imposée par l’éclairage tamisé de ton domaine. Spectacle divin et si surprenant. Magie de la vie, incroyable agilité de ton petit corps, souffle pur sur mon âme ébahie. Tu tangues… Tes babillages joyeux sont la plus adéquate bande sonore de la féérie que tu m’offres. Les larmes coulent. A flot. Mon bateau ivre ne sera pas en cale sèche ce soir. Non petit d’homme : vogue sur mes flots salés de joie ! Courage ! Ta force m’ébahit !

Debout, dressée… Bravo ! J’observe ton regard si doux et pense y déceler une grande fierté. Thuriféraire je suis ce soir. Tu le mérites. Oh que oui ! Ton visage dépasse à peine des bras du chêne, un autre de tes protecteurs ; je m’approche, voulant sonder ta joie, mais la soif t’inonde et, voulant saisir ma péninsule, te voilà sur les fesses ! Frêle effroi de ma part car déjà tes zygomatiques fonctionnent à plein régime. Pureté de ton rire, mystère de l’enfant. Les vannes de mon regard frémissent, puis libèrent à nouveau ce sel. Sel de la vie que tu m’offres ce soir encore petit d’homme… Petit bateau lancé sur l’océan de la vie, jusqu’où iras-tu ? Quelles seront tes escales ? Je m’interroge.

Grimpeur de l’extrême, si vous voyiez ma fille, vous en prendriez de la graine ! Fier papa pleure de joie ce soir. Fiers papa pleurent ce soir de part le globe : combien de petits d’hommes debout en cet instant ?

Le mouvement pendulaire, ça te connait à présent, et toi, petite pendule organique, tu sembles d’instinct le savoir : le temps est compté. Alors, tu te lances à nouveau, tu tombes, tu ris aux éclats, tu rampes et tu recommences, toujours. Une heure durant. Et moi, je suis là. Une heure durant, je pleure. Comment l’écrire ce sentiment, comment transmettre ton offrande perpétuelle petit d’homme ? Comment si ce n’est en pensant à ta plausible absence ? La vie… La vie, miracle de son aube, inévitable crépuscule.

Et c’est là que j’en prends toute la mesure. A cet instant précis. Cœurs brisés, âmes déchirées… Mais quel souffle de vie les maintient debout, ceux d’entre nous qui l’ont vécu, ce tragique coucher de soleil d’un petit d’homme ? Balafrés de l’intérieur, l’esprit lacéré, quelle force, aussi incommensurable soit-elle, est-elle en mesure de faire sourdre quelques photons d’une telle nuit noire ? Eclipse totale. Soleil noir d’Arthur : l’esquif n’est plus. Indicible douleur. Et pourtant… Et pourtant… Le remplaçant pleure à présent… Mais comment tenir, si ce n’est en revivant chaque instant de magie pure vécue avec le petit d’homme qui s’est couché pour toujours ? De l’alcôve multicolore ornée de peluches à l’austère cabinet médical, de la poussière d’étoiles à la fange de la vie… Mais comment réparer ? Comment reconstruire, se reconstruire ? Cantate de Bach interrompue par un cruel chef d’orchestre ou symphonie inachevée, comment poursuivre le divin voyage privé des notes enchanteresses du petit d’homme ? Laborieux chemin de vie à venir…

Remplaçant, sparadrap de l’impossible… Les mots sont simples, le timbre chevrotant. Le toubib reste muet, compassé, le teint subitement hâve. Un vide sidéral, presque comminatoire au départ, se mue en une résignation douloureuse et flotte à présent dans l’immaculé cabinet, vestige d’une coque devenue rien. La force du petit d’homme, puissante, omnipotente, impose le silence. Petit corps si frêle en apparence, agencement fulgurant de notes de vie, tu as interrompu brutalement ton homérique concert, nous laissant comme sonnés, désormais absents et presque sereins tant l’heure est triste. Foudroyés par l’indicible, brûlés vifs, tes créateurs survivent, ils te survivent, toi, trop bref ciel d’azur. Déréliction de leurs âmes devenues erratiques. Ablutions impossibles d’un remplaçant trop démuni ; arcanes de l’apaisement, où êtes-vous ? Oh toi ! Petit d’homme ! Comme tu nous manques. Vivre à présent, vivre, toujours, vivre en ton arc en ciel, agonie du terrible orage, lumières colorées du souvenir, refuge d’une sérénité devenue indispensable. Ô combien délicat exercice que d’accueillir tes créateurs vidés de leur sève ! Pardonne-moi petit d’homme, les mots me manquent… Je te sens encore trop présent. J’écoute le récit de tes dernières notes, enrobé d’un vide, de ton vide qui a motivé la venue de tes créateurs. Leurs paroles, nectar précieux, dessinent ton parcours, étoile filante s’étant éclipsée trop loin de nous. Lune noire de ton absence. Je ne peux que m’incliner face à leur douleur. Bas, très bas. Jusque sous l’écorce terrestre s’il le faut. Je te le dis ici petit d’homme : tu es toujours présent. Je m’incline, tes créateurs davantage encore, face à ton éternelle aura. Force de vie, ton passage trop bref a pourtant exaucé leur vœu : intarissable joie de vie, ils vivront en ton arc en ciel. A jamais ! Je te le jure petit d’homme ! Si tu savais… Si tu savais comme c’est dur ici sans toi… Oh petit d’homme ! Ta force nous manque ! Pauvres adultes que nous sommes, bien incapables de vivre sans toi désormais… J’écoute. J’écoute tes créateurs. Longuement. Une heure. Deux heures. Trois heures. Ils repartent. Je ne sais comment ils vont faire sans toi petit d’homme. Je ne sais… Je pense être vidé à la fin de la consultation, mais tu es là, en moi. Je sens ton souffle, j’entends ton rire, j’imagine tes mouvements pendulaires, le parfum de ton âme fleurie s’immisce en mon esprit, je te prends par les mains… Tu es là, plus que jamais petit d’homme ! Je ne te connaissais pas il y a trois heures, mais déjà tu me manques. La douleur de tes créateurs m’obsède à présent. Je suis trop démuni, moi, petit médecin… Alors… Je voulais te dire. Juste à toi, et puis, aux autres poussières d’étoiles aussi… Je voulais vous souffler à l’oreille…Petits d’hommes… Mais… Comment vous le dire ? Comment vous le dire sans un torrent de larmes ? Petits d’hommes… Vous nous manquez. Atrocement. Atrocement.

 

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