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Je me revois...
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 Article publié le 3 juillet 2011.

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Je me revois encore, ne cessant de courir. De galoper à perdre haleine au long des rues. Pour me cacher. Pour ne pas risquer de mourir. Pour ne pas risquer d’être mise en pièces par quelque groupe de déments.

Ville effarante. Humanité devenue folle.

Peur, insigne terreur, qui-vive de tous les instants !

Heureusement, j’étais jeune, et j’avais encore en ce temps-là du souffle.

Oui, je me revois. Dans ces rues défigurées. Où régnait en maîtresse la violence gratuite.

Je revois ces visages d’enfer, la bave aux lèvres ; ces yeux exorbités et injectés de sang, de rage aveugle et destructrice.

Ils étaient ainsi, prêts à sauter comme des fauves sur tout ce qui bougeait : le moindre brin d’herbe, la moindre ombre !

Ils étaient malades et l’on ignorait pourquoi.

Cela pouvait leur arriver n’importe quand : vous vous trouviez en face d’un individu parfaitement normal à qui vous demandiez l’heure ou votre chemin dans la rue, ou encore face à quelqu’un pareil à vous et moi avec qui vous parliez de la pluie et du beau temps, en plaisantant même, en échangeant des sourires...et puis l’instant d’après, ça venait, sans crier gare : le visage de la personne en question se fermait ; elle pâlissait, ses traits se tordaient mystérieusement ; tout son corps était parcouru, vrillé d’une sorte de long spasme. Et, instantanément, sans la moindre transition, le changement s’opérait. Son corps se redressait soudain, menaçant, comme frissonnant d’une colère inexpliquée. Le danger était désormais palpable, à hérisser le poil. Croyez-le ou non, mais c’était un phénomène impressionnant.

Tout à coup, c’était à peine si vous reconnaissiez la personne. Ses yeux étincelaient, flambaient d’une lueur béante, avide. Toute sa physionomie portait la marque de ce qui était beaucoup plus qu’une simple hostilité.

C’était à ce moment - vite ! - qu’il y avait lieu de fuir à toutes jambes. Généralement, elle se lançait à vos trousses, tel un bolide. Il fallait courir comme le vent si l’on voulait lui échapper. Déployer des trésors d’ingéniosité s’imposait souvent.

Il n’y avait qu’une solution après la fuite : trouver une bonne cache !

Mais cela n’était encore rien, c’était bien pire lorsque l’individu ainsi métamorphosé en une boule d’agressivité potentiellement meurtrière n’était plus seul.

La ville regorgeait à tous les coins de rue de gens qui s’entretuaient. Et ces gens-là n’avaient même pas à leur décharge l’"excuse" de la guerre...non, encore non...ils agissaient ainsi parce que quelque chose disjonctait en eux. Leur cerveau était, sans doute, la proie d’un court-circuit neuronal, qui faisait en sorte que la folie homicide brute, hors de tout contrôle, s’emparait d’eux, détruisant mystérieusement leurs freins, leurs habituelles manières policées.

Alors, forcément, tout le monde se méfiait de tout le monde.

Tout un chacun en était venu à redouter de croiser tout un chacun.

Chaque habitant de cette foutue cité était devenu allergique à la compagnie, à la proximité même de ses semblables. Il les fuyait, comme il l’eût fait de dangereux pestiférés. Lorsqu’il les croisait, il ne savait jamais ce qui allait advenir. La peur l’assaillait, une peur semblable à celle du lapin de garenne lorsqu’il croise la route de son pire ennemi, le renard.

Ma vie à moi se passait à raser les murs, quand ce n’était pas à prendre mes jambes à mon cou, bien sûr. Dire que "les rues n’étaient pas sûres" aurait été un doux euphémisme ; elles étaient devenues un champ de bataille, une plaie vive, un chaos social où la pire barbarie s’épanouissait.

Régulièrement s’élevaient les hautes flammes de quelque incendie. Cris féroces des agresseurs et hurlements d’épouvante des victimes retentissaient partout.

Je n’avais plus de chez-moi, mon immeuble avait été incendié. Il n’était plus à présent qu’un tas de décombres noirs et fumants.

 

Tous les arbres de tous les squares, de tous les jardins publics, avaient été abattus avec acharnement à coups de haches, les buissons arrachés. Les policiers étant devenus aussi fous que les autres en grand nombre, il n’y avait plus de police.

J’en étais réduite à errer, à me faufiler, la peur au ventre.

Je me revois. Presque constamment la cible des poursuites...de poursuites qui me menaient de pièce en pièce, de coursive en coursive, d’appartement aux vitres brisées en appartement aux fenêtres explosées ; qui s’achevaient dans les endroits les plus improbables : la pente d’un toit, le creux suiffeux d’une cheminée, quelque labyrinthe de caves où, trouvant enfin l’obscurité de quelque recoin salvateur, j’échappais -toujours de justesse- à la furie de la meute humaine, et, peut-être même (à ce que j’avais entendu dire) à quelque repas cannibale que je n’osais imaginer.

Que s’était-il passé ?

Que se passait-il ?

J’aurais tant voulu le savoir !

Hélas, vue la tournure des évènements, cela restait hors de ma portée.

J’étais trop stressée et je n’avais pas suffisamment de temps pour m’arrêter à méditer, à y réfléchir, ne fût-ce qu’une seconde. Au bout de quinze jours de ce régime, je considérais comme un miracle le fait d’être encore intacte, vivante !

Je me revois. Errante, aux aguets, parcourue en permanence de tics nerveux incontrôlables, dans ce qui était devenu une jungle jonchée d’éclats de verre, de carcasses de voitures carbonisée ou martelées par des barres de fer. A la merci des coups de folie de mes "semblables" devenus des monstres.

Comment savoir si tel ou tel homme, femme n’était pas sur le point de "basculer" ?

Et moi, n’allai-je pas "basculer", me trouver atteinte aussi un beau jour ?

En attendant, je vivais la vie des proies, avec pour tout horizon la survie au jour le jour.

Je me revois : passant mon temps à me faufiler dans des terrains vagues, à pousser des portes inconnues en espérant toujours que les pièces - tout aussi inconnues - où elles m’introduisaient étaient bien vides de toute présence humaine et donc exemptes du moindre danger pour ma propre vie ; m’engouffrant, en désespoir de cause et en dernier ressort, tandis que les glapissements de la meute se rapprochaient dangereusement, une fois de plus derrière une porte, dans un escalier de cave totalement obscur qui puait le salpêtre et dont l’étroit colimaçon avait tout pour me précipiter dans le gouffre, en bas des marches où j’ étais sûre de me rompre le cou !

Avec pour seules pensées quasiment automatiques "fuir" et " l’être humain est-il fréquentable ? "

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