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L'enfant et son ombre
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 Article publié le 3 juillet 2011.

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Je suis réellement né le jour où j’ai fait la connaissance de mon ombre.

Jusque ce jour-là de ma huitième année, un jeudi, je ne pensais pas grand-chose de mon ombre. Je m’habituais simplement à ses apparitions. Elle authentifiait de temps à autre mon existence, voilà tout. Elle me renseignait sur l’ensoleillement ou sur le moment de la journée que je traversais. Mais je ne faisais pas vraiment cas de ces informations. Je les intégrais dans mon univers en les oubliant. Et puis ma vie s’est brusquement précisée ce jour où j’ai compris que mon ombre m’accompagnerait partout et pour toujours.

Ce jeudi-là était pourtant un jeudi comme les autres jeudis. C’était le jour sans école, et je pouvais enfin me réveiller seul, traînasser au plumard. Quand je m’attablais, les miettes du petit déjeuner de mon père et de ma grande sœur dessinaient sur le formica de la table les cercles de leurs bols. Une sensation de liberté me pressait à la paresse, l’impression que le jour avait commencé sans moi.

Mais le jeudi, depuis quelques semaines, était triste et farceur et ressemblait à s’y méprendre à un enfant de mon âge : Julien Janvier. Et comme Julien Janvier personnifiait à la perfection l’ennui et la lourdeur ! Je perdis nettement l’appétit en réalisant que ce jeudi-là, pas plus que les précédents, je n’échapperais à la partie de tir au pigeon dans le grenier de la maison bourgeoise des Janvier. Car je n’éprouvais jamais aucun soulagement en logeant la ventouse de ma flèche dans le front de Julien Janvier, ou à le maltraiter des mille et une façons qu’il m’offrait avec une joie écœurante. Julien Janvier préférait l’humiliation à la solitude, et je ne supportais plus de le persécuter de la sorte. Je m’étais souvent insurgé contre ces parties de tir au pigeon, mais le père Janvier était assureur, voilà l’histoire, jouer au tir au pigeon avec le fils unique de l’assureur était ma mission secrète.

Et la bâtisse des Janvier m’impressionnait fort. Elle se situait dans la rue des écoles, ce qui ne me rassurait guère. Elle était si vaste et fastueuse que je ne savais jamais trop où y poser les pieds, ni même où poser culotte, pour tout dire. Il y avait un chiotte réservé à madame Janvier et je ne me souvenais jamais lequel. Julien, lui aussi, avait l’interdiction d’utiliser le chiotte de sa mère. Il devait, comme son père, chier ailleurs. Le jeudi précédent, j’avais commis l’outrage de parfumer les cabinets privés de madame Janvier, et comme je ne comprenais rien aux raisons qui auraient dû me l’interdire, elle a coupé court à ses explications en me forçant à constater combien « ça ne sentait pas bon ». J’étais donc remonté très remonté au grenier pour y poursuivre la partie de tir aux pigeons, et bien sûr Julien en avait ensuite pris plein les dents…

 

Arrivé rue des écoles, j’aperçus Julien Janvier sur l’autre trottoir, qui me faisait de grands signes avec les bras, inquiet de mon retard. A ce moment-là, comme souvent, j’étais occupé à moquer gentiment mon ombre, qui s’était aplatie et avait toute l’apparence d’un petit monstre obèse m’obéissant au doigt et à l’œil. Je me délectais de mon ombre comme un miroir déformant pris soudain de conscience. La perspective de la partie de tir au pigeon ne parvenait pas à me distraire de ma bonhomie.

Mais au moment de traverser la rue, d’amples nuages commencèrent de stationner au-dessus de nous, et je vis mon ombre se ramasser, disparaître un instant, et se traîner faiblement derrière moi, refuser obstinément de m’obéir. Je traversai la rue des écoles en attendant vainement la réapparition de mon ombre derrière moi. Je sentis le cramé des pneus de la voiture d’auto-école avant même de les entendre crisser, et je fis bien de courir, car le choc n’aurait pu être évité autrement. Le moniteur auto-école surgit de la voiture pour me passer un savon, en tremblant de tous ses membres, presque autant que moi-même et mon ombre quasi disparue, qui me précédait d’un rien. Julien approchait vers nous au ralenti, bras ballants, transi de soulagement. Mais tout surpris et tremblotant d’être encore en vie, il m’apparut évident que je n’étais pas dans ce monde pour perdre mon temps à jouer au tir au pigeon. Comme je regardai Julien Janvier avant de faire demi-tour, il marmonna quelque chose de pénible et de paniqué. Le ciel s’était encore assombri. Je venais pourtant de voir mon ombre disparaître en direction de Julien Janvier, mais je n’en étais pas moins étonné, stupéfait et fort triste de ne la trouver nulle part autour de moi. Je m’en voulais à mort d’abandonner mon ombre à la sempiternelle partie de tir aux pigeons, trop conscient de ce qu’elle allait endurer, mais je m’en retournai quand même sans elle. 

 

En approchant de mon immeuble HLM, j’aperçus ma mère depuis sa fenêtre, au quatrième, parler avec la voisine du sixième. Elles parlaient dans l’ombre du soleil, lui-même lourdement voilé par un amoncellement de nuages menaçants, et les deux femmes ne pouvaient évidemment se doubler d’aucune ombre. Leurs reflets, même, étaient invisibles dans leurs fenêtres ouvertes. Pourtant, ma main au feu que les grandes personnes possédaient bien elles aussi une ombre ! Mais j’avais la sensation si nette d’avoir brutalement grandi qu’il entrait dans l’ordre des choses humaines qu’on perdît son ombre en devenant adulte. Et en retrouvant toute ma bande d’amis, rassemblés au pied de mon immeuble pour ce qu’on appelait « la chasse à l’homme », qui se déroulait dans la forêt voisine, je pressai vivement les choses, n’étant pas à l’abri que Julien Janvier choisît ce moment-là pour grandir à son tour, abandonner son ombre, avec la mienne, au tir au pigeon, et venir me rejoindre pour la partie de « chasse à l’homme ».

Je bichais par-dessus tout, lors de ces « chasses à l’homme », endosser le rôle du « traqué » et disparaître dans le feulement d’un chêne, à quelques mètres à peine de mes poursuivants, et les regarder ensuite, du haut de ma planque, tourner autour de ma disparition en se grattant la tête. Je bichais la nuit qui perlait encore sur les esgourdes dressées des lièvres. Et le tapis pourri et fermenté des feuilles de l’automne précédent. Et le chant des oiseaux que nous imitions pour communiquer, pour indiquer nos présences et nos intentions secrètes. Et même les confrontations osseuses avec les frères Ledoux, qui imposaient un droit de passage sur le chemin aux grives. Et le ruisseau assoiffé, son champ dégorgeant de mottes chardonneuses, véritable porte d’entrée, mouvante et bosselée, de la forêt de chênes. Nous en rentrions tout écorchés des pieds à la tête, gonflés de vie, et passions le reste de la journée dans une sorte de semi-conscience, souriants pour rien, émerveillés par tout.

 

Ce n’est qu’en appuyant sur la minuterie de notre immeuble, le midi, que mon ombre se rappela à mon existence, longue, hautaine et renfrognée. Je sentais si fort ses reproches que je n’osais pas la regarder. J’étais terriblement en retard et salement arrangé par toutes mes chutes et courses en forêt.

Ma mère remarqua bien mes griffures de ronces, mes écorchures, le bas de mes pantalons trempés et les traînées de chlorophylle et de sève sur mes brodequins crottés. Mais elle garda ses observations pour elle, et se contenta de me demander comment allait la mère de Julien Janvier, avec une malice certaine dans les yeux.

Me revint à l’esprit cette histoire de chiotte réservé à madame Janvier, dont je n’avais soufflé mot à ma mère, gardant une certain désarroi, presque honteux, à l’idée que mon caca « ne sentît pas bon ». Ma mère fut prise de fou-rire en m’entendant raconter cette histoire et, admettant qu’une mère n’aime peut-être pas comme elle le devrait son enfant si elle refuse qu’il chie dans son propre chiotte, elle convint qu’après tout je n’étais pas responsable que l’enfant Janvier fût enfant unique et qu’il ne m’incombait pas de le divertir. Et elle se lança dans l’élaboration de pieux mensonges destinés à m’épargner la torture du tir au pigeon chez le fils de l’assureur.

Inutile de préciser combien mon ombre se montrait soulagée ! Elle qui m’avait laissé la gloire des blessures de « la chasse à l’homme » et avait supporté le monologue incessant de Julien Janvier, ses colères et délires d’enfant seul, son infâme partie de tir au pigeon ! Mon ombre obéissait à nouveau à chacune de mes impatiences, franchement découpée sur la toile cirée, au milieu de toutes les sœurs que le soleil réapparu offrait aux objets, aux couverts de la table dressée de frais. Elle me répliquait avec précision et docilité dans chacun de ses échos chinois, fidèle, sereine et résignée, comme si elle venait de comprendre qu’elle devrait me supporter, quoi que je fisse, jusque la fin.

 

 

 

 

Ce texte était écrit à l’invitation de l’association Act’Arts pour leur recueil collectif 2010 de nouvelles, sur le thème des souvenirs d’enfance.

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