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L'étrangère
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 Article publié le 3 juillet 2011.

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Au lever du soleil, Elinborg, jeune islandaise de Keflavik, rêva d’une première étreinte amoureuse avec le taciturne Erlendur, dont la seule vue, depuis des semaines, la plongeait dans une euphorie incontrôlable.

L’éducation libérale qu’Elinborg avait reçue, la générosité prévenante de son père, comme les tempéraments expansifs de ses frères, ne l’avaient en rien préparée à l’attrait presque morose qu’exerçait sur elle un caractère aussi sombre que celui d’Erlendur, caractère doublé d’un machisme rentré et d’un égoïsme supérieur.

Les manières abruptes et le parler à la fois paysan et hautain de ce gars-là l’embrasaient autant qu’ils la désolaient, et la maintenaient dans une mauvaise conscience dont elle avait honte. Elle attirait énormément les hommes et feignait parfois de se reprocher de leur céder trop souvent, mais c’était véritablement la première fois qu’elle rencontrait un garçon aussi coincé qu’elle-même, et au rythme où se figeaient leurs rapprochements, elle commençait à se dire qu’il ne pourrait jamais rien se produire entre eux et qu’elle n’avait pas fini de s’en mordre les doigts.

La puissance de leur timidité magnifiait leur rencontre au point d’affadir jusqu’au grotesque les quelques aventures qu’Elinborg avait jusqu’ici tenues pour de véritables dons du ciel. Ils avaient dû, avant d’échanger quelques mots, absorber une quantité extraordinaire du Ouzo que le vieil Angelopoulos importait directement de son Polikastro natal. Ouzo dont ils avaient l’un et l’autre une habitude consommée, ce qui n’accéléra en rien les choses. Entre eux, au contraire, la glace se rompit à n’en plus finir, dans ce mélange de langueur et d’exaltation, propre à l’authentique passion naissante, qui les envoya fort proche du coma et du petit matin, affronter les steppes mouvantes du plumard, avec une agilité, une férocité et une précision qu’ils ne se connaissaient pas, le sang empoisonné par un alcool plus dur encore, plus pur, plus addictif. 

En reprenant connaissance, Elinborg ne pouvait totalement se défaire du sentiment de voir Erlendur pour la première fois de son existence. Son trouble était d’autant plus prégnant qu’ils présentaient tous les symptômes de l’amour et se comportaient exactement comme s’ils s’étaient toujours connus, Erlendur y compris, dont les mouvements douloureux, depuis son inconscience alcoolisée et bienheureuse, trahissaient une habitude ironique et désabusée. Il était étendu là, sur les draps défaits, les pieds au soleil, et Elinborg ne parvenait pas, dos à la fenêtre, à se défaire de cette impression qu’elle manquait complètement, irrémédiablement, cette histoire qu’elle n’eût pourtant pu vivre avec davantage d’intensité. En ouvrant la porte-fenêtre de la chambre d’hôtel, Elinborg s’emplit avidement les poumons de la pollution vive et bruyante de cette étroite rue parisienne d’où, sans réelle surprise, quoiqu’un brin émerveillée, elle apercevait scintiller la tour Montparnasse. L’été déclinant, le bleu refusait de quitter le ciel, la façade glacée de l’immeuble de bureaux, en face, éblouissait de soleil. Il n’était pas loin de midi.

La femme censée faire leur chambre frappa à la porte avant d’introduire son passe dans la serrure. Elinborg lui annonça depuis la fenêtre, dans un français parfait et légèrement supérieur, qu’ils réservaient la chambre pour une nuit supplémentaire et se donnaient encore une petite heure avant de débarrasser le plancher pour une excursion roborative. Erlendur lui-même, dont l’échange entre les deux femmes venait d’ouvrir un œil, et qui n’avait jamais quitté son village islandais natal que pour Keflavik, à quelques kilomètres, n’en marmonna pas moins lui aussi dans un français sans accent. Il tâchait simplement de dominer ses râles ivrognes et ses défauts de langage, pour que la silhouette nue, et parfumée au sexe, qui venait de quitter les faux jours de la fenêtre, trouvât expression vaguement humaine aux sentiments qui traversaient sa gueule de bois. La femme, à travers la porte, leur souhaita une heureuse journée et tourna les talons pour la chambre suivante.

Tout ce qu’Elinborg et Erlendur virent cet après-midi là, les musées, les alcools qu’ils partagèrent, les architectures dont ils traversaient les ombres, et même le début d’engueulade qu’ils déclenchèrent au coin d’un zinc parisien, tout les rapprocha d’une manière insupportable. Elinborg se montra à plusieurs reprises énervée contre elle-même, déjà consciente qu’elle ne pourrait jamais tenir des promesses d’amour aussi démentielles. Elle était toute à ce savoir, repliée, calfeutrée de tendresse ou au contraire un brin agressive, tandis qu’Erlendur n’en voulait rien savoir, suspendu à quelque détail de la physionomie d’Elinborg, à quelque scintillement duveteux et agaçant dans sa nuque blonde, - comme celui d’un miroir microscopique dont un esprit farceur eût joué, pour la seule distraction d’Erlendur-, ou à l’air perpétuellement ahuri de ses billes bleues d’enfant gâtée, d’enfant aimée de toutes parts, parlant les dialectes et les silences les plus désuets de l’amour, malgré elle et malgré la froideur de sa conscience. 

C’était désormais dans un français plus relâché, mi-fainéant mi-argotique, qu’ils devaient se dissimuler à eux-même l’ennui que leur inspirait la vie parisienne, la lassitude hystérique dont débordaient les trottoirs, comme les chuchotements connaisseurs des musées qu’ils avaient visités. Ils finirent par dénicher une brasserie d’où ne plus bouger et où ils produiraient un effort extraordinaire pour s’intéresser à autre chose qu’à leur sexe. Coquin, voyou, crapule, tous les petits noms dont Elinborg perçait les feuilles de choux d’Erlendur avaient un doux parfum de faux reproche, de vraie nostalgie, comme si elle n’eût rien trouvé de plus aphrodisiaque que de lui faire ainsi ses adieux. Il ressentait lui aussi le côté définitif, unique et avorté de leur histoire naissante, mais feignait de comprendre qu’elle lui reprochait gentiment de ne penser à rien d’autre qu’à mélanger leurs sueurs aux fragrances vieillottes du parquet de leur piaule d’hôtel parisienne, ce qu’ils firent bientôt avec violence et humour, dans une sorte de répétition générale de toutes les étreintes qu’ils connaîtraient ensuite dans leurs vies respectives, graves et sans limite, chirurgicaux du cœur ou naïfs comme des aveugles, jusque s’effondrer avec bestialité dans le sommeil.

Lorsque Elinborg reprit connaissance, épuisée, radieuse mais cette fois-ci seule, et à présent dans son lit de Keflavik, loin de la pollution grisante des façades parisiennes et tentant de conserver quelques traces, quelques enseignements, de ce rêve âpre et violent, elle se demanda soudain si elle était bien, quelques minutes plus tôt, cette Islandaise rêvant qu’elle était Française, ou si elle n’était pas plutôt, à présent, une Française rêvant qu’elle était Islandaise.

 

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