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Le cactus à tarentules
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 Article publié le 3 juillet 2011.

oOo

Si je suis le même

que celui que je serai demain,

c’est à peu près au sens où je suis

le même que mon voisin :

un homme parmi d’autres.

 

Clément Rosset, l’objet singulier

(retour sur la question du double)

 

 

J’ai lu intégralement loin de moi[1], l’essai de Clément Rosset sur le sentiment d’identité, en attendant mon tour à la Caisse des Allocations Familiales de Lille. On avait oublié de me fêter la Saint Rémi[2] et j’étais particulièrement remonté.

Pour quelque raison paradoxale, on avait trouvé plus humain d’accoler notre nom à notre numéro d’attente sur le panneau lumineux indiquant l’ordre et la fréquence de nos passages. Ainsi y lisait-on depuis une demi-heure : 0646 - Henry Noc – guichet A

La plupart d’entre nous jugeaient évidemment qu’il s’agissait là d’une violation particulièrement flagrante de notre identité privée, mais force nous était de constater qu’un effort tout aussi flagrant avait été consenti pour rendre notre attente plus agréable. Les chaises en dur avaient été remplacées par des banquettes confortables et par des fauteuils de velours dont les salles obscures eussent à bon droit pu se montrer envieuses. Des cloisons avaient été abattues, l’espace d’attente était intégralement utilisé, la lumière s’y diffusait librement, les coloris pastels des murs et du sol, intégralement recouverts d’une moquette dernier cri, piliers compris, fardaient harmonieusement les reflets du jour sur les visages pleinement offerts au temps. L’espace de jeux aménagé pour les enfants des allocataires était doté de toboggans et de tourniquets, de tatamis aux couleurs vives pour amortir leurs roulades et leurs culbutes. Il y avait également un coin « littérature enfantine » tout à fait impressionnant, et à l’évidence le quartier s’était donné le mot et envoyait ses enfants, le mercredi, attendre Godot dans ce monde flambant neuf. Leurs parents, dont certains n’avaient rien à faire ici, y retrouvaient des connaissances qu’ils ne voyaient parfois plus depuis des lustres, retrouvailles qui nous valaient les effusions les plus touchantes, les rabibochages les plus improbables.

A première vue, l’objectif de créer du lien social était largement atteint. Insensiblement le ton des employés de la « Caisse » vis-à-vis de leur clients s’était adouci, on n’entendait plus les pétages de plombs habituels et autres hurlements caractéristiques de ce genre d’endroit, surtout au début du mois, lorsqu’il y avait retard ou litige sur le paiement du R.M.I. ou des allocations familiales, lorsque la « Caisse » était bondée de râleurs, comme ce jour-là. Au moins, dans ce décor vaste, confortable et épuré, on perdait efficacement tout désir d’étrangler son prochain et un observateur extérieur n’eût sans doute pas entendu qu’on prétendît ressentir une quelconque morosité à se rendre dans un espace où, à d’autres époques de sa vie, on se fût mené par simple plaisir.

Pourtant, une dépression collective finissait bel et bien par gagner la salle d’attente. Cette chute de tension était pour ainsi dire palpable. Quelque chose, dans l’acoustique irréprochable de l’endroit et dans la liberté de mouvement qui y régnait, conférait aux respirations, aux paroles, aux faits et gestes, une proximité trop parfaite qui imposait un silence fait de méfiance et d’anxiété, et forçait à l’immobilité la plus inquiétante. Même les enfants, pourtant particulièrement servis, livrés à eux-même et à leur imagination, étouffaient leurs voix et calmaient leurs mouvements sans que la moindre remontrance ne leur fût jamais adressée. Il régnait dans ce parc fermé comme une atmosphère de fin de vie où on chuchotait en attendant le coup de grâce, et les enfants ne savaient qu’y faire.

Ma voisine directe, fort envoûtante, m’était d’un grand secours chaque fois que je levais les yeux du livre de Clément Rosset et devais confronter la thèse qu’il y défend à notre réalité présente. Le parfum très subtil de cette femme, la générosité des faux-jours insinués dans son corsage, le fuseau interminable de ses quilles, les regards intrigués et intrigants qu’elle me lançait, m’étaient infiniment précieux quand il s’agissait pour moi, dans ce décor feutré et plombant, de goûter ma vie. Je voulais bien, comme Rosset nous y invite, jeter le Moi de l’autel et refuser, comme dirait Palante, d’y mettre quoique ce soit d’autre à sa place, mais qui donc, dans cette « Caisse », à commencer par moi-même, eût défendu l’idée qu’on se présentât tout entier dans son identité sociale ? Identité sociale que beaucoup, précisément, ici, tenaient pour proche du rien !? Le « je est un autre » de Rimbaud est enthousiasmant, lorsqu’il évoque la multiplicité et l’indéterminable dont on ne cesse de se faire et de se défaire, et on remise alors sans souci particulier l’idée d’une identité personnelle, une et inaltérable de la naissance à la mort, au rebut de nos fantasmes les plus creux, au profit de notre identité sociale, incessamment changeante, peut-être, mais véritablement la seule dont on puisse répondre avec certitude. Mais lorsque cette identité sociale est elle-même réduite à néant, cette formule rimbaldienne, révolutionnaire en son temps, mais désormais ânonnée comme à la confesse sur les bancs républicains, ne tarde pas à alimenter avec encore plus de vigueur l’idée d’un Moi, d’un Autre injustement détruit, et qu’il s’agirait précisément de rattraper comme on entreprend de rattraper le mirage d’un Sosie. Et il fallait à cette femme, pour revenir à ma mystérieuse voisine, de sacrés arguments pour que je continue de trouver à la théorie de Rosset quelque vérité et parvienne à me contenter réellement de moi-même.

Mais quand ce fut à son tour de se présenter au guichet, cette femme soulagea cette fois ma perplexité avec un à propos philosophique déconcertant. A peine s’était-elle levée de son fauteuil que la salle entière s’esclaffait sans raison apparente, et hurlait bientôt des noms d’oiseaux assez moches et tordants, et selon une telle surenchère d’improvisation qu’on dut porter assistance à un vieil homme victime de contorsions hilarantes et incontrôlables, véritablement au supplice. En levant la tête vers le panneau, où le nom de la femme clignotait toujours avec autorité, je fus à mon tour pris d’hilarité et tenté d’applaudir à tout rompre mon évanescente voisine qui jetait à présent des regards crânes autour d’elle en haussant les épaules, qu’elle avait délicieuses comme le reste, ce dont elle se faisait une conscience un peu trop sûre, peut-être, mais qui ne laissait en tous les cas aucun doute sur son identité sexuelle. On n’en lisait pas moins, au grand effarement général, sur le panneau du flux humain de la « Caisse » : 0407, Roger Traverse, guichet E. 

Selon toute vraisemblance, cette femme venait pour représenter un homme, son homme ou un frère, et défendre ses intérêts auprès de la « Caisse ». Et on la vit bientôt fournir papiers et renseignements en lieu et place de son Roger Traverse et répondre avec calme et précision à son interlocutrice, elle-même tout d’abord un peu décontenancée, mais qui ne tardait pas à se convaincre qu’elle avait bien affaire à la personne qui avait tiré le ticket n°0407. La femme se comportait en tous points comme si elle eût été celui à la place duquel elle s’était déplacée, non pas comme un homme (loin de là, et c’est ce qui avait déclenché l’hilarité générale) mais comme si, en se désignant, elle désignait cet homme. M’a bien traversé l’esprit, comme l’esprit de beaucoup je suppose, l’hypothèse que cette femme fût un homme, comme m’enjoignait de le croire le panneau inquisiteur où je lus une nouvelle fois son nom mâle. Mais même si tel était bien le cas, cela ne calmait en rien l’étrangeté qu’il y avait à la voir répondre au nom de Roger Traverse, et pour tout dire les multiples et savoureux arguments qu’elle m’avait offerts pour dominer ma morosité m’empêchaient d’y donner totalement foi. Je remarquai qu’autour de moi les visages et les attentions s’étaient comme figés. Je repérai bien ici ou là quelques sourires encore pendus aux lèvres, mais on trouvait tout de même la scène moins drôle, ou tout du moins y avait-il désormais en elle quelque chose d’unique, d’inédit, d’incomparable, et un certain envoûtement succédait à l’esclaffe. Bientôt, on recommençait à s’emmerder, à déprimer ou à rêvasser, sans que la mémoire ne trouvât rien de cocasse à conserver trace d’une femme accoudée au guichet des Allocs répondant avec les plus grands naturel et application à des questions adressées à un homme. C’est là au contraire le genre de comique qu’on s’empresserait plutôt d’oublier, quand on conçoit d’une telle incongruité comme un arrière-goût de cauchemar, assez savoureux certes, mais cauchemardesque quand même.

Quand mon nom est à son tour apparu sur le panneau lumineux, je me sentis infiniment soulagé, non pas que mon heure eût enfin sonné (j’avais pourtant une furieuse envie d’en découdre avec les rouages administratifs de la maison), mais de ne pas y découvrir au lieu de mon nom celui de Georgette File ou de Martine Hall. Après l’épisode « Roger Traverse », le caractère fantomatique de l’identité sociale ne m’apparaissait pas moins évident que celui de l’identité personnelle, du Moi, telle que Rosset en parlait dans son étude, et sans l’une ni l’autre, sans identité personnelle ni identité sociale, je doutais si fort de pouvoir encore me tenir sur mes quilles et articuler quelques mots que je jubilai littéralement d’y parvenir. Et au lieu de me présenter au guichet, moment que j’attendais tout de même depuis bientôt deux heures, je ne trouvai rien de plus impérieux que de rejoindre la rue et d’y tester ma nouvelle liberté, lentement, longuement, jusqu’au Boulevard Montebello et le bar-tabac d’une certaine Françoise, qui aurait l’apparence et le phrasé exotique d’un camionneur Ouzbek.

Une femme ou un homme assez semblable à moi-même devait s’être présenté(e) au guichet de le Caisse qui m’était dévolu, et je n’y trouvais rien à redire, quand bien même eût-on rempli mon propre dossier à ma place et l’eût-on renseigné dans mon dos avec mes propres données biographiques. Car à ce moment-là, immobilisé sur le trottoir pour allumer ma Drum filtre, dans la pollution et le tintamarre de la ville indifférente, permanente, je me fusse reconnu une parenté plus forte avec le cactus à tarentules que je ne me reconnaissais une ressemblance, même lointaine, avec celui que j’étais deux heures plus tôt.

 

 

 

Texte paru dans le Gorgnard n°14 (juin 2010) consacré au philosophe Clément Rosset.



[1] 1999, éditions de minuit.

[2] Le Revenu Minimum d’Insertion (R.M.I) était perçu le 5 de chaque mois, et certains baptisaient ce jour-là la Saint Rémi. Le R.M.I est devenu le R.S.A (Revenu de Solidarité Active) en 2009

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