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 Article publié le 9 juillet 2005.

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Chacun a ses points et ses instants de superstition. L’on évite, ou l’on privilégie au contraire, tel acte, tel lieu, tel aliment, telle couleur ou tel chiffre, ad libitum... On se le pardonne d’autant plus facilement qu’on est pleinement conscient de sa faiblesse momentanée qui est de déroger, sur des détails souvent peu signifiants, à ses habitudes rationnelles voire à son credo rationaliste. Parfois il s’agit aussi de sacrifier aux convenances. Partant, l’on se sent disposé à la même indulgence envers autrui, mais, on ne s’en rend pas compte sur le champ, c’est à condition que ce dernier fasse la même démarche intellectuelle et qu’il opère en toute conscience, acquiesçant à ce qu’il sait une faiblesse. Or rien n’est moins évident.

Il n’y a guère de tabous, d’interdits rituels, de stigmates, pour lesquels on n’ait, à la longue, inventé une bonne raison. Les contraintes vestimentaires ou corporelles s’expliquent par le climat et l’hygiène nécessaire liée à celui‑ci. Les contraintes alimentaires par une saine diététique préfigurant les découvertes et les certitudes modernes en la matière. Scarifications et mutilations auraient des vertus prophylactiques et l’explication « hygiéniste » de la circoncision, par exemple, a eu tant de succès qu’elle est devenue, aux Etats-Unis, une précaution médicale largement recommandée, indépendamment de toute appartenance religieuse. Bref, le progrès consiste à rationaliser a posteriori des pratiques parfois millénaires qui n’avaient pourtant pour source première que le caprice théologique ou un sens révérenciel de la pureté. Et l’on sent chez les adeptes de quelque coutume que ce soit une intense jubilation quand ils peuvent se livrer à un tel rapprochement.

Ici, une anecdote. Déjeunant dans un restaurant chinois avec un collègue et sa compagne, je fus surpris d’entendre celle-ci défendre avec chaleur un certain nombre d’interdits judaïques concernant la consommation de crustacés. Il y avait, dans le ton, un sentiment d’évidence et de triomphe car la science la plus actuelle révélait la nocivité de ces chairs dont l’absorption faisait, en particulier, monter le taux de mauvais cholestérol et avait ainsi des incidences sur le système cardio-vasculaire. Je répliquai, avec la sécheresse la plus neutre possible, mon argument habituel, celui‑même de la rationalisation a posteriori. Qu’avais-je dit là ! Je m’attirai un patent courroux muet qui se traduisit par une dérobade : la dame disparut sans prévenir et nous apprîmes peu après qu’elle avait quitté le restaurant sans autre forme de procès.

Je me trouvai soudain dans la position désagréable de l’offenseur, du perturbateur : je venais apparemment de faire preuve d’une certaine intolérance et l’on ne m’avait pas laissé - l’on n’avait pas voulu me donner - l’occasion de me rattraper, de me justifier encore, voire de m’excuser... Du moins c’est ce que je crus sur le moment, mais, à la réflexion, m’apparut tout autre chose. Dans l’esprit de cette dame, ce n’était pas, de ma part, un acte d’intolérance ou d’incompréhension envers la foi d’autrui que je venais d’accomplir, mais un acte patent de désaveu envers la science et la raison qui la sous‑tend. Je m’étais comporté en obscurantiste et c’était sa foi en la science que je venais d’offusquer. Ma faiblesse, en l’occurrence, peut s’interpréter ainsi : j’étais prêt à lui accorder - à lui pardonner - son instant ou son point de superstition, comme je me l’accorde et me le pardonne, à condition toutefois qu’elle fût consciente, ce faisant, d’entrer dans l’irrationnel et d’y sacrifier, à condition qu’elle reconnût la vraie nature de sa réaction comme de sa croyance ! J’avais pensé naïvement que chacun pouvait admettre sa part d’irrationalité et l’assumer comme telle, mais elle croyait, dur comme fer, être dans le cours de la plus saine et droite raison et s’émerveillait seulement de ce que les plus antiques tabous fussent si raisonnables ! J’avais donc tort et étais dans l’illusion ; elle était scientifiquement dans le vrai !

Et je voudrais placer cette anecdote en contrepoint à l’injonction qui ferme mon appel à la tolérance, intitulé « Le droit à la nuance » et donné pour éditorial à la RAL,M n° 6 : « Il ne suffit plus de raison garder, il faut devenir rationaliste militant ! ». Beau programme, ma foi ! Une telle aventure, banale, quotidienne, révèle toutefois que l’homme agit plus volontiers sous l’influence de la croyance que du savoir, au point de placer son rapport à la raison sous le signe de la foi. Dans ce cas, l’argumentation devrait faire repasser par l’expérience toutes les affirmations lancées, il faudrait d’abord pouvoir constater que les influences toxiques évoquées sont avérées et déterminantes pour la santé. Mais cela même ne prouverait pas que le tabou a été institué en connaissance de cause ! Établir les faits par l’observation et la quantification donc, sélectionner les preuves possibles, les mettre au ban d’essai : c’est le protocole des sciences expérimentales. C’est aussi, quand il faut s’éloigner du quantifiable, repasser par le tout du réel et, si l’on y réfléchit un petit moment, ce dernier est presque inaccessible tant il est immédiat ou médiat... Qui aura la patience du détour et la rigueur accumulative qu’il faut pour concaténer les raisons sans sauter de maillon, surtout quand l’on traitera plus d’opinions que de faits, quand l’on aura l’impression de « peser des œufs de mouche dans des toiles d’araignée » ? En la matière, la croyance est économe, elle fait gagner du temps et évite l’effort de recherche, elle donne aussi bonne conscience ! La première tâche du « rationaliste militant » sera donc de traquer partout et toujours, et chez lui d’abord, les avatars de la croyance, d’autant plus perverse qu’elle donne la sensation de savoir parfaitement et si polymorphe qu’elle épouse sans difficulté l’allure de la raison raisonnante !

Serge MEITINGER

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