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À propos de la « pluie »
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 Article publié le 14 octobre 2011.

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La pluie m‘a toujours évoqué l’écriture. Peut-être faut- il y ajouter le É majuscule à cause du déluge qui est la matrice de mon livre. Le premier chapitre est l’embarquement dans l’arche, c’est-à-dire le couloir de l’immeuble qui s’appellera plus tard « la maison de pluie ». Les deux sexes de l’espèce humaine y sont embarqués. La pluie au dehors redouble comme la fiction qui oblige ce couple tout à fait occasionnel à passer d’une rencontre à l’autre, d’une brèche à l’autre, d’un palier à l’autre, construisant eux-mêmes l’Arche de leur rencontre. L’homme a semble-t-il laissé derrière lui, femme, enfants, ami « invité ». Le terme invité laisse supposer qu’il était à table et qu’il a dû quitter sa petite compagnie inopinément, ou peut-être sous l’injonction d’un quelconque désir. La femme semble l’attendre dit-il et sans doute il savait aller au devant d’elle. Le lecteur pourra s’écrire son histoire d’amour, car l’auteur, si je puis dire, ne se mouillera pas tout au long de cette histoire de pluie, quant au degré de sentiments que les protagonistes éprouvent l’un pour l’autre, encore que l’homme fasse part de son peu d’attirance pour cette femme au tout début du chapitre. On peut penser que l’homme veut se mentir à lui-même. Il se laisse entrainer par la femme comme Adam au paradis terrestre. Concomitance ici entre le paradis terrestre et l’Arche. Ici l’arche qui est la maison de pluie sera leur paradis, duquel à la fin du livre, ils seront expulsés par l’ange qu’ils rencontrent dans la maison, et qui semble tour à tour une statue ou une figurine découpée dans du carton. « Un ange à découper avec son socle à plat marqué d’un pointillé et à l’intérieur les mots : PLIEZ ICI »

Leur déambulation les transporte malgré eux dans une série d’aventures qui les effraient ou les mettent dans un état hypnotique propre à les rapprocher ou au contraire à les éloigner l’un de l’autre. Ils semblent se déplacer comme en rêve. On pense évidemment à « l’auteur de leurs jours » qui plane au dessus d’eux comme un grand aigle dans un hall immense évoqué comme une sorte de construction du XIX° siècle au cours du chapitre, sorte de verrière, mariage de la technique et de l’art du Paris des marchands, capitale du XIX° siècle qu’affectionnait Walter Benjamin. L’homme suit la femme comme à regret, mais c’est ce regret qui colore son attirance grandissante pour la femme. Cette attirance, il n’en comprend pas la nature et elle l’inquiète. Elle sent la pluie, elle est la pluie, rentrée avec lui dans ce qui était sensé les en protéger, en tout cas l’homme croyait-il chercher cette protection.

On se déguise ses propres désirs comme on se colle de fausses moustaches. L’homme au couteau rencontré dans l’escalier du début et qui raconte son enfance, révèle la sienne à l’homme du couple et taillera les brèches par lesquelles ce couple devra passer. Ce couteau est dit « inoubliable » comme le seront les multiples coupures de leur parcours. » C’est la main, tout d’abord, que l’homme et la femme aperçoivent. La main sur le mur, puis une tête vient, les épaules, tout le corps, puis rien ».

C’est ainsi qu’apparaît l’homme à moustaches. C’est d’abord l’obscurité puis à nouveau la lumière. Et c’est l’apparition du corps entier de l’homme à moustaches. C’est l’apparition du corps sexué, du corps brandi avec sa pilosité indécente et sa capacité de pénétrer le corps de l’autre. En l’occurrence celui de la femme évoqué par la lune. Plus précisément le clair de lune en opposition à la nuit de la moustache de l’homme au couteau, sa moustache en paillasson, qui jouera un rôle important dans les chapitres suivants, notamment dans le chapitre « Le congrès », où ils devront s’essuyer les pieds sur le paillasson pour pénétrer dans le congrès où ils se connaitront au sens biblique du terme. L’homme en particulier craint l’homme au couteau « pas couper le quiqui » La femme et l’homme se chamaillent souvent. La femme mord son compagnon à la lèvre avant l’apparition du moustachu. Leurs rapports d’ailleurs sont donnés à voir par le moustachu qui brandit son couteau en leur disant : « voyez ces lueurs sur la lame » et tout de suite après : « L’homme et la femme regrettaient la pluie »

De brèche en brèche la sexualité obscurcit leurs rapports et tous les lieux qu’ils rencontrent ainsi que les personnages avec lesquels ils se trouvent confrontés ne sont que des découvertes de cette fatalité qui les attire l’un vers l’autre. J’ai souvent pensé aux couples de Kafka qui ne sont toujours qu’en asymptote lors de leur tentative de rapports sexuels. Le costaud chapeauté les place dans l’image d’eux-mêmes en jongleurs. Le jardinier lui aussi moustachu, (tout prépare le paillasson paradisiaque du congrès), les arrose avec de l’ironie, laquelle ne les rassure pas.

La rencontre avec l’ange en contemplation devant un plan, celui de la création, c’est-à-dire celui du labyrinthe dans lequel sont engagés nos deux « héros », les confronte à l’ambigüité de la lumière, qui a « un bourdonnement noir et jaune ». En effet, une mouche bourdonne dans la main de l’ange, qui mélange la luminosité à la noirceur. La lumière est aussi comme une nécrose, une manifestation de la mort, un bruit continu comme celui de la pluie, comme celui de l’écriture : « La mouche quelque part voyage dans son coude, jusqu’à la pliure… » L’ange abrite la mouche qui éclaire « la boite aux lettres » « creusant le bois de la table » où l’ange est accoudé. De même que sur le plan est indiqué que : » Vous êtes ici », aussi bien nos deux héros que le lecteur qui les suit. L’écriture est évoquée par la figure de cet ange qui est tout aussi bien l’écrivain que le lecteur. De l’ange à l’aigle voici le plan dévoilé : c’est du parquet. Et plus loin : « c’est grand, c’est désert… » À propos de la femme : « Sa jupe est blanche comme ses dents » comme la baleine de Melville, comme la fameuse page blanche de Mallarmé. À propos toujours de l’écriture et de son sexe, investissant cette blancheur : « Le corsage de sa compagne est couleur d’une taie sur l’œil de Tirésias » le devin androgyne de la mythologie Grecque. Notre couple évoquant peut-être l’androgyne primordial du banquet de Platon et des Pythagoriciens. De la même manière : « l’homme fit tressauter le Silver de son rire, qui fit voler son perroquet couleur de forêt sur l’épaule de la femme » et voici convoqués le psittacisme qui condamne toute parole, la pliure de la pluie, la verticalité et les rigoles de l’horizontalité, le chapeau du costaud, des bords desquels dégouline du sable celui des paroles provoquées par les images, le chapeau du jardinier d’où dégoutte l’eau de l’arrosage pour faire pousser la beauté florale d’une idylle. Pour ce qui a trait à la perméabilité de leurs attouchements amoureux, les vêtements de pluie n’arrêtent pas de leur tomber sur les talons ou de revêtir in extremis leurs épaules selon le bon vouloir des corps et leur plus ou moins de disposition à « mouiller ». D’un bordel à une bibliothèque, nos deux héros traversent la maison de pluie qui semble être interminable, en écrivant leur aventure, passant la brèche tête bèche, lisant ce qu’ils écrivent, écrivant ce qu’ils lisent, passant d’un couloir à un palier, d’une pièce à un escalier.

Chacune de leurs étapes les met en conflit. Ce premier chapitre est comme la construction de la maison de pluie dont la dernière pièce est le vestiaire où congressent les imperméables de tous les jours de pluie. Ils ôtent leurs imperméables et se connaissent enfin, se voient nus, font l’amour et : « Pratiquent la brèche » et la femme dit qu’elle a perdu la voix comme on dit qu’on reste sans voix.

Le second chapitre intitulé la pluie, met en cause cette dernière, dans la perte de voix de la chanteuse, cependant la pluie elle-même est chanteuse. Ne chante-t- elle pas sa perte de voix, n’est-elle pas la voix même du silence ? J’ai utilisé quelques éléments de la vie de Maria Malibran comme précédemment, j’avais été interpelé par «  La pluie sur les boulevards » le poème d’Audiberti, un des plus grands poèmes du xx° siècle.

L’homme et la femme dialoguent. Cantatrice, elle lui raconte comment elle a perdu la voix à cause d’un rendez-vous, en fait un mauvais tour ourdit par son père abusif, à Venise. Le froid est cause de cette aphonie mais bien davantage, l’attente et la déception. L’homme du début est confronté à cette blessure de la femme dans le froid du vestiaire qui est comme le lieu de l’écriture où la voix reste en souffrance. C’est ce que j’appelle la parole tue sous le texte. J’ai voulu donner à la femme une identité, celle d’une aventure. Un père abusif, une mère extravertie, une scène familiale, donc, théâtrale, entre la comédie et le mélodrame. Le lecteur cherche toujours le pourquoi et la raison de tel comportement d’un personnage, j’ai voulu le satisfaire. Cette histoire en vaut bien une autre, tout y est, la pluie, le froid, la déception amoureuse (le chien remplaçant l’homme attendu, ajoute le grotesque, corse l’ironie de la fiction éclairant le personnage de la femme). L’homme restera toujours sans identité. J’ai monté ce chapitre au théâtre sous le titre « Venise aphone ». Cette pièce avait lieu dans un vestiaire qui tout aussi bien évoquait une loge de théâtre. À tout texte préexiste un théâtre, lequel est en souffrance sous le texte.

Le grand chapitre intitulé « Le miroir de Venise » est constitué d’une seule longue phrase (plusieurs pages) sorte de monologue « ensemencé » par la locution « vous ne m’écoutez pas. J’avais lu un article de Benveniste sur Saussure et sur sa découverte des anagrammes dans le texte Latin, sorte de rime généralisée où un mot, voire un syntagme entier se faisait « entendre » dans le corps du texte. Dans ce chapitre, l’homme passe de l’endormissement au réveil en passant par le sommeil profond alors que la femme le secoue en lui répétant, « mais vous ne m’écoutez pas », le dormeur entend, disons, la poussière de cette phrase tout au long de son rêve-monologue, aussi bien que l’écrivain cherche à sortir le lecteur de cette longue digression qui laisse la femme soliloquer dans le froid. La fin du monologue de l’homme « dégrade » le discours jusqu’au sursaut du réveil. La langue s’étant décomposée en une sorte de soupe de phonèmes comme les pâtes enfantines en forme d’alphabet. J’ai voulu ce chapitre le plus musical possible, c’est comme une promenade en gondole et comme une évocation de celle de Liszt anticipant la mort de Wagner. On sent bien sûr l’influence de Joyce, (ne pas oublier que ce roman est très ancien pour moi). À le relire, je suis assez content de ces quelques pages qui me semblent assez performantes.

Suit un chapitre « La pluie », qui est celui des allégories, dessinées sur la glace par la patineuse qui est elle-même l’allégorie de l’écriture. Chaque arabesque convoque du savoir : mythologie, philosophie, figures bibliques, cabalistiques, poétiques etc.…ainsi que les figures de rhétoriques, L’ours évoqué un peu plus loin est le livre. On sait que l’ours en langage de typographe a plusieurs acceptions essentiellement il désigne argotiquement l’ensemble d’un texte de même qu’ourser signifie bavarder abondamment. Le « Congrès » se prépare pour les deux héros. Quant à l’ours il décline son identité : « L’ours à la beauté mâle d’une tour mauresque, patine le clapotis de son débarquement où s’est coulé le sens de sa menstruation » Bien sûr un autre argot se fait entendre ici, qui n’est pas de corporation, et qui fait allusion aux menstrues de l’héroïne. Ne dit-on pas en effet d’une femme qu’elle va « avoir ses ours », de même on dit que les anglais « débarquent ». Lucien de Samosate est également cité dans ce chapitre, notamment avec l’histoire « Véridique » de l’hippomirrmèque, sorte de fourmi géante de même que seront évoquées différentes chimères du même.

Le dernier chapitre s’intitule « Le congrès » (congresser, signale Borgès, est le terme ancien qui désignait la copulation). Il est mon préféré. Les deux personnages sont invités à s’essuyer les pieds sur un paillasson (mot qui rappelle Pallas ou Palasse la Minerve des Romains qui était la déesse de l’éloquence et qu’on trouve dans l’argot des typographes pour désigner un bavardage ennuyeux. Ce terme s’employant toujours au féminin : une palasse) et se faisant ils disparaissent dans les fibres et pénètrent au congrès sous forme d’une poussière de phonèmes afin de se répandre dans la nature qui se met à copuler de concert. Nous nous retrouvons dans le paradis terrestre où tout prend langue avec tout. Le rêve est réel le réel est rêve les arbres arbrent , les fleurs fleurent, les eaux les oiseaux les arches jouissent, nos deux se rencontrent il ne pleut plus : ils mirent leurs imperméables sur leurs bras, se sourirent, se prirent à la lettre mis au pied du mur.

Que dire d’autre sur cet ours déjà ancien ? Il me semble que ça tient et qu’une lecture naïve peut-être agréable, dépaysante, semée d’inquiétante étrangeté et que ça danse. Ce dernier chapitre est une fête où la langue s’en donne à cœur joie.

 

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