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 Article publié le 6 novembre 2011.

oOo

Je n’en finissais pas d’arpenter de vastes pelouses riantes et vallonnées, dont le vert émeraude tout illuminé de soleil ravissait l’œil par son aspect frais et extraordinairement propre.
Il est probable que je cherchais quelque chose ou plutôt quelqu’un, puisque je m’arrêtais régulièrement au niveau de groupes qui stationnaient sur le terrain, aux fins de demander :
- Vous n’avez pas vu Untel…est-ce que vous sauriez où je peux le trouver ?
Mais j’en étais pour mes frais : nul ne savait où se trouvait Untel…Personne ne l’avait aperçu. Et personne, de toute évidence, n’était disposé à m’inviter à se joindre à son groupe, de sorte qu’il me fallait reprendre, un peu la mort dans l’âme, le fil de mon parcours.
Je m’enfonçais dans les espaces ouverts, sous le soleil pétillant. Partagée entre le ravissement et une certaine forme de désarroi.
Des cerfs-volants apparurent dans le bleu pâle du ciel où ils dérivèrent, poussés par la brise nonchalante. Ils étaient d’un beau vert foncé, qui faisait vraiment plaisir à voir.
Partout autour, des familles et des attroupements de gens profitaient de la suavité de l’air : je vis des jeunes gens se renvoyer des frisbees avec d’amples gestes qui, pour mieux dire, semblaient sortis tout droit de morceaux de films tournés au ralenti ; ils souriaient, s’interpellaient, riaient. L’insouciance flottait, souveraine. De temps à autre, des rangs d’arbres sveltes, tirés au cordeau, m’escortaient. Rien ne paraissait en mesure de dissoudre cette ambiance de paradis sur terre.
Comme je venais de gravir une charmante petite côte flanquée de deux haies d’arbres, je débouchai sur un terrain plat verdoyant où l’herbe moelleuse s’étendait à perte de vue ; l’odeur de chlorophylle, d’eau et de lumière, enivrante, montait à mes narines
Je me dirigeai droit vers un petit groupe qui pique-niquait, puis, ayant été, une fois de plus, éconduite avec indifférence, vers un rassemblement plus conséquent, quelques enjambées plus loin. A ma surprise, je vis que le rassemblement était composé de deux groupes distincts : au centre, un groupe d’individus plus ou moins disséminés sur l’espace de la pelouse et occupés à dessiner, soit à même l’herbe, soit, quoique plus rarement, sur des tables à dessin aux allures d’échassier ; et, en périphérie, des alignements beaucoup plus réguliers de personnes assises ou debout occupées, cette fois, à mater, que dis-je, à scruter le travail des dessinateurs, avec une concentration égale à celle que mettaient ces derniers à parfaire leur œuvre sur les très larges feuilles de papier carrées qui s’étalaient devant eux, par terre.
Je m’arrêtai auprès d’une petite famille de spectateurs à l’air très sympathique :
- Que se passe-t-il ici ?
Le couple de parents, de suite, claqua de la langue à l’unisson tout en fronçant le sourcil, signes évidents que je les dérangeais. Cependant, le femme prit sur elle et, sans me regarder, m’assena flegmatiquement :
- Chchhh…il ne faut pas faire de bruit…c’est le grand concours de dessin !
Je soupirai et tentai désespérément de me hausser du col : cela me permit, non loin de là, d’apercevoir une petite fille qui n’arrêtait pas de changer de crayons de couleur à une vitesse frénétique.
Je continuai à remonter la file de foule : silence de mort.
Pourtant, tous ne regardaient pas, ou du moins pas avec la même attention féroce, exclusive : à terre, je butai bientôt contre une autre famille de pique-niqueurs. Me penchant vers eux cette fois, je me contentai de questionner, dans un quasi chuchotement : « Est-ce que vous savez où est Untel ? »
La mère de famille leva les yeux vers ma personne et, le visage empreint d’un agacement qu’on ne pouvait nier, me murmura à son tour d’une voix étrangement calme, presque douce :
- Je l’ignore. Vous devriez chercher là-bas…à la roseraie.
Ce fut en pointant résolument l’index de sa main droite du côté de l’est qu’elle m’indiqua la direction que je devais (me hâter) de prendre.
Puis, dans un geste hallucinant de rapidité, elle se saisit d’un sandwich emballé dans du papier kraft et me le tendit. Déjà, elle ne me regardait plus… 
J’eus la certitude qu’elle me tendait le sandwich pour se débarrasser de moi. L’air bête au possible, je m’en saisis, ne sachant ce que j’allais en faire. Dans l’expectative, je demeurai ainsi plantée de longues minutes, sans rien dire. Tour à tour, je regardai le sandwich fiché dans ma main et sa donatrice. L’instant suivant, me résignant enfin, je secouai ma torpeur : voilà que je m’ébrouai, avant de m’éloigner lentement, l’épaule basse. Inutile de s’acharner, rien à attendre d’autre de ces paisibles bougres…
A mesure que je remontais le terrain, je vis des tas d’enfants assis : « probablement, me dis-je bientôt, quelque groupe scolaire en sortie… ». Eux étaient loin d’être immobiles : ils se levaient, changeaient de place, bougeaient sans cesse. Leurs yeux brillaient d’excitation. 
Certains décochaient des sourires à tous ceux dont ils croisaient le regard. C’étaient des sourires un peu crispés, quelque peu excessifs sans doute. On sentait, en eux, courir cette électricité propre à leur âge.
Je souris, malgré moi, au spectacle de leur vitalité frétillante. Ma décision était prise : je tendis le sandwich dont je ne savais que faire. Immanquablement, à mon soulagement, l’un des gamins – un robuste blondinet en culottes courtes, à la coiffure en brosse et au sourire Kennedy – s’en empara. Le gosse me gratifia d’un « merci, m’dame » empressé que je vécus littéralement comme une récompense.
Mais ma joie, si intense fût-elle – allait être de courte durée : une silhouette d’adulte déboulait, en provenance de l’intérieur du cercle des spectateurs. Il s’agissait d’un grand jeune homme mince et en jean, bien propret, de surcroît assez athlétique. Tandis que son pas vif avançait vers nous, sa voix vint me heurter. Il s’adressait au gamin qui venait d’accepter mon sandwich :
- Non, Paul…ça suffit…tu sais que tu ne dois jamais accepter quelque chose d’un inconnu ! Rends tout de suite ce sandwich à la dame qui vient de te le donner !
Le gamin me fixa, puis lui jeta un œil perplexe ; il hésitait. Sa mine embarrassée, devint bientôt désolée, puis carrément piteuse.
Le jeune homme se carra bien en face de nous, les jambes écartées, mains aux hanches. Tout en me considérant de manière méfiante, presque accusatrice, le sourcil froncé, il se mit à détacher les mots qu’il destinait au garçon de façon sèche, abrupte :
- Allez, Paul ! Est-ce que tu as compris ce que je viens de te dire ?
Quoique je me sentis quelque peu gênée, voire mortifiée par son regard, je le soutins et, agacée, je tins tête à ce freluquet :
- Qui êtes-vous pour dire à ce jeune garçon ce qu’il a à faire ?
D’un ton plus que jamais coupant, glacé, l’homme me rétorqua, du tac au tac :
- Je suis son surveillant. Tous ces enfants sont sous MA responsabilité, figurez-vous !
Du coup, je bredouillai :
- Ah bon ? Il s’agit d’un groupe scolaire en sortie ?
Il hocha la tête avec force :
- Oui, madame. Un centre aéré. Et les consignes sont formelles !
Son regard descendit sur le gosse, et il fronça le sourcil : « Paul ? »
Ce coup-ci, la sécheresse sans appel du ton l’emporta ; le gamin, cramoisi autant de confusion que de mauvaise grâce, finit par me tendre le sandwich, tout en évitant mon regard. Après un moment de flottement, d’éberlument, je le récupérai.
Se désintéressant désormais totalement de ma personne, le surveillant le sermonna :
- Tu es ici pour t’intéresser au concours de dessin, ne l’oublies pas !
Je me détournai cette fois pour de bon du groupe : ils ne voulaient pas de moi, tant pis.
Il ne fallait plus que j’y pense, je devais m’acheminer vers la roseraie…
La pique-niqueuse m’avait indiqué la direction de l’est. Je repris ma marche au milieu des prairies vallonnées, des rangs d’arbres. Au passage, je me débarrassai de l’encombrant sandwich en le jetant dans une haie.
Une pente toute douce se dessina, que je gravis en sinuant. La fraîcheur et le pétillement de l’air étaient un vrai régal.
La pente, au bout d’une très longue et très agréable ascension, me mena sur une espèce de plateau boisé qui résonnait de chants d’oiseaux. Je suivis un chemin parmi les bois. Les promeneurs y étaient nombreux. Tout paraissait riant, détendu. Ils arboraient des faces hilares.
En fin de compte, je m’aperçus bientôt que je longeais la roseraie.
A ma gauche, derrière une barrière de bois peinte en blanc, j’apercevais les allées ocre rectilignes, les fleurs lumineuses qui se balançaient dans la brise tiède. Mais quand j’atteignis le portail d’entrée, je me heurtai à une pancarte haute qui stipulait : « ROSERAIE – Les visites sont formellement interdites ».
Bon. « Ce n’est pas mon jour », me dis-je. 
Cependant, je ne perdis pas espoir, il en eût fallu davantage. Presque sans ciller, je continuai mon chemin, comme si de rien n’était.
Le bois se referma de nouveau sur moi, des deux côtés de la petite route. Je goûtais son inestimable fraîcheur, son odeur de feuillage secoué de brise.
Mais, à mesure que je progressai entre les arbres, les promeneurs se raréfièrent. Je n’y pris pas tellement garde au début, puis je m’en aperçus.
Désormais, sur le mince sentier cahoteux, je cheminais seule. Et les chants d’oiseaux si enthousiastes avaient fait place à un franc silence.
Devais-je me demander pourquoi ?
Eh puis non ! J’étais foutrement bien. Je marchais, dans une sorte d’ivresse. J’avais toujours aimé les endroits calmes, où l’on me fichait la paix. Et là, je me sentais libre, quasiment capable de marcher à l’infini. J’atteignais, ma foi, ce qui ressemblait…à de la béatitude !
Mon pas régulier, sûr, amoureux de lui-même me conduisit, au terme de quelques bons kilomètres, vers un endroit où le sentier s’arrêtait abruptement, sans crier gare. Une dénivellation en pente assez douce le relayait.
Stoppée net en bordure du fossé, je regardai en contrebas : il y avait là un terrain cabossé, une espèce de cuvette dénuée d’herbe au sol raviné, bourbeux, brunâtre. En plein milieu de la cuvette se signalait à mon regard une vieille cabane de planches disjointes et grisâtres, qui semblait plantée de guingois…quelque chose de vraiment miteux.
Quelques arbres dispersés ponctuaient cette aire d’aspect ingrat.
En portant mon regard plus loin, cependant, je me rendis compte que de l’autre côté du vaste fossé, où la pente était encore moins marquée, l’herbe d’un beau vert des pelouses reprenait ses droits, scintillante.
Alors, que faire ? Rebrousser chemin ?
Je n’en avais nullement envie.
J’étais, en fait, contrariée que ce fossé soit venu interrompre le bien-être dans lequel je baignais jusqu’alors, dans ma splendide promenade sylvestre.
Je choisis donc de descendre et je m’engageai sur la pente d’argile sèche. Comme elle n’était que modérément inclinée, la dévaler s’avéra facile.
En bas, au fond de la cuvette, m’attendaient les grands eucalyptus dispersés, un trou d’eau immobile et la cabane, ceinte, par endroits, de pans de barrière de bois pourrissants.
L’ensemble dégageait un air désolé et plutôt lugubre. Néanmoins, j’étais curieuse de savoir si la bâtisse était habitée. Sinuant sur la terre argileuse plus molle, je me dirigeai vers elle et, assez imprudemment, je dois bien l’avouer, je repoussai sa porte. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’étais à l’intérieur.
C’est alors que, dans la pénombre, un fumet assaillit mes narines : une odeur de vase, de merde, de carcasse pourrie. Insoutenable. 
Mais le pire était encore à venir : à peine avais-je eu le temps de faire courir mon regard sur le sol nu de terre battue, sur le périmètre de forme carrée, sur les murs de rondins tout sales et sur l’unique fenêtre glauque, qu’un formidable essaim d’énormes mouches bleues se matérialisa et se mit à emplir tout entier l’espace de l’unique pièce. Plus moyen de voir ce qu’il y avait autour de moi, même à seulement quelques centimètres. Soudain, je suffoquai, noyée sous le bourdonnement intense, aveuglée par le dense nuage noir que formaient les répugnants insectes, agressée par l’odeur pestilentielle que ceux-ci dégageaient .
Ç’en était trop. Instinctivement, je me mis à battre l’air de mes bras. La seule idée que ces mouches à viande aux reflets métalliques, bleuâtres puissent m’effleurer me rendait pour ainsi dire malade de rage et d’effroi…or, elles me touchaient !
Le contact de leur chair puante, agressive me donna envie de vomir.
Dans mon affolement panique, je tournoyai sur moi-même telle une toupie. Il fallait à tout prix que je retrouve la porte, pour me ruer dehors ! C’était, hélas, compter sans les mouches qui devenaient de plus en plus excitées, de plus en plus agressives. En vain tentai-je, par la violence de mes moulinets, de briser leur nuage, à chaque seconde plus compact, plus enveloppant, plus dégoûtant.
Je les sentais qui rampaient maintenant sur mon visage, qu’elles couvraient, qu’elles labouraient par grammes entières…c’était immonde.
Au comble de la panique, j’en vins à me jeter contre le premier mur venu. Hélas, mes paumes, atterrirent sur une matière gluante, qui puait : les murs étaient badigeonnés d’une couche de matière fécale !
Je ne sais comment je parvins à m’extraire de cette cabane de l’horreur. Toujours est-il que je finis tout de même par me retrouver à l’air libre. De manière très curieuse, les affreuses bêtes vrombissantes ne m’y suivirent pas.
Je mis une bonne vingtaine de minutes à digérer le choc.
J’étais derrière la cabane et le silence, de nouveau, m’environnait. Un silence à couper au couteau. Un vrai silence de catacombe.
Mon étourdissement proche du malaise, l’un dans l’autre, se dissipa ; la première chose qui me vint à l’esprit fut de me débarrasser au plus tôt de cette souillure qui s’était déposée sur mes paumes noires, visqueuses. Apercevant, du coin de l’œil, le miroitement de la petite mare à quelques mètres sur ma droite, je piquai un sprint dans sa direction et, m’agenouillant dans la terre molle, j’y plongeai mes mains avec hargne. Je m’aspergeai ; je me frottai les mains avec des gestes de furie. Ce faisant, je n’arrêtai pas de produire des gémissements de détresse. Ces efforts me permirent de rendre à ma chair un aspect plus net. Mais il avait dû bien s’écouler pas moins de trois quarts d’heures entre le moment où j’avais commencé à la plonger, à l’étriller et celui où j’avais enfin retiré de l’eau mes mains désormais de nouveau claires, propres.
Toujours assez effarée, je me relevai et presque automatiquement, redirigeai mon regard derrière moi, vers le cube de la maisonnette. Il n’était cependant pas question que, de nouveau, je m’en approche !
Je la laissai donc à sa solitude et à son sinistre, abject mystère. Les battements de mon cœur avaient fini par recouvrer leur calme ; mon souffle s’était lui aussi apaisé, régularisé. Je m’appuyai juste à l’un des fragments de barrière, le temps que mes jambes s’arrêtent de flageoler. Cela demanda encore un petit moment, puis tout rentra dans l’ordre.
Ce fut avec délice que j’aspirai encore quelques goulées d’air, après quoi, sans plus demander mon reste, je me remis en route. Il s’agissait à présent de m’éloigner de cette bicoque au plus vite…
Le chemin était, dans ma tête, tout tracé : traverser le reste du fossé argileux, puis son autre pente, pour gagner la pelouse riante qui m’attendait, quelques mètres plus loin, comme une promesse de nouvelle grande étendue verte et salutaire.
Mais, comme j’approchai à grandes enjambées de l’herbe surgit, sans crier gare, un bourrelet d’argile au bord duquel je me cabrai ; à ses pieds, je découvris une légère dépression du terrain, cernée, déjà, par des langues d’herbe douce et moelleuse d’un beau vert satiné.
Contournant la petite éminence, je m’engageai sur cette deuxième pente descendante…et ce fut pour tomber sur un spectacle qui me tétanisa. Il y avait là une seconde mare miniature, mais celle-là de boue, dans laquelle était en train de gratter un animal des plus étranges.
Assez long, bas sur pattes, tout noir, il affichait un corps porcin qui se terminait par une tête plutôt massive, rentrée dans les épaules ; la tête, couronnée de deux oreilles arrondies, volumineuses, à la Mickey Mouse, évoquait par contre bien davantage celle d’un chat ou d’un ours plutôt que celle d’un porc. 
La bête labourait furieusement de ses pattes avant apparemment dotées de sabots, la boue obscure, qui pour sa part dégageait une odeur aussi putride que celle de la cabane.
Je dus me reculer pour éviter les projections de fange qu’elle arrachait à la petite mare, comme autant de violents geysers. Mon cœur, vous vous en doutez, s’était remis à battre la chamade.
Je commençais à me demander si tout cela était bien réel.
Quel parti prendre ? Devais-je m’enfuir au plus vite ou tenter de capturer la curieuse bestiole ?
Elle dut, du reste, sentir ma présence, car je la vis se contorsionner de façon à tourner la tête et à poser sur moi un regard torve…qui ne tarda pas à se transformer, à mon immense étonnement, en un clin d’œil, assorti d’un demi sourire !
Je ne parvenais toujours pas à décider à quoi ressemblait le plus la face de l’animal : museau trop court pour un ours et trop massif pour être celui d’un félin…Avais-je affaire à une chimère produite par quelque tour de passe-passe de la génétique ? Etait-ce un animal dangereux ?
Ma foi, à y regarder mieux, il ne semblait pas bien impressionnant.
L’aspect porcin et les dimensions moyennes de son corps trapu me donnèrent une idée : et si je me jetais sur lui, sur son dos, de tout mon poids pour l’immobiliser ?
Comme si de rien n’était, après m’avoir regardé attentivement, il reprit ses activités de fouissage…peut-être s’apprêtait-il à prendre un délicieux bain de boue ?
J’attendis quelques instant…il ne prenait plus garde à ma présence. Et moi, je n’en revenais toujours pas de cette vision surréaliste !
Je tâchai toutefois de reprendre mes esprits…il fallait agir.
Cela se confirma : il ne semblait maintenant plus me prêter attention. J’en profitai, très lentement, très précautionneusement, pour m’avancer, dans l’exacte ligne de son corps, afin de lui tomber dessus, ou de l’attraper par le postérieur.
Mais il ne m’en laissa pas le loisir ; les bras déjà tendus, j’étais à quelques centimètres de sa croupe lorsque, dans une envolée de boue, il s’éjecta brusquement de l’ornière, se mit à courir droit devant lui et gagna l’herbe, dans laquelle il s’engouffra, en la fendant. Au passage, je remarquai que son museau s’était allongé, et qu’il avait pour lors l’aspect d’un petit groin muni de courtes canines de porc sauvage.
Il filait à une vitesse assez déconcertante, mais je le suivis. 
Ce fut à ses trousses que je pénétrai dans le grand territoire herbu, lequel me semblait ne devoir prendre fin qu’avec l’horizon lui-même. 
Il continuait à fendre l’herbe drue, à tracer son sillage dedans. De mon côté, je ne savais ce qui me poussait à le poursuivre de la sorte. Après tout, ce n’était qu’une sorte de monstre, assez peu ragoûtant. J’avais la nette impression qu’il s’amusait à me faire courir .
A mesure que je progressais dans l’herbe, j’apercevais, de loin en loin, émergeant au dessus des vagues de ses belles ondulations vertes et fournies dans lesquelles la chimère s’enfonçait comme dans un océan, les clignotements et pulsations d’innombrables fêtes foraines.
Je déboulai bientôt en plein centre d’une de ces kermesses, au beau milieu des baraques de foire, des manèges de tout acabit : bain de flons-flons où je perdis tout à coup la trace du porc-chat-ours !
Bien qu’il fît encore plein jour, il y avait des lumières partout. De véritables montagnes russes de guirlandes luminescentes, qui palpitant, pulsant autour de moi, me donnaient soudain le vertige . J’avais la tête qui tournait !
J’attendis que la sensation d’éblouissement se dissipe un peu, après quoi je me ruai sur le stand de barbes-à-papa le plus proche ; mon but était d’interroger le premier venu, en l’occurrence, un forain. A ma question, l’homme répondit en haussant ostensiblement le sourcil :
- Un porc-chat-ours ? Où voulez-vous que j’aie vu un tel phénomène, ma petite dame ?
Il me fixait. Sévèrement. J’eus peur qu’il ne me prît pour une folle.
Il n’avait pas tort, que diable : un porc-chat-ours, cela existe-t-il ?
Je doutai subitement de ma perception, de mes facultés mentales. Je m’apprêtai à lui balancer, d’une voix vibrante d’indignation : « mais ça fait des heures que je lui cours après ! », mais n’en fis rien. Au lieu de ça, désorientée, je reculai le plus loin possible des barbes-à-papa et de tout ce qui, de près ou de loin, pouvait leur ressembler…
J’errai ainsi, d’une kermesse qui ponctuait l’étendue à l’autre. L’océan d’herbe était traversé de minces chemins qui l’entaillaient. Etait-ce la bizarre créature qui avait tracé ce réseau de sentes ?
C’était fort possible….et pourtant, cette créature n’existait pas !
J’aurai voulu la revoir afin de me convaincre que je n’avais pas rêvé. Mais rien à faire…elle s’était bel et bien volatilisée. Je n’osai plus interroger qui que ce soit, de crainte de paraître droguée, ou folle…Inutile de vous dire combien cette situation me parut dérangeante.
Mon errance me conduisit vers une espèce de hameau. Un lieu forain sans doute abandonné .
Airs de ville fantôme.
Baraques en bois et sol où le vent battait la poussière, façon Far- West.
Le crépuscule tomba, et, avec lui, une luminosité grisâtre.
J’aboutis à un ample carrefour, qui m’interloqua complètement. A ma droite, la silhouette charbonneuse, opaque d’un massif rocailleux qui n’était pas loin de se perdre dans la nuit humide ; à ma gauche, la silhouette, blanchâtre celle-là, d’un bâtiment complexe, précédé d’une large rampe qui s’enroulait autour de sa masse. La rampe abritait les marches d’un vaste escalier poudroyant. Elle était elle-même précédée d’un palmier nain au tronc massif, ainsi que d’un panneau planté en terre, qui annonçait : « Ici, Grand Hôtel ».
Je détaillai le profil en retrait, presque lointain, du bâtiment. On aurait dit – quoique très vaguement – un hôtel de station balnéaire. Il était coiffé d’un dôme et d’une terrasse, sans doute crépis à la chaux, à la manière des maisons mauresques.
Là-dessus, mon regard revient se poser sur le massif de rocs. Un bruit venait d’attirer mon attention et, non sans surprise, j’identifiai sa source : un petit groupe d’hommes porteurs de casquettes et de besaces en bandoulière, mains dans les poches, affichant l’allure pressée, déterminée d’ouvriers se rendant sur leur lieu de travail.
Tandis qu’une légère bruine s’élevait, toute vaporeuse, je regardai ces hommes obliquer en direction de la masse rocheuse, et c’est alors que je discernai la gueule béante d’un puits de mine.
Cela m’intrigua. Mettez-vous à ma place : n’auriez-vous pas trouvé pour le moins insolite qu’un puits de mine et l’entrée d’un Grand Hôtel aux allures d’imposante citadelle mauresque fussent voisins ?
J’hésitai ; comme il fallait bien que je me dirige quelque part, je me demandai, une fois de plus, pour quoi opter : l’hôtel, les profondeurs chtoniennes ?
Pourquoi choisir l’hôtel ? Après tout, les hôtels, je connaissais déjà !
Cela emporta ma décision. Je m’approchai du puits de mine.
L’intérieur ne me déçut pas ; je devrais plutôt dire qu’il me surprit : j’ai le souvenir de grands ascenseurs de métal lisse et rutilant, hermétiquement fermés sur des cabines spacieuses qui n’arrêtaient pas de monter et de descendre en faisant halte sur des paliers où se déversait, par petits groupes, leur cargaison d’ouvriers à besaces et de quidams tout à fait ordinaires – je veux dire là en tout point semblables à n’importe quel citoyen lambda de quelque immeuble d’habitation. Il y avait même des ménagères obèses et des caniches, c’est dire !
Interdite dans un premier temps, je ne bougeai pas de la cabine. Son mouvement de va et vient, aérien, agréable, me rassurait. Et puis, j’observais le spectacle de toutes ces allées et venues. Nul ne faisait attention à moi, ni ne m’adressait la parole.
Ces gens avaient , tout bonnement, l’air de vaquer à leur quotidien. Sauf que, lorsque les portes de métal coulissaient, j’entrevoyais une lueur, un éclat rougeoyant.
Finalement, n’y tenant plus, me glissant à la suite d’un groupe, je me retrouvai sur l’un de ces paliers baignés d’ombre et de lumière sanglante.
J’avais échoué sur une plate-forme métallique peinte en noir, abruptement arrêtée, à droite, par un parapet de métal grillagé. Et là, je tressaillis, car, au-delà du parapet, c’était l’abîme.
Dans le même temps qu’une chaleur de fournaise m’enveloppait le corps, je vis s’élever des gerbes de feu dignes d’une éruption volcanique.
J’étais désormais partagée entre la crainte stuporeuse et une curiosité qui, malgré tout, demeurait vivace. 
Ecoutant, en dernier ressort, cette dernière, je franchis la distance qui me séparait de la rambarde et, en dépit de la sensation que j’avais de fondre, de me liquéfier telle une motte de beurre, j’en vins à me pencher sur le gouffre grondant, pour le sonder des yeux.
Je découvris l’incandescence d’un lac de lave aux proportions impressionnantes, qui palpitait et bouillonnait en produisant un vacarme de tonnerre. J’avais tout à coup l’impression de me trouver au cœur du soleil !
Tandis que la lumière et les étincèles qui fusaient hors du précipice tonitruant m’aveuglaient, grillaient mes rétines, je me sentis scotchée et comme terrassée par la force de marée. Il m’était impossible de m’accrocher au parapet : celui-ci était férocement brûlant.
La chaleur surnaturelle, énorme, indescriptible s’enroula autour de mon corps qui, à ce stade, restait désespérément immobile. Je ne sus pourquoi, mais je me sentais, tout autant que broyée, hypnotisée. Le fait que je fondais à vue d’œil ne m’épouvantait même plus. Le gouffre de flammes entouré de roche noire m’appelait à lui !
N’écoutant plus que ma folie, je me soumis à cet aimant vorace ; je me ruai et, telle un zombi, voilà que j’enjambai la balustrade !
Le souffle infernal, digne d’une haleine de dragon, me lapa alors le visage, de telle sorte que j’avais l’impression d’avoir glissé ma tête au-dedans d’un four. Déjà, je sentais que mes cheveux étaient en train de s’enflammer. Mais, sans tenir le moins du monde compte de tout cela, je ne fixais qu’une seule chose : le fond de cette marmite géante, de cette gueule béante qui m’attirait à elle. En bas, à une profondeur vertigineuse, tout n’était que feu à l’état brut : rougeoiements dantesques, matière visqueuse parcourue de courants et d’énormes spasmes pourprés, luminosité carnassière qui sautait aux rétines mieux qu’un fauve, cherchant à les déchiqueter et à vous priver de la vue.
En fusion lui aussi désormais, mon cerveau ne me guidait plus. Une hypnose monstrueuse était seule à l’œuvre : j’allais plonger !

J’ouvris l’œil. Etonnement. Il venait de tomber sur un mur nu, grisâtre.
Une lumière sourde, presque étouffée, baignait le lieu où je me trouvais. La mémoire me revint : qu’avait-elle à voir avec le lac de feu, de lave jaillissante qui constituait la dernière vision que j’avais eue ?
Redressant légèrement la tête, je constatai que mon corps se trouvait allongé contre le mur nu, à même le plancher revêtu d’une moquette terne, et emmailloté dans une épaisseur de vieilles couvertures à l’odeur âcre. 
Je convins que la pénombre qui m’environnait avait quelque chose de reposant.
Mais où étais-je ?
J’aurais bien été en peine de le dire. Et ça m’irritait.
Je tâchai de me concentrer sur mon environnement immédiat : juste en face de moi, à quelques mètres et en hauteur, mon œil rencontra le rectangle vertical d’une petite fenêtre où la lumière du jour sourdait au travers d’un morceau de tenture. Sur le côté droit s’étendait un espace plongé dans l’ombre, que je pressentais cependant vaste : sans doute une très grande pièce… Mon instinct, soudain, m’avertit : j’étais dans un appartement .
Sitôt ce constat posé, j’entrepris de me mettre debout ; ce ne fut pas sans mal, car la tête me tournait un peu. En vacillant et en m’appuyant de la main sur le mur tout proche, j’y parvins néanmoins.
Debout, les pieds désormais nus sur les couvertures brunes et rêches, j’attendis que mon léger vertige et mes acouphènes se dissipent. C’est à ce moment-là que, devant moi, jaillit la silhouette souple d’un jeune homme brun, élégamment pris dans une chemise sur laquelle étaient imprimés des tronçons de mots ou même des mots entiers tout noirs en vigoureux caractères de machine à écrire, et encadrée par un mince gilet de peau sans manches et brodé de dorures.
Le nouvel arrivant me sourit, l’air engageant, les dents éclatantes.
- Non, non, s’exclama-t-il de suite après, il est encore trop tôt…restez allongée…il faut que vous vous reposiez encore, madame !
Bien qu’interloquée, je fus d’amblée touchée par la sollicitude manifeste qui émanait de sa voix douce.
Du coup, sans poser de questions, en gardant bien mon regard fixé sur sa juvénile silhouette, j’obtempérai. Toutefois, peu désireuse de me retrouver encore en position allongée, je m’assis en tailleur au beau milieu du fouillis de couvertures.
- Où suis-je ? finis -je tout de même par lui décocher, avide de savoir.
Sa voix empressée qui se voulait rassurante, aussitôt, fusa :
- Vous êtes chez nous ! Ici, dans notre appartement ! On vous a empêché de justesse de sauter dans la Bouche Infernale ! Vous commenciez déjà à cramer, et vous êtes tombée dans les pommes. Alors, ne sachant que faire de vous, on vous a ramenée ici. Il va falloir maintenant que vous récupériez…que vous mangiez !
Sans attendre la moindre réplique, il tourna, sur ce, des talons, et je me retrouvai de nouveau seule. L’ombre qui ensevelissait le reste de la grande pièce l’avait englouti.
Quand il en ressortit, quelques courtes minutes plus tard, il était porteur d’un plateau-repas qu’en se penchant, il installa doucement entre mes genoux.
- Bon appétit ! souhaita-t-il ensuite, sur un ton triomphal.
La vue des victuailles creusa immédiatement mon estomac…je pris conscience que j’avais faim, que je n’avais pas mangé ni bu depuis X temps.
- Prenez tout votre temps…mangez ! m’intima l’aimable jeune homme, tout en se frottant les pognes.
Puis, pour la deuxième fois, il tourna les talons, et me laissa.
Je ne mis même pas un quart d’heure à engloutir le repas, pourtant copieux, que l’on m’avait servi. Quelle joie que celle de manger ! Je me sentais tout à coup en pleine confiance.
Une fois bien restaurée, je posai le plateau près de moi, sur le sol. Le sang courait à nouveau dans mes veines ; c’était comme un coup de fouet. Du coup, j’étais comme aux aguets, les sens pleinement en éveil.
Non loin de moi, dans la nappe d’ombre, je percevais à présent des bruits. Murmures de conversations étouffées, agitation, échos de pas, ou, plus exactement, de piétinements feutrés. Bizarrement, loin de m’alarmer, ces manifestations de présence humaine provoquèrent en moi une sorte de sentiment de béatitude. Je me revis, enfant, le soir, juste après le moment du coucher…dans la phase intermédiaire entre celui-ci et la plongée dans le sommeil ; j’étais seule dans l’ombre et cependant, il y avait le rais de lumière douce qui s’insinuait par la porte de la chambre entrouverte, en même temps que les sons des voix et les mouvements familiers des adultes…Ils continuaient à se parler ; à veiller sur moi ; tout était en ordre…
Ce fut exactement pareil. Mais je tentai de me secouer. Diantre, je n’étais plus une enfant depuis belle lurette, j’étais une femme…et qui plus est une femme qui ne savait toujours pas où elle avait échoué ! Non, les deux situations n’avaient vraiment rien de comparable.
Alors, je m’efforçai de bander au maximum mon attention.
Au bout d’un moment, je constatai qu’il y avait des allées et venues.
Des silhouettes de jeunes hommes bien découplés, tous en gilets de peau sur chemise, surgissait de l’ombre et se dirigeaient vers une ouverture dénuée de porte, à l’autre extrémité du mur pisseux contre lequel je me trouvais. A présent, je captais une rumeur de remue-ménage et de robinet qui coulait de l’autre côté de cette ouverture.
N’y tenant plus, je finis par me lever, pour la seconde fois. Ce fut, vous vous en doutez, bien moins pénible que pour la première.
Les jeunes gens continuaient à passer devant loi, d’une pièce à l’autre, non sans m’adresser, au passage, des mimiques gentilles, bienveillantes. Cela m’encouragea. Je me mis à longer le mur, jusqu’à l’ouverture. Glissant un œil, je vis une scène rassurante, on ne peut plus banale : une lumière grise, fade, depuis une fenêtre incolore, tombait sur un petit évier devant lequel était massé un groupe d’hommes et de femmes aussi compact et bourdonnant qu’un essaim de guêpes. Au centre du groupe qui les enveloppait plus ou moins, deux jeunes gens rieurs devisaient avec les autres tout en se penchant sur l’évier. L’un savonnait puis rinçait à grande eau sous le minuscule robinet une pièce de vaisselle, tandis que l’autre s’en emparait pour l’essuyer dans un torchon.
Le jeune homme qui m’avait apporté à manger se trouvait là et, dès qu’il avisa ma présence au seuil de la cuisine, pivota vers moi. Ses mains, au bout de ses deux bras tendus, s’agitaient dans un geste véhément qui signifiait « non ! ».
Me rejoignant, il cria presque, d’une voix au débit très rapide, pour sûr nerveuse, parfaitement assortie au spectacle de ses sourcils qu’il fronçait à mort :
- Non…s’il vous plait…ne faites pas ça…ici, vous êtes chez les voisins !
Et, d’une poigne ferme, quoiqu’ accompagnée d’un sourire, il m’attrapa le coude et s’empressa de me ramener à mon point de départ, dans la grande pièce.
Je trouvai cela éminemment bizarre, mais le gardai pour moi.
Mon épopée ne m’avait-elle pas habituée aux bizarreries ?


P.Laranco.

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