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EUROPE, le génie des droits
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 Article publié le 10 octobre 2005.

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À mon sens, la partie la plus exaltante du Traité établissant une Constitution pour l’Europe est « La Charte des droits fondamentaux de l’Union » qui réunit, en fronton ou en frontispice, les titres sous lesquels peuvent se ranger les plus hautes valeurs communes destinées à régir la vie des citoyens dans leurs États respectifs comme dans l’Union. Le triptyque national français : « Liberté, Égalité, Fraternité », s’y trouve modernisé et précisé et « La Charte » décline successivement : « Dignité, Libertés, Égalité, Solidarité, Citoyenneté, Justice ». Mettre un « s » à « Liberté » tend à concrétiser quelque peu ce droit fondamental et ouvre, sans préjugé, à la diversité des possibles. « Solidarité », plutôt que « Fraternité », arrache la notion à la vision encore trop étroite d’une potentielle et nécessaire consanguinité des alliances et réciprocités : le droit d’en appeler à l’aide de la communauté est net et nu de toute appartenance singulière. La « Citoyenneté » est un statut et un droit récemment reconnus comme tels et elle s’accompagne d’une dimension réciproque que l’on n’a pas encore assez nettement dégagée et mise en avant, celle du devoir s’imposant à chacun d’assumer et d’exercer en personne « sa propre citoyenneté ». C’est une responsabilité strictement individuelle que l’on ne saurait faire endosser à nul autre.

La clef de voûte de ce panthéon des valeurs est bien évidemment la « Dignité » : « La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée ». La personne humaine est l’atome sacré de l’édifice européen et il faut considérer également combien de millénaires il a fallu pour en arriver là ! Neuf siècles ont été nécessaires pour que l’Empire chrétien d’Occident, institutions et masses, commence à intérioriser les valeurs chrétiennes. L’on peut dater de la renaissance dite ottonienne, accompagnée et suivie de la réforme grégorienne et d’un renouveau spirituel (de 900 à 1100 après J.-C. en gros), la prise de conscience que « l’état du monde était très éloigné de l’archétype d’une société chrétienne » (Auerbach) et qu’il fallait tenter d’y remédier ! Un millénaire dut courir encore pour que, laïcisées, stylisées, politisées, s’affichent ainsi en lettres d’or les valeurs destinées à faire enfin approcher de l’idéal ! Inutile de préciser que l’archétype ou l’idéal restent en avant : du moins trouvons-nous, réaffirmés et redéfinis pour être mis à la portée de tous, les principes clefs qui devraient résonner comme les premiers accords d’une musique souverainement « humaine ».

Toutefois, nous avons bien écrit : « génie des droits », comme dans Génie du christianisme, et non : « esprit des droits », comme dans De l’Esprit des lois. Le « génie » consiste en des tendances ou dispositions naturelles conduisant à telle et telle posture intellectuelle ou morale et il présente souvent une aptitude reconnue comme supérieure. L’« esprit » est d’abord aptitude à juger sainement des faits et des actes comme des termes et des textes ; il s’assimile aussi à la « finesse » de l’appréciation. Mais surtout, il révèle, dans et par son essor, la propriété même des principes, saisissant la nature de l’action et de l’intention qui sont à la source des jugements de valeur. Le génie européen, profondément chrétien et connaissant un « génie des droits » fait à son image, rapporte sans cesse les valeurs qu’il met en avant à la nature, à un « état naturel » (garanti ou non par la divinité) comme si cette naturalité, qui serait l’aune première et ultime de notre présence terrestre, avait un droit de préemption sur tous les traits que présente l’humanité. L’esprit européen discrimine avant d’assigner des qualités, il tente de réduire toute valeur et tout engagement individuel ou social à des principes clairs et distincts dont il recompose l’ordre de complexité hiérarchique et les scansions temporelles ou historiques sans prétendre arrêter ce qu’il dégage et ordonne à un « état » quel qu’il soit. Il projette ainsi les droits et devoirs qu’il s’efforce de distinguer dans la figure d’un absolu en devenir sur lequel il ne tire pas, d’emblée, de créances (donc de croyances) abusives. Il y aurait de la sorte, d’une part, allant intuitif (voire passionné) en connexion immédiate avec quelque droit naturel et doté, en outre, d’une certaine propension au sublime. De l’autre, travail permanent d’analyse et de synthèse, décomposition et recomposition, finesse et souci vigilant du principe en connexion permanente à la raison en acte sans que s’arrête l’approfondissement ou que rétrograde l’élan, travail voué à expérimenter l’absolu comme une jouissance à blanc. Deux types de sacré impliquant la personne humaine, l’un par voie positive, l’autre négative...

Le danger lié au pur « génie des droits » est d’assigner lesdits droits à l’homme comme autant de ses propriétés naturelles et dont il serait maître et possesseur, en bon père de famille, quoi qu’il fasse ou qu’il ne fasse pas. Les droits acquis, dont la défense est devenue le fanion d’un nouveau conservatisme (parfois paré des plumes de la rébellion), sont aussi lourds que des boulets et ils réduisent ceux qui s’acharnent à vouloir les préserver sans contrepartie à la dimension même de leur crispation et de leur goût intéressé pour le statu quo. À ce jeu, les droits acquis de l’homme seraient, pour lui, la nouvelle peau de chagrin : il se rabougrirait à la taille qu’ils lui laisseraient dans la nature ou que la nature lui laisserait. De fait, ces droits sont mal nommés et il faudrait plutôt parler de « devoirs de l’homme » dont le premier est de devenir pleinement l’homme qu’on est. « L’esprit des droits » commence par révéler qu’à chaque « droit » proclamé s’attache un « devoir ». Respecter la « Dignité humaine » c’est d’abord la respecter en soi en tendant à se rendre digne du nom d’homme ; avant d’exiger le moindre respect des autres, il faut vérifier si l’on n’a pas déjà cédé sur l’essentiel. Chaque droit est un devoir personnel et « Libertés, Égalité, Solidarité, Citoyenneté, Justice » s’entendent d’abord dans un franc et sain rapport à soi-même. Lequel reconnaît que l’homme qu’on est n’existe pas encore et qu’il n’existera jamais comme une entité que l’on aurait sous la main. La « Citoyenneté », pour en reprendre l’exemple, que serait-elle sans la participation au débat démocratique, sans l’implication dans le procès social de celui qui vise toujours et encore le « Citoyen » en lui ? Jouir de ses droits divers et variés en réclamant toujours plus et en refusant d’aller voter, de s’impliquer comme de rogner sur ses avantages acquis, n’est-ce pas suicidaire ? Ici « l’esprit des droits » rappellerait que, si c’est bien l’Europe « qui a configuré les formes possibles d’une vie commune des êtres humains sur cette planète » (Auerbach), maintenant il ne s’agit pas de déroger !

Serge MEITINGER
5-9 octobre 2005

Nous citons Erich Auerbach : Le Haut Langage, Langage littéraire et public dans l’Antiquité latine tardive et au Moyen Âge, traduit de l’allemand par Robert Kahn, Paris, Belin, « L’extrême contemporain », 2004, aux pages 166 et 307.

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