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La question du principe de poésie / Mort dans l’après-midi
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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L’AUTEUR - Pour un écrivain, mettre ses propres rêveries intellectuelles, qu’il aurait pu vendre à bas prix sous forme d’essais, dans la bouche de caractères artificiellement construits, qui sont plus rémunérateurs une fois présentés comme des gens véritables dans un roman, c’est de la bonne économie, peut-être, mais cela ne fait pas de la littérature.

LA VIEILLE DAME - Ernest Hemingway - "Mort dans l’après-midi. Chapitre XVI."

L’AUTEUR - Oui.

Les lecteurs espagnols de Julio Córtazar connaissent tous ce petit livre publié en 1973 à Barcelone[151] : "La casilla de los Morelli[152]". Son éditeur, Julio Ortega[153], y présente les morelliennes, ces bribes d’un texte attaché ou inclus dans "Marelle[154]" où le personnage de Morelli se livre, par l’intermédiaire de Córtazar, à de précises activités romanesques. "En ce sens, écrit Julio Ortega, l’activité de Morelli multiplie la formulation du roman lui-même. Cet auteur apocryphe y vit toute la richesse d’une confluence des transgressions : les personnages lisent ses notes, le roman même qui l’écrit, participant ainsi [...] au coeur d’une activité critique dont le signe est la possibilité d’un autre roman, d’un autre lecteur." La tentation d’isoler les morelliennes de leur contexte, en les associant d’ailleurs à d’autres morelliennes tirées d’autres ouvrages de Córtazar[155], est irrésistible, et autorisée par l’auteur (qui est-il ?) lui-même. On assiste alors à une espèce de poétique, une théorie de la littérature, en même temps, et ce n’est pas le moindre paradoxe, qu’à un art d’écrire (des romans ou autre chose). Certes, Córtazar (si c’est lui) a ainsi épargné à son lecteur les méandres et les fragments d’une pensée qui se refuse à la formation d’un courant qui aurait au moins l’avantage de passer. Il ne réalise aucune économie : le livre a conservé son épaisseur mais, contrairement à beaucoup d’autres, il n’est pas construit, pas même métaphoriquement comme les beaux romans d’Ernest Hemingway. Pourtant, rien ne nous force ni ne nous invite à aller jusqu’aux morelliennes. On peut s’en tenir à l’agonie de Morelli, aux commentaires qui l’entourent, sans procéder à cet approfondissement qui, Hemingway a raison, peut faire perdre le temps non pas des plus pressés, mais des moins intéressés par les tractations souterraines de l’ouvrage et de son créateur, car nous savons bien qu’il ne s’agit finalement que de cela, de cette solitude à deux où le lecteur n’est qu’un avatar commode du texte en jeu[156]. Je n’ai pas procédé autrement avec le "Tractatus ologicus". Le lecteur est épargné, il ne subit pas les dessous de l’affaire, d’autant que ceux-ci n’ont pas grand-chose à voir avec ce qui est raconté. Et s’il souhaite approcher la douleur d’être écrivain, il lira ces "Questions" comme la possibilité d’un personnage qui occupe une case de l’échiquier narratif, ou plutôt de cette grille mentale qui en affecte la réalité à des idées relativement sensées et organisées. L’essai est rejeté en marge non pas pour améliorer le personnage, mais pour en créer un nouveau. Petite nuance qui, de "Paludes" aux "Faux-monnayeurs"[157], change la farce en roman, et où l’"idiosyncrasie du lecteur" n’est pas périmée d’avance.

Dans cet essai-préface, nous avons aussi tenté, sinon de résoudre, - mais on sait ce que valent les solutions par trop explicatives, du moins d’apporter des éléments de réponse au problème éthique balayé par Hemingway. La question du compromis, soumise à des conditions d’équilibre précaire, il a attendu la Guerre d’Espagne pour la poser et elle a sonné le glas d’une oeuvre qui n’en contenait pas intrinsèquement la réponse. Dans le "Livre de Manuel", le dernier roman de Córtazar[158], elle est encore plus clairement admise. Mais l’écrivain est-il mieux loti que tout un chacun ? Agir avec les autres n’est que rarement agir en accord avec soi-même. Un discours, littéraire ou non, y naît comme une espèce d’attente qui n’en finit pas et qu’il faut assumer sous peine de se retrouver seul face à la mort pendante comme une décision de justice, comme un autre discours justement, tenu en termes techniques et de plus en plus techniques au fur et à mesure qu’on en sait moins, ce moins dont les sciences nous approchent maintenant avec une vigueur insoutenable de détails apocryphes[159]. Je ne pousserai pas plus loin ici ce qui me semble être le thème du bonheur, de Platon à Hegel. Et jusqu’à Hemingway justement, m’en tenant à cette sortie d’André Breton : "Dans l’amour, ce n’est pas le bonheur que j’ai cherché, mais bien l’amour.[160]" Sans aller toutefois jusqu’à affirmer : "Nous n’avons jamais prétendu au rôle d’écrivains publics, qui suppose, à l’envers du nôtre, le goût de cultiver le lieu commun. Aux impudents niveleurs par la base, aux feuilletonistes démagogues, nous persistons à opposer le parti de la libre recherche et de la plongée dans l’inconnu. [Jusque-là, rien à dire] Force est, dès le départ dans cette voie, de renoncer à l’audience des masses [Toujours rien à dire], trop inéduquées pour pouvoir entendre du nouveau.[161]" Dire : qu’entre la canaille de Voltaire et l’inéduqué de Breton, mon coeur ne balance pas ; qu’on considère qu’il est inutile d’éduquer les masses sauf pour les mettre à l’ouvrage des ambitions nationales, ou que cette éducation passe par la pratique de la poésie (dans un sens général), ne résout absolument pas la question de savoir jusqu’à quel point je peux sacrifier ce fragment de moi-même, toujours croissant, dont l’absence me permet d’agir avec les autres. La réponse à cette question n’est pas non plus dans l’ouvrage d’un roman, sinon Córtazar n’aurait pas, comme un alchimiste baratineur, emporté le secret dans sa tombe. Entre Confucius et Thomas le magicien, je ne choisis pas. Je ne fais que me poser la question, et je vis en attendant[162].

Il semble bien, comme le dit Marcel Duchamp quelque part, que le poète croit. Et dans le fond, je reste persuadé que biologiquement cette croyance ne vaut pas plus cher que la croyance en autre chose de moins proche et de par conséquemment à proximité de cet autre que je désire pour complémenter son action ou l’introduire aux principes de celle que je promeus dans l’univers noir. Je n’y vois pas une fatalité. Je me garde d’expliquer. Les deux textes qui assistent à ma décomposition intellectuelle ne me sauvent de rien :

 - le texte obscur auquel on ne remédie pas ; cette obscurité n’appelle pas la perfection ; elle est chantée et vaut ce que valent les "Chimères" de Gérard de Nerval. Ou elle ne vaut rien. Elle introduit un certain sens de la magie qui me défrise quelquefois ; obscurité de la phrase ou celle des circonstances, car je ne pratique pas celle des mots ni de la syntaxe (par goût ?).

 - le texte clair, ou qui témoigne clairement de sa destination, renoue avec le souci fébrile des améliorations encore possibles ; il s’accroît par arasage des reliefs ; il tend à l’explication et non à l’essai.

Il apparaît alors que ce que je voue à l’obscurité, c’est le roman lui-même. Ceci est clair pour "Aliène du temps", texte lisible mais obscur par ce qu’il contient non de langue mais de situations confinant à une rhétorique de l’imagination. Pourtant, le "Tractatus", qui est loin de ressembler physiquement à un essai, même d’explication, est clair dans son récit (et amusant dans ses intrigues). Et le texte que je lui soustrais pour ne pas ennuyer le lecteur, veut être clair et n’y parvient pas toujours, me condamnant, croit-il, à y perdre mon temps précieux à le parfaire dans la langue et non plus dans ce que je sais des surfaces de l’écriture. Ce jeu à trois (il n’y a pas d’essai obscur), je l’ai toujours joué, et ce n’est qu’au bout de l’aventure que j’en dissocie les avatars :

 - un roman complexe par sa composition, facile à lire cependant, "Aliène du temps" ;

 - une série romanesque facile, le "Tractatus ologicus",

 - et ce livre que cet essai-préface prolonge à sa manière, le "Livre des lectures documentées" qui est celui, mieux qu’un personnage dont les autres personnages abuseraient par un usage oblique du texte : il est moi même aux prises avec ces autres que je voudrais convaincre de mon honnêteté afin qu’ils me permettent de participer à leurs travaux à ma manière.

J’ai donc raison d’écrire un essai, et ce n’est pas si bête de tenter de m’y expliquer le plus clairement possible.

Je suis conscient, en écrivant ces lignes, d’être dans le roman, comme William de Kooning se trouvait dans le tableau. Le jeu des transgressions n’a pas de règles. Au lecteur d’en découvrir les effets. Ce n’est pas de la littérature, si la littérature appartient à la langue, française en l’occurence.

Quand un défenseur de la langue française "s’insurge" contre une décision qui "viole la loi Toubon", et que de surcroît "il fait remarquer que la langue française est plus précise que l’anglais", citant de "nombreux exemples scientifiques", et ce au sein d’un organisme reconnu[163], je souris. Boutros Boutros-Ghali, prince d’Égypte, résume : "À travers cette conquête de marchés (l’Internet), c’est un enjeu stratégique de pouvoir et l’expression d’un mode de pensée qui se joue." Des salades ! Et pourtant, tout le mal vient de là. Je ne suis pas de ceux qui accusent l’édition de truquer les cartes de la littérature uniquement par le jeu économique. Certes, les requins abondent, mais le véritable enjeu est politique. Comme il ne s’agit nullement de sauver une langue française qui n’a besoin que de son peuple et de ses écrivains pour survivre non pas à l’Histoire en marche mais à celle qui est déjà accomplie[164], - que les lois qui octroient ne sont pas des lois mais des contraintes[165], ce n’est en tout cas certainement pas de ce côté de la langue qu’il faut aller chercher sa nourriture. Nous vivons au temps où les "procès Dreyfus" ne sont plus possibles, et où pourtant ils abondent. Tout comme l’état d’écrivain n’est pas une fatalité, la langue est simplement une rencontre. La vie, quoi.

Ces conditions d’existence imposent à l’écrivain un principe de poésie qu’il connaît sans jamais être capable d’en exprimer autrement que par le poème à la fois la complexité et la fraîcheur. Je suis personnellement convaincu que c’est le plaisir de la lecture qui prime et que par conséquent, on peut prendre beaucoup de plaisir à lire ce qui est mal écrit, ce qui n’est pas écrit profondément, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec la littérature. Ce plaisir, que je partage si peu et dont je ne serais que l’argumentateur s’il m’était donné de le partager, est la cristallisation dans l’autre, celui qui me lit et avec lequel je n’agirai peut-être pas, de ces petites excroissances explicatives qui composent cet essai-préface plus qu’elles ne le construisent d’ailleurs. "J’écris très mal, mais quelque chose transparaît.[166] [...] En lisant son livre, on avait par moment l’impression que Morelli avait espéré que l’accumulation des fragments se cristalliserait brusquement en une réalité totale.[167]" D’où venons-nous ? il n’y a qu’une réponse scientifique en formation qui démêlera difficilement les spéculations de l’écheveau des découvertes ; qui sommes-nous ? nous le savons bien, mais nous n’avons pas établi l’égalité et confié ses soubresauts à une justice indigne de confiance ; où allons-nous ? au gré du temps, sans doute, mais cela s’arrête brutalement et il y a peu de chance pour qu’on y change jamais quelque chose. Que la littérature, sa pratique, soit porteuse de l’énergie et des moyens nécessaires pour agir avec les autres au détriment de soi-même sans y perdre son identité, je n’y crois guère. Je crois plutôt au compromis, à la ruse, mais y croire, n’est-ce pas déjà croire à la guerre ? Êtres politisés plus que partisans, nous n’avons que le choix de la solitude, qui conduit aux enfers de l’enfermement hospitalier, ou à l’action, qui se termine quelquefois par l’incarcération judiciaire. Mais je ne crois pas à l’action associée au poème de circonstance, ni au poème de l’élémentaire[168]. Quant à l’attitude finale d’André Breton, elle devient si muette sur la question politique que le poème n’y revient plus. Alors ? Jouir ?


[151] Le Caudillo n’avait pas encore rendu son "dernier souffle".

[152] La maisonnette des Morelli ; ou la case, comme dans la mémoire ou dans certains jeux. Maisonnette de gardien de passage à niveau. Mais pourquoi pas une folie, comme le propose le dictionnaire.

[153] Chez Tusquets - excellent éditeur, notamment de Marguerite Duras.

[154] Julio Córtazar - "Rayuela" (1963).

[155] "Le tour du jour en quatre-vingt mondes" ; "Dernier round" ; et une conférence primordiale intitulée "Quelques aspects du conte".

[156] À ce sujet, lire la réaction d’Hemingway à la critique d’Aldous Huxley. Chapire XVI de "Mort dans l’après-midi". Il y eut une époque, écrit Huxley, et pas si vieille, où les gens stupides et incultes aspiraient à passer pour intelligents et cultivés. Ce courant d’aspirations a changé de direction. Il n’est pas du tout rare aujourd’hui de trouver des gens intelligents et cultivés faisant tout leur possible pour feindre la stupidité et dissimuler le fait qu’ils ont reçu une éducation. Et comparer avec l’acidité autrement efficace de Wyndham Lewis contre Faulkner : le moraliste à l’épis de maïs.

[157] "Paludes" - 1897 ; "Les faux-monnayeurs" - 1925.

[158] Je dis dernier parce qu’il n’en aurait pas écrit d’autres.

[159] Autre allusion oblique au dernier écrivain de Maurice Blanchot.

[160] Entretiens avec André Parinaud.

[161] Entretiens avec Dominique Arban - 1947.

[162] On voit à quel point il m’arrive de me rapprocher du texte philosophique d’Albert Camus.

[163] Association Des Ecrivains de Langue Française - ADELF - à laquelle il m’est arrivé d’adhérer, comme sociétaire et comme tant d’autres. Le nº 26 de son bulletin (1er semestre 2001) - L’article "Francophonie... une utopie ou un leurre, par H.B. correspondant de presse.

[164] Pierre Ménard, auteur de "Don Quichotte" - Borgés. Le compilateur des morelliennes traque un cetain Ménard Morelli, ses contradictions, ses constructions.

[165] Qui d’ailleurs se précisent avec la perspective des élections présidentielles qui se joueront à droite si la gauche ne prend pas feu.

[166] Julio Cortazar - "Marelle.112. Morellienne." Curieuse cette allusion au "beefteck" qu’exhume aussi Witold Gombrowicz... la chair... la décomposition...

[167] Id - 109.

[168] Respectivement : n’importe quelle poussée lyrique aragonesque - et, bien sûr, les "Odes élémentaires" de Pablo Neruda.

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