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La question du moi / Le rocher de Sisyphe
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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Il ne faut pas s’étonner si cet essai-préface tourne à l’appréciation politique de la chose littéraire. C’est que le "Tractatus ologicus" est un essai de surface là même où "Aliène du temps" est une remontée des profondeurs. La surface est politique, au moins parce qu’elle est le miroir des comportements et l’objet d’un désir facile à partager, sans ces affectations de vertu qui troublent les eaux du texte sorti de l’imagination par un effort sur soi. L’effort n’est plus exercé sur l’écriture, quitte à lui laisser tout le champ du possible et de l’incohérence ; il consiste plutôt en attentions portées sur la disponibilité de ce qu’on ne peut plus appeler un texte, du moins d’un point de vue littéraire. Tout au plus s’agit-il de la retourne[126] du texte véritable, peut-être "Aliène du temps", qui sous-tend l’arc de l’effort scriptural. Il est toujours plus facile de grimper au mur que de comprendre les forces mises en jeu par les arcs-boutants prenant racine dans la même terre.

De cette terre il est forcément question, de ce qu’elle porte de renoncements, de regrets, de mauvaise conscience et d’amours perdus pour toujours. La terre de Faulkner est difficilement envisageable sans ses esclaves, qu’ils aient été libérés ou non, esclaves rebelles ou soumis des Blancs à la recherche du profit ou esclaves nus des Indiens que leur passé condamne à l’incompréhension. Sans ces esclaves noirs, sans ces Blancs et ces Indiens pour les utiliser, la terre n’est plus la terre et le texte y perd ses lois de composition. L’esclave n’aimera jamais ses maîtres et cette condition en fait l’inévitable traversée du miroir sans tain. On a beau oeuvrer en sa faveur, sa couleur même interdit tout accomplissement de l’idée politique et il ne reste plus qu’à en tirer les conséquences lyriques. À moins de se mettre dans la tête que l’oeuvre doit servir coûte que coûte à quelque chose, et du coup le niveau d’écriture dont je parlais plus haut est affecté de ralentissement et de confusion des genres. Comme fatalité, on ne fait pas mieux. Il est même possible, toujours par effet de miroir, d’être l’auteur d’un texte appréciable au plan littéraire si l’idée consiste alors à retenir l’esclave dans ses chaînes. Ce qui prouve, malgré les vociférations des hâbleurs de la morale, que la littérature n’est bonne que par les qualités de ses textes et non pas par celles, esthétiques, morales, ou philosophiques, de ses idées. Il n’en reste pas moins que la fatalité du terroir est un fait accompli et qu’à moins de voyages étourdissants, il n’est guère possible d’échapper aux tourments de l’héritage et de la tradition. Ailleurs, sur ces terres où Paul Gauguin cherchait son ombre portée, le Blanc et le Nègre, chacun selon son pouvoir, réduisaient l’indigène à l’humiliation et au dénuement le plus total. Et bien des Indigènes ont exercé sur leurs hôtes des prérogatives que leurs propres traditions leur octroyaient sans qu’il fût possible d’en contester le bien-fondé. Les tournoiements d’esclavitude, complexes et sans solution immédiate, commencent le texte à l’endroit même où il était d’abord question d’en finir. Il n’y a pas de déracinés, il n’y a que des causes d’émigration. De cette importance native, le corps du texte s’en trouve changé avant même d’exister littérairement. Il faut alors reconnaître son pouvoir, qu’on l’exerce d’en haut ou de plus bas que terre. Toutes les idées politiques qu’on peut avoir et souvent défendre naissent elles aussi de la terre. Le corps charnel n’est qu’un accident biologique peu équipé pour influencer la pensée autrement que par l’entremise des tares et des leçons de l’éducation[127]. À une époque où la moindre connaissance se propose comme science, née de l’idée scientifique et du hasard des rencontres, il n’est plus aussi facile de pincer une corde pour en tirer l’accord majeur qui porte le chant de bout en bout. Des dénaturations croissantes étagent les perspectives de littérature dans un monde soumis à une connaissance du mal qui reloge l’esprit dans le cadre étroit de sa terre natale, ou de l’idée de terre natale si l’aventure l’a rendue si lointaine qu’elle n’est plus accessible que par le rêve et le témoignage. On devrait, dans ces conditions, se réduire à soi, et disparaître en soi. Mais l’existence a d’autres projets.

L’aventure spirituelle de Maurice Barrès, qui souffre de la "faillite complète[128]" de son personnage, est un exemple de renaissance plastique comme palliatif de la disparition mentale. Alors que Faulkner se perd dans la parabole héritée de sa connaissance biblique appliquée à l’immobilité de la terre natale, le moi de Barrès s’élève à la hauteur de la nation, prétendant, du moins publiquement, y trouver son compte. "Je voudrais me donner à quelque chose de plus large et de plus prolongé, d’universel[129]." La nation est élue à ce titre fantasque. Elle est l’universel, après un parcours qui, de l’Alsace occupée à Paris, appartient en effet à l’Histoire, ce qui la rend durable. Cet usage d’un temps linéaire est possédé par le discours et non pas par le poème qui s’y immiscerait plutôt, mais quand le moi n’explique plus ses poussées minérales, l’espace et le temps évoqués, que dis-je : invoqués, par le Barrès des "Cahiers", devient la proie de l’obsession et non plus de cette opiniâtreté à laquelle la poésie de Mallarmé nous a habitués. La simple conjoncture de l’espace et du temps est considérée physiquement comme la loi de l’universel. Prétexte à délire personnel en avance sur les injures de Céline, jamais discours politique et d’ailleurs, dit André Breton, "qui se trouverait aujourd’hui le courage de lire les articles que purent alors commettre les Barrès et les Bergson ?" Par contre, le texte de Céline nous touche toujours, sans doute parce que sa folie politique n’en a pas affecté les qualités littéraires, n’ayant marqué à jamais que la personne même qui s’y défigura au-delà de l’excès, par l’influence qu’elle exerce encore sur l’esprit en proie à des velléités racistes ou nationales. Les masques sont transparents, mais ils ne sont pas tombés. Ils continuent d’agir comme l’acide qui n’en a pas fini avec le minéral. Un monde voué au sel et à l’hydrogène.

"Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle," clame Péguy au beau commencement d’un carnage inadmissible. Le supplicié de Baudelaire est maintenant une recrue mobilisée par la nation en guerre contre un ennemi de toujours, ennemi à force de territoire et d’échanges faussés par le marchandage et les fraudes, pratique de pur commerce où se racinent les idées porteuses de flambeaux et d’éclairages obliques. Péguy n’y va pas de main morte. D’abord, comment concevoir le bonheur d’un mort ? Par anticipation, par désir du sacrifice. Quelle barbarie ! Et les mots martèlent le texte[130], empruntés au thésaurus le plus bas : juste guerre[131], mort solennelle, grandes batailles, grandes funérailles, cités charnelles, étreinte de l’honneur, écrasement, couronnements, épis mûrs, blés moissonnés, et j’en passe. Le contexte est affligeant. C’est que Péguy va plus loin que Barrès. À Barrès, il suffit que la terre le porte à un destin national vainement recherché, comme ultime recours[132], dans ces articles qui brimèrent Breton en temps de guerre. Péguy connaît la nation par le petit bout de la lorgnette. Il invente une Jeanne d’Arc à la hauteur du mythe qui manque à son exploit. Il veut dépasser la nation, atteindre Dieu et sans doute mériter aussi de la religion que sa juste épouse lui refuse obstinément. Ah ! le drame personnel porté aux nues de la destinée encore récente et mouillée de son aurore ! De Gaulle fut moins moi, mais il écrivait comme un pied et Malraux ne lui fut d’aucun secours.

Qui ne regrette pas que Barrès, Péguy et surtout Céline fussent aussi doués pour l’écriture de la langue ? Certes, les mièvreries de Barrès, les langueurs de Péguy, les aboiements de Céline nous laissent un peu espérer que cette fumée aux yeux sera bientôt emportée par d’autres vents plus favorables au voyage. Mais ce serait vaine spéculation. La qualité demeure. Elle traverse le texte qui revient forcément. Mais au moins qu’il ne revienne pas au gré des idées. Bossuet était un raciste de la pire espèce, mais il est si lointain qu’il ne nous reste plus que ses périodes, si elles sont de quelque utilité. Tous ces mois que le texte a porté au rouge ne témoigneront finalement que de leur temps, et ce n’est déjà pas si mal. Breton n’était-il pas un fou qui croyait aux voyantes au lieu de communier comme tout le monde et d’abandonner sa langue aux doigts pressés de l’officiant[133] ? "Laisser aller la plume où la verve l’emporte," écrit Mathurin Régnier. Qu’est-ce que la verve ? La satire a-t-elle vraiment le pouvoir de contrebalancer les retombées égocentriques de la rêverie ? Comment ne pas ressembler à ces pitres de la littérature qui s’en prennent à l’autre pour le contraindre au moi ? Le racinement, le sacrifice de ce qu’on a construit en soi, les bluettes camusiennes, les cheveux coupés en quatre de Sartre qui s’échine à mettre de l’existentialisme dans l’humanisme qui n’en veut pas, ces contorsions de l’esprit qui souffre de voisinage et explique le malheur des siens par la présence des autres, - toute cette boue de l’esprit que nous charrions à longueur d’existence, c’est aussi la terre, peut-être mieux que l’homme lui-même.

Il y a quelque temps, à la télévison espagnole, un interviouveur, assez amusant de sa personne par le port original de la casquette et la hauteur de sa voix, interrogeait une compatriote écrivaine vivant semblait-il assez heureusement à Paris. Avant tout éloge, qui pût être considéré comme une avanie respectivement à Madrid[134] d’où ce présentateur avait fait le voyage, il demanda à l’écrivaine, une romancière je crois, si elle ne souffrait pas trop de nostalgie de la terre natale.

 - Ne crains-tu pas d’y perdre ton identité ? demande-t-il.

Le visage de l’écrivaine s’éclaire et lance, avec ce mouvement typique des mains, de la bouche et de l’échine qui caractérise le langage conversationnel des Espagnoles :

 - Cuando menos identidad, ¡mejor !

Ce qui pourrait se traduire par : Moins on s’identifie, et mieux on se porte.

Le présentateur recule, outré :

 - Tu ne peux pas dire ça ! L’identité... ah !

Il vacille. Elle regrette :

 - Oui, oui, dit-elle (on sent que les mots fuient sa pensée). L’identité, oui, c’est important.

Ce qui était surtout important, c’était d’apparaître comme attachée à sa terre natale alors que, visiblement, elle ne se préoccupait que de son travail littéraire. Satisfait, le présentateur poursuivit son itinéraire de visiteur venu d’ailleurs. Une leçon donnée aux animaux.

Identifier le moi à la nation est une ignominie. Le jeter dans les poubelles de la religion, un suicide. Mais c’est une affaire personnelle. Que cela reste une affaire personnelle et qu’on n’en parle qu’autour de soi, pas avec les autres. Le nationalisme est un des paramètres de la dictature, de ce qu’on appelle aujourd’hui, par un heureux élargissement du sens, le fascisme. Avec le corporatisme et l’autoritarisme, c’est l’outil des régimes qui oppressent jusqu’à l’assassinat impunissable sauf miracle de l’Histoire. Manier le nationalisme est un danger pour les autres. On en vient toujours à se demander : qui nous empêche d’être ce que nous sommes (ce que nous voulons être) ? De l’élimination à l’extermination, par exclusion, par mutilation, voire par la torture pure et simple, il n’y a qu’un pas que les nations européennes ont déjà franchi. Le fond social et familial de nos nations n’a pas essentiellement changé. On a pris les mêmes et on a recommencé[135]. La moindre des leçons qu’on puisse donner si on veut rester Français,

 - c’est de minorer le nationalisme, au moins par respect des nationalités exclues du jeu international,

 - de veiller aux regroupements par trop stratégiques, y compris industriels et financiers,

 - et de soumettre les gardiens de la paix à une surveillance constante[136], non pas de la part de magistrats dont la probité est trop facilement en cause, mais au moyen d’une parfaite transparence des actes et des actions.

Or, sous la pression d’un soi-disant danger venu de l’Orient[137], c’est exactement le contraire que nous faisons. Que le nationalisme soit une fatalité ou un goût immodéré pour l’appartenance, n’est pas en soi un problème, pourvu qu’on limite les pratiques nationales à ce qu’elles ont de plus humain, notamment cette solidarité dont le concept nouveau nous est arrivé de Pologne en des temps de fin de guerre larvée. Que les nations deviennent enfin les conservatoires de l’humanité, si l’humanité est condamnée à demeurer une pluie de nations correspondant à des visions et des pratiques différentes, voire impossibles à associer autrement. Le moi, tributaire de l’emploi du temps et des conditions matérielles d’existence, y trouverait peut-être son compte. Mais je doute, et c’est la raison d’exister du "Tractatus" face à "Aliène du temps", que cela arrive un jour. "Le rocher de Sisyphe ? Les surréalistes diffèrent de Camus en ce sens qu’ils croient qu’un jour ou l’autre il va se fendre, abolissant comme par enchantement la montagne et le supplice...[138]" Ce serait en effet formidable d’abolir le supplice par enchantement plutôt que par législation interminable et jurisprudence appliquée. Mais ce n’est qu’une croyance, qui vaut ce que la cruche vaut à l’eau.


[126] Dans un journal, la retourne consiste à présenter le début du texte en première page et la suite en page intérieure. L’idée vient encore de William Faulkner qui proposait "L’invaincu" comme une des meilleures portes à son oeuvre si difficile à pénétrer et à mémoriser, ce qui la différencie définitivement du poème et du théâtre.

[127] Naturalisme.

[128] André Breton - "Entretiens".

[129] Maurice Barrès - "Cahiers".

[130] Charles Péguy - "Ève". Tapisseries (1913).

[131] "Il n’y a pas de guerre juste"... Ezra Pound - "Cantos". Hum...

[132] Barrès fut aussi un homme politique, député. Il est à craindre que le pâle de Villepin, avec ses prétentions littéraires peu justifiées par son texte constant mais illusoire, ne dérive lui aussi en territoire de l’arrière combative mais pas combattante. Héritier d’un colonialisme qui se mord la langue pour ne pas s’y remettre avec les même mots, il glisse sous silence et rejoue la même carte.

[133] Que Dantec a dû rencontrer à la place de Dieu, ce qui est tout de même plus réaliste et plus...raisonnable.

[134] Madrid, ses beaux quartiers, peut-être les plus beaux d’Europe - et ses bidonvilles uniques en Europe. Son arrogance princière et sa misère universelle.

[135] Je me souviens d’avoir écouté, à la radio, il y a peut-être quinze ans, le président des anciens combattants d’une grande ville française. Il avait dix-sept ans au moment de la lutte contre l’occupant allemand. Il était naturellement passé du maquis à l’armée organisée. Il a vu ses camarades tomber morts, et souvent souffrir atrocement avant de mourir. Il a eu peur et il n’a jamais cherché qu’à parler d’abord de sa peur. Sa conscience est tranquille, mais son cerveau est en partie détruit par le souvenir et l’atroce influence de la déception. La guerre finie, l’esprit de contrerévolution nationale a été balayé par la brise tiède des gaullistes, des gens de pouvoir, des redresseurs de la nation en tort. Sa jeunesse a alors perdu tout son sens. Je l’ai entendu prononcer ces mots incroyables de la part d’un ancien combattant, qu’on imagine toujours soufflant dans une trompette en face du mur qui témoigne du sacrifice des fils : Si c’était à refaire, je ne le referais pas. Étonnement du présentateur, musique, et sans doute explications feutrées hors micro. Mais cette fois, l’interviouvé ne s’est pas rétracté. Il ne vendait rien. Il témoignait encore et toujours. Ce qui le différencie nettement de la romancière espagnole de Paris.

Autre petit souvenir : je soignais mon apparence en pratiquant la course à pied, sur une route près de V. , au pied des Pyrénées. Un groupe d’hommes et de femmes se recueillaient devant une borne signalant une conduite de gaz de ville. En arrivant à leur proximité, j’ai été happé par la gravité de leurs visages. Il y avait une autre borne dans l’herbe, oblique et portant une inscription. En même temps, je saisis, à la faveur d’une pause, le discours lancinant d’un homme qui expliquait pourquoi, sur la borne commémorative de la fusillade, on avait remplacé le mot Allemands par celui de nazis. Un femme commenta : Encore de Gaulle ! Quelle importance que ce soient des Allemands qui n’étaient pas nazis ? C’est notre passé et la moindre des choses, c’est qu’on le respecte. Ceux qui paraissaient être des élus s’éloignèrent sans répondre.

[136] Je pense ici, momentanément, à l’affaire Brice Petit et Jean-Michel Maulpoix que Hakime Mokrane a bien voulu porter à ma connaissance (je vis en Andalousie) :

tierslivre.net/spip/spip.php ?article168

[137] Je dis soi-disant parce que ce danger ne menace pas notre économie. Il s’en prend à notre peur et compte s’en servir à des fins évidemment liées au pouvoir et à l’argent et non pas à une probité religieuse de pure façade, de sournoise propagande heureusement viciée par ses propres contenus.

[138] André Breton - "Entretiens".

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