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La question de l’autre / L’action & la curiosité
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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"Cette réponse me permet de borner la suite de mes questions..." répond André Parinaud qui s’entretient avec André Breton[110]. C’est qu’à la question de savoir ce qui différencie André Breton de Paul Léautaud sur le terrain de l’inquisitoire[111], Breton ne trouve rien à redire à l’alternative concernant ces entretiens, car "ç’eut été outrecuidance de [sa] part" :

 - "ou bien ce serait de moi seul qu’il s’agirait,

 - ou bien ce serait du surréalisme à travers moi."

"Léautaud est un homme d’esprit, ce que je ne suis aucunement. De plus, son aventure est tout individuelle, il peut donc s’accorder tous les caprices, prendre le chemin des écoliers pour en rendre le compte qu’il lui plaît." La marge étroite dans laquelle l’inquisiteur agit face à un personnage plus historique que littéraire[112] est alors exploitée par les acteurs pour donner au public une vision de l’historique du surréalisme qui est celle d’un André Breton jamais titillé par son interviouveur, respecté même. Il y est à peine question d’une oeuvre importante dont les jalons - "Les champs magnétiques", "Les manifestes du surréalisme", "Nadja", "Les vases communicants", "Arcane 17", etc., - ont exercé et continuent d’exercer une influence primordiale sur les comportements de la poésie et de ses poètes[113]. Nous sommes gré à André Breton d’avoir été un acteur de l’Histoire et d’en accepter le bornage intempestif, certes, mais exutoire pour nous. Le moi ne s’est pas perdu, il est en retrait, toujours sur le point de s’effacer devant un procès ou un jugement moins rébarbatif tenant à la lecture par exemple, dont André Breton a été un des promoteurs les plus éclairés. Car André Breton est un écrivain d’école, comme Racine, Hugo, et même Mallarmé. Ils ont été des personnages de leur temps, ils y ont exercé une influence immédiate et leur destin historique s’est déterminé en pleine activité créatrice.

En France, il semble que la dernière école ne promette plus rien, comme si les promesses qu’elle a tenues étaient les dernières avant qu’il ne soit plus question de promettre quoique ce soit. Les propensions à l’école sont en général absorbées par des institutions plus ou moins politisées, à caractère humanitaire, jamais esthétique. Le surréalisme lui-même a vécu cela, et le nouveau-roman ne s’est jamais engagé[114], alors que l’existentialisme, entre les deux, a favorisé l’engagement au détriment de la qualité littéraire. C’est un peu schématique, cette vision de la chose historique, mais assez vrai pour qu’on se pose efficacement la question du moi par rapport aux autres, d’autant que ce grand mouvement de la pensée française a déferlé sur l’univers de l’homme, et son écume et ses plages n’ont pas fini d’alimenter les rêves comme les analyses. Depuis trente ans et plus, nous sommes une société qui consomme avant tout, établissant ses équilibres aux paramètres du pouvoir d’achat et du taux de chômage. En cela, nous avons rejoint l’Amérique des États-Unis, condamnant l’école à l’enseignement et l’individu à l’oeuvre personnelle. Aussi, le moindre signe d’engagement apparaît-il toujours comme un parti-pris, les choses demeurant en recul désormais. L’ère du soupçon n’est pas ailleurs que dans ces engagements qui, le plus souvent, de la part des engagés, n’engagent à rien mais leur assurent une promotion certaine. Comme idiots de la famille, nous n’y comprenons souvent plus rien, ou nous nous engageons nous aussi en clignant de l’oeil pour ne pas tout voir ni comprendre ce qui suffirait à nous désengager. Désormais, nous sommes pour ou contre. Ces conditions d’engagement ne favorisent pas celui du poète. On parle alors de nombrilisme, ce qui ne veut pas dire grand-chose d’un point de vue philosophique et tout si l’on se place du côté de ceux qui ont besoin de secours, de ceux qui appartiennent encore à l’humanité mais dont l’humanité même est encore une fois remise en question, cette fois par des biais plus savants que la servitude ou la mise à l’écart. Le poète nombriliste n’intéresse alors que le lecteur nombriliste. Folie circulaire.

Pour sortir de cette impasse littéraire, il est alors facile de s’engager sans aller plus loin que la dénonciation, revenant à un baudelairisme de façade qui mélange adroitement la douleur personnelle et celle de ceux qu’on ne connaît pas pour ne pas les fréquenter d’aussi près. Il y a loin en effet entre le poète de sa rue, nostalgique et revendicatif, et les grands discours romanesques qui se tiennent en ce moment même au nom de telle ou telle doctrine de l’humain. Chacun a son idée et tout le monde sait tout. Il suffit de planter le décor de l’action, d’y installer les personnages du drame, et d’en instaurer les dialogues véridiques. Avec les mêmes ingrédients, comme au cinéma, on peut alors dire la même chose et le contraire. L’ambiguïté a perdu son charme parce qu’elle n’est plus admise. Nous nivelons par couture des plaies. Nous ne reconnaissons pas les différences, à l’image de l’industrie cinématographique qui ne reconnaît pas dans le cinéma muet et le cinéma parlant deux arts indépendants l’un de l’autre et, finalement, nous contraint à supporter plus de bruit que d’image. La question ici n’est pas de savoir si le son est ou non un problème, de temps ou d’image, s’il contraint à plus de conventions encore, mais d’affirmer que l’art ne peut pas se mélanger à l’art sans y perdre sa nature d’art. De la même manière, l’idée et l’acte[115] subissent leur proximité au détriment de l’idée. Du coup, l’action est promue et l’art qu’elle engage est utile, ou prétend l’être alors qu’il est utile à quelque chose et non pas à l’homme. L’empire des choses, nous le savons, supprime les personnages que nous sommes[116]. Ce que nous savons moins, c’est qu’il fait de nous des acteurs et de la scène un spectacle. Qui est aux premières loges ?

Dans un entretien précédent de dix ans ceux d’André Parinaux[117], André Breton est persuadé "qu’un esprit nouveau naîtra de cette guerre. Il ne faut pas oublier que l’arbre de 1870 porte La chasse au snark, Les chants de Maldoror, Une saison en enfer, Ecce Homo. L’arbre de 1914 amène à leur point culminant l’oeuvre de Chirico, de Picasso, de Duchamp, d’Appolinaire, de Raymond Roussel aussi bien que celle de Freud..." Il faut en conclure que celui de 1939 a poussé à l’éclosion les Camus, les Sartre, les Robbe-Grillet et consorts. Il ne s’agit là, de la part d’André Breton, que d’un embrigadement forcément abusif. Les guerres produisent des cadavres et des souvenirs capables de troubler le sommeil et le comportement, rien d’autre[118]. Les cueillettes économiques et littéraires, entre autres, ne sont qu’accessoires. Passons.

Mais dans le même entretien, Breton oriente le surréalisme, un mouvement puissant de la pensée et de la créativité qui a connu les scissions les plus violentes comme les plus amusantes[119], entre le moi et l’engagement.

 - Dans ce qui prend fin, Breton souligne[120] que la déviation de l’égocentrisme "n’a pas été complètement évitée" et que celui-ci annonce l’indifférentisme (le poète "se place au-dessus de la mêlée", il "se croit admis à un comportement olympien"), lequel est "très généralement sanctionné par la stagnation (il épuise vite ses ressources individuelles, n’est plus capable que de variations dépourvues de sève sur un thème usé)."

 - Ce qui continue : le dépaysement de la sensation, l’exploration en profondeur du hasard objectif, la prospection de l’humour noir,

 - et ce qui commence : "c’est, avec le surréalisme, tout ce qui peut répondre à l’ambition d’apporter des solutions les plus hardies au problème posé par les évènements actuels.[...] La foi, l’idéal, l’honneur demandent à être rétablis sur de nouvelles bases..."

Preuve, si c’est nécessaire à verser au dossier du nombrilisme, qu’"entre l’idée et la réalité, entre l’impulsion et l’acte, l’ombre s’interpose, car le Royaume t’appartient.[121]" Il n’est pas étonnant qu’après, après la guerre si on veut, on ait cherché indifféremment dans deux voies diamétralement opposées : l’engagement existentialiste, ou l’individu ne l’est que par son effort d’aller à l’autre, et le nouveau-roman, où l’individu se réduit strictement au verbe pour ne pas se "situer au-dessus de la mêlée", mais en marge[122]. D’un côté, l’action vécue à partir de soi, ce qui pourrait apparaître comme une tentative de compromis, - de l’autre la curiosité mise à l’épreuve du feu en soi. Ces deux mouvements se sont éteints, laissant leurs traces indélébiles, et intactes toute empreinte surréaliste. Nous n’en n’avons pas tenté la synthèse, sans doute parce qu’on nous a alors proposé de troquer notre pauvreté relative contre un environnement d’objets utiles à notre confort, notre sécurité, nos loisirs, etc. Nous en sommes à la participation aux grandes causes de notre temps et au peaufinage tremblant de nos soins intimes, loin de toute préoccupation littéraire qui ne nous ramène pas, si c’est de cela qu’il s’agit, devant notre poste de télévision, spectacle du monde et de ses personnages agités de guerres, de catastrophes et de luttes commerciales, et au coeur de nous-mêmes, cet animal qui se distingue de l’animalité par le désir et qui distingue le désir parmi les troubles qui le détruisent petit à petit, avec une lenteur désespérante. On penche, bien sûr, quelquefois avec hargne. Mais l’engagement se limite à exprimer son opinion[123] et les secrets de famille sont bien gardés. D’où les fuites éditoriales, beaux coups portés à la tranquillité qui ne demande que ça. Angot se dévoile dans sa nudité torturée jusqu’à l’outrage, et Dantec prophétise sur le dos des religions de la pauvreté et du désespoir. Cette gnognote scripturale est notre pain quotidien qu’il faut bien comparer aux hosties des religions littéraires pour ne pas se sentir trop dupes d’un système qui, reconnaissons-le, nous donne de quoi vivre décemment, même dans la misère. La pauvreté a une espérance de vie à peu près égale à celle des plus chanceux. Une belle réussite du Capital et de ses défenseurs associés. Dans cet environnement du compromis et de la désuétude, pas trop loin du mépris[124] et de l’amitié, la question de l’autre est encore et toujours celle du moi non résolu à céder le devant de la scène à des gesticulations sans bruit et sans fureur. Parce que nous ne sommes plus à la hauteur, la réponse de Breton à Parinaud s’en trouve modifiée comme suit :

 - "ou bien ce serait de moi seul qu’il s’agirait,

 - ou bien ce serait de l’autre à travers moi."

Il n’y est plus question d’école, et par conséquent de littérature. Nous avons rejeté l’engagement et le formalisme, les deux mamelles de l’écrit, ou les deux yeux si l’on veut, au profit de l’opinion et du pied[125] qui font les beaux jours de la Presse. L’idée et le ravissement appartiennent désormais, non pas à des élus ni à des olympiens, mais à des êtres égarés condamnés à la reproduction manuelle de leurs oeuvres solitaires et anonymes. Nous sommes farouches et inhabités.


[110] André Parinaud - "Entretiens avec André Breton" (1952).

[111] Radiophonique : on est en 1952 et le surréalisme commence à devenir chose publique, car on s’y réfère.

[112] Encore heureux !

[113] Poésie dans un sens large, limitant le poète à quelques-uns.

[114] Sauf quelquefois dans la "révolution sexuelle", qui date un peu.

[115] Chères à T.S. Eliot - "The waste land" 1922.

[116] Joseph Perec - "Les choses". L’homme appartient alors à un puzzle, ou il est condamné à produire sa littérature dans la contrainte du lipogramme ou autres douceurs oulipiennes.

[117] Interview de Charles-Henri Ford - Revue View, NY, 1941 - soit peu après le débarquement d’André Breton en Amérique.

[118] J’en sais quelque chose !

[119] Respectivement Artaud et Queneau.

[120] Sous le précepte ducassien : "La poésie doit être faite par tous, et non par un."

[121] Thomas Stern Eliot - "Les hommes creux" (1925).

[122] Je laisse de côté les productions des partis, du communisme à la droite, d’Aragon à Michel de Saint-Pierre et autres Jacques Laurent.

[123] Des référendums à la place des textes...

[124] Et non pas de l’indifférentisme.

[125] Comme on disait naguère.

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