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La question commerciale / Boris Vian & Jacques Bens
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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La question de l’artiste au chômage se pose-t-elle encore ? Il vaudrait mieux se demander : qu’est-ce qu’un chômeur ? N’est-ce pas celui à qui on a enlevé du pouvoir d’achat pour augmenter celui d’un équivalent tout heureux d’accéder à la consommation et d’en jouir en bon père de famille et redoutable destructeur[39] ? Le consommateur de biens superflus devient un exemple de probité au travail, tandis que le chômeur est montré du doigt comme parangon de la paresse, du laisser-aller, de l’irresponsabilité, voire d’un manque de patriotisme qui justifie à lui seul la condamnation à la pauvreté, quand celle-ci n’aurait dû être que la conséquence d’une fatalité des circonstances. Deux types d’assistanat qui se complètent harmonieusement pour former un système où d’ailleurs l’assistanat n’est ressenti que par le chômeur et vilipendé par celui ou celle qui, au lieu d’avoir la chance de pouvoir travailler, le mérite. Ce système de vases communicants faussé par la poussée publicitaire et sans doute aussi démographique, sans parler des préceptes moraux en vigueur, est un des organes vitaux de notre économie. Sans lui, nous n’arrivons plus à la cheville des pays modernes. Le respect du chômeur pourrait alors passer pour une reconnaissance de son utilité. Un juste équilibre des revenus nous condamnerait tous, non seulement à l’égalité, mais à une égale impossibilité d’alimenter la machine productive qui en France, depuis Colbert au moins, et depuis la fin des razzias systématiques en territoire européen ou exotique[40], est tributaire du mercantilisme et de la spéculation au détriment de l’invention, de la découverte et des approfondissements qui enrichissent l’esprit sans toutefois lui donner le corps qui est le point de mire de l’économie. C’est notre fatalité.

Un artiste est-il chômeur quand son métier ne lui donne pas de quoi manger ? Les administrations s’entendent à répondre que non. Il est chômeur parce qu’il ne travaille pas. S’il travaillait, il gagnerait au moins de quoi vivre décemment et trouverait le loisir de s’adonner à son art sans mettre en péril son équilibre social ni parasiter les systèmes de survie où il apparaît encore moins justifiable que le véritable travailleur condamné à l’inactivité plus qu’au chômage. Les ressentiments qui l’assaillent témoignent assez d’une virulence partagée par ceux qu’il est censé parasiter. Sa situation devient vite intenable. Et il doit renoncer à tout espoir de vivre de son métier, attendant peut-être, comme dans un roman populaire, qu’on le découvre.

Rejoignant Gauguin sur ce point, Jacques Bens[41] déclare que "depuis la fin du mécénat royal, puis la disparition du roman-feuilleton, la littérature est essentiellement devenue une activité d’amateur : à quelques exceptions près, les écrivains marquants du XXe siècle possédaient une fortune personnelle (parfois modeste, mais suffisante pour les faire vivre) ou exerçaient une activité annexe." Et d’ajouter : "Dans cet univers de dilettantes, Marcel Aymé représente un exemple assez rare d’écrivain professionnel..." Et plus loin : "Écrivain professionnel, cela signifie essentiellement que Marcel Aymé a toujours considéré son oeuvre en artisan plutôt qu’en artiste." La question est alors : peut-on devenir un écrivain professionnel si on n’écrit pas des oeuvres artisanales ?

Boris Vian, dans sa célèbre postface de "Les morts ont tous la même peau[42]", est beaucoup plus précis sur le sujet. Il faudrait la citer in extenso pour ne pas en perdre le fil. À propos de "ce livre qui, littérairement parlant, ne mérite guère qu’on s’y attarde", Vian avait pris "la peine, dans une première préface, frappé au coin de l’esprit commercial le plus écoeurant, d’avertir les intéressés. De leur dire (ce qu’ils veulent continuer d’ignorer) qu’un éditeur c’est un marchand de livres." Plus loin : "Vous ne parlez que de ce que vous comprenez. De J’irai cracher sur vos tombes[43], par exemple. Eh bien il n’y avait qu’une chose à en dire, et la demi-douzaine citée plus haut, de critiques qui en ont parlé honnêtement, ont honnêtement reconnu sa nature : un bon thème qui, bien traité, aurait pu être un bon roman, avec les risques de vente médiocre qui accompagnent d’ordinaire (par la faute des critiques et des éditeurs) tout bon roman. Et qui, traité commercialement, comme il l’était, aboutissait à un roman populaire, de lecture facile et de bonne vente. Un roman beaucoup moins salé que la Bible en tout cas. Et que j’avais traduit, je l’ai dit de façon assez voilée pour ne pas nuire à la vente et assez dévoilée pour être compris des critiques (je l’espérais), pour une raison bien simple : le bifteck vaut son pesant de nougat et le nougat est très cher.[...] Et les bons livres attendent toujours leurs critiques." Conclusion ("Critiques, vous êtes des veaux !") : "Vous êtes en danger."

Je ne sais pas à quel danger imminent Boris Vian destinait[44] les critiques de son temps et je ne sais pas non plus s’ils en sont morts. Ils sont tellement oubliés, un peu ou beaucoup à la manière des Académiciens, que leur existence semble maintenant appartenir à l’imaginaire de Colin. Tant mieux pour eux. Mais il me semble, et je ne crois pas me tromper, que les choses ont bien changé, qu’elles ont changé à ce point. Des critiques, il y en a encore, peut-être pas nés de leurs pères, mais ils existent et ils ont pignon sur rue. Une mauvaise langue dirait qu’ils connaissent au moins leurs mères. On ne peut guère leur reprocher de ne pas s’intéresser aux bons livres, puisque ce n’est pas dans leurs attributions. On ne leur reprochera pas non plus des tentatives d’appauvrissement sur la personne de l’artiste, ce qui était encore le cas du temps de Gauguin : "Millet était traité de grossier, se complaisant dans le fumier et Saint-Victor[45] l’enfouissait dans le cercueil. Dieu merci, Millet en est ressorti : n’empêche qu’en 1872, Millet trouvait difficilement rue Laffite 50 francs de quelques dessins pour payer la sage-femme. Probablement les paroles sacrées de M. de Saint-Victor furent la cause de tout ce dénuement.[46]"

Chômeur, amateur, artisan, gagne-petit, l’artiste est tout cela à la fois et il n’est rien s’il n’est plus artiste. On est vraiment très loin des airs de grands seigneurs de Racine : "La principale règle est de plaire et de toucher[47]. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première.[48]" Il exprimait ainsi une espèce de lassitude après l’insolence de Molière : "Je voudrais bien savoir si la première règle n’est pas de plaire..." Selon cette autre règle qui reconnaît qu’on ne peut pas plaire à tout le monde, et armé des moyens de communication et de distribution nécessaires, il ne semble pas si difficile de vendre des livres qui plaisent. Et si on ne s’interroge pas pour savoir pourquoi ils plaisent, on sait exactement les reproduire jusqu’à ce que la courbe de Gauss annonce bien à l’avance le déclin et conseille un dépôt de bilan préventif et prometteur d’autres perspectives tout aussi lucratives. Mais je voudrais bien savoir si, au fond, l’écrivain - l’artiste si on veut - est capable de se mettre à plaire alors qu’il porte en lui les germes d’un art sinon nouveau du moins impérieux.

Si l’on définit l’individu par rapport à sa perception de la réalité, on peut aisément créer deux classes d’hommes : ceux qui reconnaissent cette réalité comme la reconnaît le plus grand nombre ; et ceux qui ne la perçoivent qu’à leur manière. Il y a des mots, terriblement médicaux, pour le dire, et personne ne souhaite une pareille aventure à ses enfants[49]. On trouve des artistes des deux côtés, s’il est sensé de territorialiser ainsi l’appartenance au même genre. Mettons. À première vue, l’artiste serait justement de "ceux qui ne perçoivent la réalité qu’à leur manière". Ce n’est heureusement pas le cas. Il y a des artistes des deux côtés de cette frontière floue. Ce n’est donc pas l’activité artistique qui distingue les deux groupes. Si l’on admet que le groupe de "ceux qui ne perçoivent la réalité qu’à leur manière" n’est pas en mesure d’apprécier la valeur artistique de ses productions forcément très individuelles, c’est du côté de "ceux qui reconnaissent cette réalité comme la reconnaît le plus grand nombre" qu’il faut chercher les défauts du système. En un mot : l’art des fous reste intact, bon ou mauvais, pareil. Tandis que du côté de la normalité, névrotique par essence, c’est-à-dire qu’il lui arrive de souffrir de sa perception de la réalité quand celle-ci s’éloigne de la normalité, les parasites pullulent. Force est aussi d’admettre que la floppée d’artistes en tous genres qui fait surface pour ensuite disparaître corps et âme, est un paramètre vital du lucre, de l’activité économique telle qu’on la conçoit encore de nos jours[50]. Un regard neutre jeté sur cette gente permet d’en distinguer ceux qui ont les faveurs du système et accès à la reconnaissance, et ceux qui, à défaut de reconnaissance, s’autoéditent comme on se caresse en attendant que ça vienne. Nul doute, vu l’expérience, que les auteurs qu’on lira demain sont plutôt du côté des autoédités, voire des non édités que les familles déblaieront quand le moment sera favorable aux exhumations. Très peu de noms connus aujourd’hui seront lus demain. Ils le savent. D’ailleurs on ne les fait pas connaître aujourd’hui nécessairement pour qu’ils soient lus demain. Je constate toutefois que les auteurs publiés témoignent de leur savoir-faire, d’un art suffisamment élaboré pour ne pas être totalement risibles, alors que l’auteur autoédité est en général fort médiocre, par négligence mais aussi et surtout parce que, le plus souvent, il n’est pas écrivain, il écrit pour devenir et non pas parce qu’il est. En dehors de tout esprit de formation. C’est courant. Dans cette névrose ambiante, le lecteur est facilement dérouté, voire irrité par les détours, les chemins de traverse, les voies sans issue, les rivages sans horizon. On reconnaît là le vertige constant de l’activité humaine, et c’est en son sein que le véritable artiste vit sa vie de misérable ou de chanceux. Personne ne décide. Il n’y a même pas de pilote à la barre. Le navire est fou et le peu de fous qu’il contient n’y est pour rien, pas plus que la croissance des vocations et des ambitions.

La nouveauté, toutefois, ou ce qui paraît être une nouveauté, c’est la facilité et le prix modique des communications qui nous sont autorisées par delà les vieux préceptes de défense qui ont si longtemps retenu dans leurs toits nos pigeons voyageurs et nos postes de radio pirates[51] sous les mêmes toits déguisés en antenne. Nous sommes libres de publier à peu près tout ce qu’on veut. On ne s’en prive pas. Ceci nous écarte définitivement des cercles où le livre se vend et se promet à l’avenir, mais nous semblons n’en avoir cure et nous nous satisfaisons bon gré mal gré d’un système de plus en plus facile d’accès et d’utilisation, notamment grâce au bénévolat de milliers de programmeurs qui, en somme, travaillent pour nous. De quoi nous plaindrions-nous ? Nous sommes devenus des amateurs à part entière, et si l’héritage ou la fonction nous assure les moyens de vivre, nous n’avons plus qu’à nous traîner jusqu’à la tombe avec l’assurance de n’être jamais empêché d’écrire par la faim, les ulcères, les mutilations, et autres calamités qui n’affectent pas que les plantes et les vieilles pierres de nos monuments nationaux et universels. Il est fort probable d’ailleurs que nos administrations finissent par reconnaître le chômage des artistes et punir les médisances de ceux qui persisteraient à penser et à dire que ce serait de la fumisterie. Le Capital est à la recherche d’une paix globale. Et la Sociale est en panne d’idées. Les opérations militaires se confinent à l’intervention policière. L’économie juge le bien-fondé des demandes d’aides. La société se hiérarchise horizontalement. Le but n’est-il pas de resserrer les rangs des chômeurs pour augmenter le nombre des heureux élus à une consommation tranquille ?

Peut-on devenir un écrivain professionnel si on n’écrit pas des oeuvres artisanales ? Certainement non. Seul l’artisan peut se mettre au service d’un employeur aussi exigeant et complexe que la Chaîne du Livre[52]. Et il faut un talent hors pair pour en tirer une oeuvre digne de ce nom, à l’exemple de Marcel Aymé tant admiré par Jacques Bens, autant comme homme que comme écrivain d’ailleurs.

Je reconnais ici que le "Tractatus ologicus" cède un peu de terrain au charme à exercer pour plaire, qualité dont "Aliène du temps" ne s’embarrasse guère. Je l’ai conçu, pas pour rien, comme la porte d’entrée d’un univers romanesque. C’est une farce. Après tout, peu importe que je sois artisan quand je l’écris[53]. Du coup, j’écris plus vite (voir plus haut). Pas plus que n’importe mon espoir d’en tirer, sinon de l’argent comptant, du moins quelques facilités circulatoires qui me feraient moralement le plus grand bien. Cet essai-préface prétend éclairer un peu la lanterne du lecteur. On voit à quel point les questions qui y sont traitées sont imbriquées les unes dans les autres pour tenter de former une pensée cohérente, même au prix de simplifications qui ont au moins le mérite d’être lumineuses. Toutes ces questions se touchent et se reproduisent. Par exemple celle du style et celle de l’argent dont je traite dans cette section. Je laisse au lecteur le soin de s’en tirer à bon compte, à ce jeu qui n’est qu’un jeu de miroir qui chacun contient une image d’avance, effet de mémoire peut-être ou persistance rétinienne. La réflexion, si on veut appeler ça comme ça, qui m’occupe tous les jours parce que j’écris, tourne autour de ces pots aux roses : cohérence, merveilleux, niveaux, maîtrise, genres, style, livre, lecteur, argent, existence, etc. Je crois avoir ici établi les fondements qui m’autorisent à en dire un peu plus sur le "Tractatus". Car il vient une autre question tenaillante :

La question des conditions de la farce.


[39] Terme de marketing qui désigne le consommateur.

[40] On continue d’en rêver toutefois et même de s’y mettre si l’occasion se présente. L’État lui-même...

[41] Article sur Marcel Aymé dans l’Encyclopédie Universelle.

[42] Un Vernon Sullivan de 1948 condamné en 1950.

[43] Autre Vernon Sullivan, condamné lui aussi. Le puritanisme à la française.

[44] Plutôt que condamait qui ne peut pas se placer dans sa bouche en forme de trompette. Car contrairement à Patrick Grainville, qui ne joue d’aucun instrument, pas même du clairon contrairement à ce qu’il affirme, Vian était un musicien.

[45] Paul de Saint-Victor (1827-1881), critique littéraire et d’art conventionnel, pour ne pas dire réactionnaire.

[46] Paul Gauguin - "Racontars de rapin" - 1902. Un rapin est un apprenti dans un atelier de peinture. Les racontars... de Gauguin n’en sont pas, évidemment.

[47] Noter l’involontaire signifiance...

[48] Préface à "Bérénice".

[49] Sauf de s’enrichir en devenant médecin, cela va de soi.

[50] Les mots de Napoléon cités par Gauguin dans le "Cahier d’Aline" : Les rois me regretteront. Ou l’exemple de Charles Marchal, peintre officiel - 1825-1877.

[51] La RAL,M en est un exemple parmi des millions d’autres.

[52] La fameuse Ligue organisée avec l’État. Nous manquons d’un Rabelais pour s’en prendre à elle avec les mots. Qu’on se le dise ! (à soi et de l’un à l’autre)

[53] L’ensemble comprend actuellement douze romans en chantier.

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