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La question de la cohérence / Le chevalier Dupin & Joseph Rouletabille
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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Il est certain que j’étais, dès l’enfance, très doué pour la version. Pour le thème, au contraire. Quant à la dissertation française, je vous l’ai dit, on me reprochait de ne pas être un écrivain analytique.[1]

Francis PONGE

 

L’AUTEUR - Madame, quelles sont pour vous les qualités que doit réunir un roman ?

LA VIEILLE DAME - Qu’il soit cohérent et intéressant... non, je ne vois pas autre chose...

L’AUTEUR - Pourtant...

LA VIEILLE DAME - Qu’est-ce que vous voyez, vous ?

 

Une des questions les plus intéressantes posées par la littérature a été romancée par Gaston Leroux dans son "Mystère de la chambre jaune". On peut voir dans ce roman un tour de force relevant le défi lancé aux hommes de Lettres par Edgar Poe avec son "Double assassinat de la rue Morgue". Dans cette nouvelle, la question est de savoir comment le criminel a pu sortir de la "chambre" sans emprunter les voies naturelles ; en effet, celles-ci, portes, fenêtres et cheminée ne peuvent en aucun cas prêter passage à un corps humain. De cette première conclusion, on remarque tout de suite qu’elle comporte deux sources d’erreurs :

- l’impossibililité de sortir, impossible à concevoir si on n’a pas trouvé le criminel dans la chambre,

- et l’homme nécessairement attaché au corps du coupable par l’esprit qui enquête dans le cadre d’une police chargée du maintien de l’ordre et de la paix sociale et humaine.

Nul Lecoq, ici, pour changer les optiques ; Gaboriau était en avance sur son temps et son public pas en retard sur le sien.

Finalement, on résout le problème de la sortie : une fenêtre peut s’ouvrir et Dupin n’a pas de difficulté à le démontrer. Un clou rouillé fera l’affaire. Seulement, cette ouverture, pour praticable qu’elle soit, ne peut pas autoriser un corps humain à l’emprunter dans l’hypothèse insoutenable de la fuite. Celle de l’enfant étant écartée compte tenu de la férocité du crime et surtout de la force musculaire mise en jeu, on ne sait plus. L’affaire est résolue par Dupin qui, se fiant à son flair et aux circonstances (celles du journal, mais d’une manière différente du "Mystère de Marie Roget"), démontre que le crime a été commis par un orang-outan. Bon. Le "Scarabée d’or" renouvelait aussi le principe de l’erreur primordiale.

Quelques décennies plus tard, c’est bien connu, l’auteur de Sherlock Holmes relève le défi et réduit l’ouverture à une dimension telle que même un orang-outan ne peut l’emprunter pour échapper à la justice[2]. On conçoit mal qu’un rat (restons épouvantables), puisse imaginer un tel crime. Par contre, un serpent de l’espèce mamba, très commun à Londres, ou si rare qu’on n’y pense pas tout de suite, fera l’affaire, - au goût d’un public prêt à se jeter dans les griffes d’une littérature qui ne pardonne pas les instants d’inattention. Une grande qualité, c’est certain, un peu mésusé ici, c’est vrai.

Gaston Leroux va plus loin. Il faut aller plus loin si l’on veut gagner. Quitte à doper un peu la machine. Après tout, un champion est un champion, dopé ou pas. La chambre est donc fermée et, cette fois, le criminel n’a pas pu en sortir (j’abuse ici des parenthèses si chères à Leroux qui connaissait son métier[3]). On n’admet plus ici de fenêtres mal verrouillées de l’extérieur ou d’animaux prêtant à confusion pour des questions de puissance musculaire ou de finesse de l’empoisonnement assimilable à de la préméditation. Il n’y a aucune issue. Belle manière de commencer un roman. Comment le cerveau de Rouletabille va-t-il résoudre ce qui n’est même pas un problème ? Le criminel n’a pas pu sortir et pourtant il n’est pas dans la pièce où gît le corps agonisant de la dame en noir.

Dit comme cela, on soulèverait un pan du mystère et l’esprit aurait vite fait d’en tirer la bonne conclusion. Or, Leroux est un grand romancier. Ce n’est pas lui qui tombe dans le piège, mais le lecteur trop heureux de se laisser enfermer en imagination dans un monde qui ressemble tellement à celui qu’il connaît. Un talent particulier qu’on ne rencontre plus guère aujourd’hui parce qu’il est peut-être tout simplement épuisé, comme s’épuise la façon de Gaboriau et de son policier Lecoq qui a tant inspiré les nouveaux romanciers du phénomène criminel. Le polar se résume souvent à un mystère judiciaire résolu par l’intrigue elle-même ou au pire par l’intime conviction qui fait florès chez les historiens. Ce qui est un comble, mais semble satisfaire au moins momentanément le lecteur ou le spectateur diligent. Revenons à la chambre de Leroux, celle de l’impossible qui va pourtant donner lieu à un des romans les plus astucieux de l’histoire du polar, si le polar en a une, bien sûr.

Leroux nous supprime toute spéculation sur l’ouverture nécessaire mais inexistante, et sur la possibilité d’un phénomène mis à la place de l’être humain qui est, nous le savons par expérience, la seule créature vivante capable de commettre un crime. La victime fait bien des recherches sur une mystérieuse dissociation de la matière ou quelque chose dans ce goût. On sent alors que le roman va basculer dans le fantastique. Il n’y aurait plus de mystère, un mystère si difficile à concevoir qu’il est inconcevable pour l’instant, mais quelque chose de fantastique capable de remplacer le manque d’explication par des faits difficilement contestables[4]. On se prend à imaginer, pendant que Rouletabille accumule les indices de la vérité, qu’un être malveillant a emprunté à la dame en noir, scientifique de renom qui oeuvre avec son père insoupçonnable (autre fausse piste, cet insoupçon), un secret terrible qui lui permet désormais

- d’entrer dans une chambre sans effraction,

- de s’en prendre à la vie de l’habitant

- et de s’en aller comme un passe-muraille, ce qu’il est, donc, passe-muraille.

Il ne resterait plus qu’à le poursuivre, à trouver son talon fragile, et à le neutraliser dans un combat digne des finales du Music-Hall. Mais cela, c’est du cinéma, pas du roman. Marcel Aymé a montré qu’en littérature moderne, on ne résout pas l’énigme par le personnage. C’est une règle d’or. Le texte demeure ce qui se rapproche le mieux de l’énigme. Il requiert donc une attention croissante. Mademoiselle Stangerson, la dame[5] en noir, n’est pas la victime d’un mutant ou d’une autre invention ayant échappé à son contrôle. À en juger par les marques qui ont failli lui coûter la vie (elle seule pourrait témoigner, autre insoupçon), le criminel est un homme, un vrai, pas un fantôme bien utile en cas de panne d’imagination ou un humanoïde en proie au désir de vengeance qui se met bien opportunément à la place de la paresse intellectuelle. Ce serait là de la mauvaise science-fiction, ou plutôt du mauvais roman scientifique comme on disait à l’époque. Leroux a au moins le mérite de ne pas céder à la tentation du spectacle, d’une part parce qu’il en a les moyens textuels[6], d’autre part parce que le jeu en vaut la chandelle. Et son roman est passionnant, sans être un exemple d’analyse psychologique ni de confession jetant le trouble dans les ménages. À la question de savoir comment le criminel est sorti de la chambre, il n’y a qu’une réponse : par la porte. Il n’a pas emprunté la voix de la transmutation atomique, soyons sérieux. Et Rouletabille de démontrer l’efficacité de sa méthode, car il s’agit bien de cela, méthode chère à tous les enquêteurs, de Dupin et du père Tabaret, dit Tirauclair, à San Antonio et, pourquoi ne pas l’associer à cette académie de la farce criminelle, Frank Chercos lui-même, le policier qui traverse le "Tractatus ologicus" en enquêteur halluciné.

Car il n’est pas possible de sortir d’une chambre fermée de l’extérieur sans se faire remarquer, ni avec des moyens qui n’ont aucune réalité. Il s’est donc passé autre chose. Et tout tient dans cette constatation : autre chose s’est passé ici. Et ailleurs ! Pas ici et maintenant. Ici et ailleurs. Où le temps n’est plus une question de temps, même réduit à l’instant, mais de récits. On écrit des romans, que diable ! Mais aussi des récits.[...]

 

LA VIEILLE DAME - Un peu de fantaisie, pourtant, ne gâche rien...

L’AUTEUR - Youpi ! Youpi ! comme chantait Bobby Lapointe.

LA VIEILLE DAME - Restons sérieux !

L’AUTEUR - C’est-à-dire attentifs. Ma guitare n’est pas sommaire...

LA VIEILLE DAME - Je veux bien le croire.


[1] Entretien avec Serge Gavronsky (Po&sie 61).

[2] Le "Ruban moucheté", de Conan Doyle. Ou encore, "Les Dents du tigre", de Maurice Leblanc.

[3] Ce qui n’est pas le cas de Nothomb ni de Dantec.

[4] Reproche que Rinaldi adresse très justement à Houellebecq, mais si maladroitement que leur petite histoire ne nous intéresse pas (in Le Figaro).

[5] Car il s’agit d’une dame en effet.... Et du "Mystère de Mademoiselle Stangerson" plus que de celui de la chambre jaune...

[6] Ce qui n’est pas le cas de Houellebecq qui se prend pour un poète sans avoir situé sa poésie (ce que Cocteau a bien fait à la place non seulement de Leroux, mais aussi d’Allain, de Souvestre, de Leblanc, etc., ou Breton à la place de Palau - Les détraquées dans Nadja).

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