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Nous avons tous deux têtes / Ce qui augmente beaucoup le plaisir
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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Nous avons tous deux têtes : l’une est tranquillement posée sur la joue, elle dort ; l’autre regarde encore et sa bouche semble sur le point de parler, elle est coupée. La nuit et les jours, car ce qui se passe dans ces yeux, ce sont les jours, alors que la nuit convient aux paupières fermées. Le singulier du sommeil, son unicité, et la pluralité de l’éveil. Moi, moi seul, - et les autres, ce nombre infini par multiplication du temps.

Je pourrais dire que j’ai une tête de poète et que l’autre ne pense qu’à écrire des romans mais, sans être tout à fait inexact, ce serait approximatif. Je l’ai longtemps pensé, j’ai même bâti sur cette approximation, sur cette approche devrais-je plutôt écrire, - imaginant que mon ouvrage consistait à abandonner le poème pour me livrer aux trivialités du roman. J’ai créé ce personnage interrompu et je l’ai nommé.

Aujourd’hui, je préfère penser que j’ai deux têtes et que l’une dort alors que l’autre demeure éveillée comme le conteur qui est le dernier à trouver le sommeil. Comme les cris de ceux qui veulent faire passer la littérature pour une science dans l’intention louable de la sauver d’une catastrophe universitaire et universelle, ma pensée ne relève que du naufrage, de l’impossibilité, avant toute considération éditoriale, de lui donner un sens facile à partager. Je préfère donc penser que j’ai deux têtes et que ce ne sont plus les têtes de ma jeunesse violemment organisée autour d’elle-même. L’une dort et j’en visite les produits imaginaires. L’autre n’est tranchée que par métaphore et sa grimace est une ironie du sort.

Aliène du temps, on ne s’en est peut-être pas assez rendu compte, est publié dans sa version quasi définitive. Tête dormante, reposant sur son linge après exécution, ces quatre forts volumes (il en manque un), offrent leur flanc à une lecture organique, comme Dada fut découvert à l’aide d’un coupe-papier, ou comme on scinde un dictionnaire avec des doigts tranchants. Si j’osais, je dirais à propos de ce texte énorme ce que Paul Valery disait d’À la recherche du temps perdu : On peut ouvrir le livre où l’on veut ; sa vitalité ne dépend point de ce qui précède ; elle tient à ce qu’on pourrait nommer l’activité propre du tissu même de son texte. Toute proportion gardée. Tête irrévocable.

Je commence ici la publication du Tractatus ologicus. Il s’agit d’une série de romans de taille moyenne avec pour protagoniste principal un policier, Frank Chercos, chargé d’enquêter sur les autres et qui enquête plutôt sur lui-même. Personne ne l’y a contraint ni même poussé. Il vit dans un monde de fausse science acquise où justement ou injustement la littérature appartient au passé. Ce double appel du pied à Jorge Luis Borges et à Philip Kindred Dick, à Pierre Ménard et à Fred, Robert Acrtor n’est pas référentiel, mais parodique. Et comme tout roman qui prétend amuser, les spéculations sur le monde et ses habitants vont bon train, au fil de l’histoire et de ses épisodes progressifs. Si je ne craignais pas d’effrayer les oiseaux du balcon, je dirais que c’est une lecture philosophique qui est proposée, me hâtant de préciser que le mot philosophie doit être pris dans son sens non pas vulgaire mais simple, quotidien mais pas ordinaire. Cette tête n’est pas tout à fait la mienne et c’est sans doute la raison pour laquelle je parviens encore à la regarder dans les yeux. Théodore Géricault ne m’a pas fait de cadeau. Tête provisoire, ou plus précisément changeante, aléatoire peut-être, en tout cas résolument narrative, jusqu’au suspens.

Et si j’ai ici songé à expliquer un peu mes intentions et mon style, c’est pour ne pas avoir à le faire au sein du roman lui-même. J’ai arraché mes morelliennes à leur contexte légitime, autant pour ne pas encombrer la poésie d’"Aliène du temps" de considérations qui en eussent dérangé les rythmes narratifs, que pour épargner aux histoires contées par le "Tractatus" des digressions par trop spéculatives. On trouvera à la suite un discours charpenté à la dérive d’une réflexion sur le roman.

La question thématique, chère aux dispensateurs de notes de lecture, n’y est pas abordée. C’est que j’ai souhaité généraliser un peu, si c’est encore possible après tant de narration. Je laisse à la lecture, organique, philosophique ou autre, le soin de mettre à nu les rapprochements, les divergences, les lieux communs et les habitudes de style et de vision. Après tout, ce n’est pas mon affaire puisque je l’ai déjà traitée en contant, d’une manière ou d’une autre. Je ne tiens pas à m’avancer avec des notes ne concernant que les aspects visibles de la carcasse échouée sur le sable que le lecteur, rarissime et précieux, consent à visiter après moi.

Dans cet essai-préface, il ne sera question que de doctrine. Il me plaît assez d’user et d’abuser de ce mot, d’autant que je ne suis pas un doctrinaire. Ce n’est pas que ma pensée échappe à toute définition, mais j’en reconnais les faillites et ne me prive jamais d’y remuer le couteau spécialement conçu pour les plaies. Mes fragilités intellectuelles s’imposent donc à mes compulsions profondes. Ici, j’aborderai la langue par le bout, la technique par ce qu’elle vaut et la fonction de l’écrivain par sa constante inutilité.

Ceci ne me prive pas d’une future postface du même genre où la thématique serait revue, et pourquoi pas corrigée, par le ressassement analytique. Je ne crains d’ailleurs pas de dire, malgré tout ce qui m’éloigne d’elle, que la pensée de Maurice Barrès n’est pas sans influence sur mon comportement. Oui, "nous ne sommes jamais si heureux que dans l’exaltation. [...] Ce qui augmente beaucoup le plaisir, c’est de l’analyser. [...] Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible." Heureusement pour moi, je n’ai pas la fibre nationale, je ne tiens pas le commerce en haute estime et les pratiques de la justice me paraissent douteuses et sujettes à vérification constante.

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