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Essais
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Jean-Michel BOLLINGER
Histoire de Force
© Article publié le 7 novembre 2005.
Samedi soir, j’ai accompagné les enfants au cinéma. Je devrais dire que je me suis fait accompagner par les enfants, ce serait plus honnête. Tout ce petit monde (je m’inclus dans ce microcosme) était aux anges : on allait enfin savoir qui était l’Empereur et surtout comment Anakin Skywalker allait devenir Dark Vador. Personnellement, j’avais vu le premier Star Wars -oui au fait, c’est de cette saga que je parle- à 13 ans, lors de la sortie en salle du premier épisode qui est au final le quatrième (on suit dans le fond ?) il n’y a pas loin d’un quart de siècle -j’en vois qui regardent vers le plafond, les yeux fixes, pour essayer de calculer mon âge, c’est mesquin- Mes garçons n’étaient alors qu’un sourire dans l’œil de mon grand-père. C’est pourquoi j’ai dû passer le repas à expliquer à ma progéniture qui était Yoda, ce que représentait la Force, surtout lorsqu’elle était avec nous, la République menacée et l’ordre des Jedi veillant au grain avec la sagesse des moines Tibétains et la puissance des Shaolins, le sabre laser en plus. Je me revois passionné, exalté, lyrique même au fur et à mesure qu’avançaient le repas et l’heure... l’heure du grand rendez-vous attendu depuis tant d’années. Comme avaient dit les gosses : « C’est un peu antique comme histoire ». Antique, antique. Egypte et Antiquité au programme d’Histoire de 6ème et voilà le travail. Quelle éducation ! Pour un peu, je partais sans eux. Une demi-heure avant le début de la séance, la foule était déjà au rendez-vous dans l’enceinte du Méga CGR. Nous avons raillé discrètement deux bambins qui portaient le casque de Vador, souffle compris, imité depuis plus d’une décennie par Nicolas Hulot lorsqu’il a du mal à respirer lors de ses expéditions en Antarctique ou dans un avion à réaction... La salle est bondée. Moyenne d’âge, la quarantaine. Pas de publicité ni de bande-annonce ; dès que l’obscurité nous rend plus seuls, la musique bien connue m’emporte et je souris dans le noir. Un œil sur les enfants (10 et 11 ans) : ils ont la bouche ouverte et les yeux écarquillés. Padmé est enceinte pendant qu’Anakin file un mauvais coton. Ses rêves prémonitoires le conduisent à voir sa femme mourir pendant l’accouchement et il cherche tous les moyens pour que ça n’arrive pas, quitte à sombrer dans le côté obscur. Pourquoi n’ai-je pas l’impression de vivre le film comme d’habitude ? Pourquoi suis-je lucide au point de me dire que je regarde des images sur un grand écran ? J’attends les scènes de bataille, voilà ce qui me manque, quelques spectaculaires chorégraphies guerrières au sabre éclair. En plein Sénat, Yoda combat le méchant Dark Sidious, ancien Chancelier de la République, le Noir du Noir du côté obscur. Beaux effets spéciaux...Aucune autre émotion. Suis-je malade ? Aurais-je un problème de santé qui se prépare ? Rhume ? Mal de crâne ? Tout va bien a priori. Et mes deux zèbres qui ne décollent pas de leur position initiale. Ils me donnent l’impression de n’avoir plus conscience d’être assis dans un fauteuil. Horreur :je viens de regarder ma montre ! Je suis sidéré. En pleine Guerre des Etoiles, je trouve le temps long ! Dire que sur internet, pour connaître les horaires, j’ai pensé : « deux heures dix, ça va être court ». Ma parole, c’était hier soir ! Je suis perdu, je m’effraie moi-même : la magie n’opère plus. Pourtant il y a trois ans, devant l’épisode II, je me souviens bien d’avoir vibré comme en 1978. D’où ce malaise peut-il bien venir ? J’ai une vague idée : je sais déjà tout et il n’y a pas de suspense. Obi-Wan ne mourra pas quel que soit son combat, Le jeune Skywalker, malgré son taux élevé de midicloriens, va devenir une vilaine machine à tuer, la belle épouse aura des jumeaux dont je connais déjà les prénoms...Je me rassure comme je peux. Pourtant, j’ai vite l’impression que c’est autre chose : même les surprises ne me touchent qu’à peine : le massacre des enfants Jedi par le futur Vador tout comme la mort de Padmé qui s’avère inéluctable malgré les efforts de son déjanté de mari. Je devrais mesurer le tragique de la chose, son côté Racinien. Rien du tout, je m’en veux. Ah ! Je suis déçu ! La salle se rallume. Nous quittons nos sièges. Les enfants me regardent avec un sourire jusqu’aux oreilles. Dehors, ils se battent en criant sur le chemin qui conduit vers le côté obscur de la ruelle où la voiture est garée. J’avais 13 ans quand j’ai vu le premier épisode. Mon père m’avait déposé et n’avait même pas assisté à la projection. A l’époque, je l’avais trouvé stupide et dénué d’imagination, bêtement ancré dans sa vie avec rien qui soit capable de le faire rêver. Ce soir, je me sens un peu vieux, un peu triste aussi. C’est comme si j’étais mon père. Pourvu que les petits ne s’aperçoivent de rien. J-M Bollinger (mai 2005)
© Article publié le 7 novembre 2005.
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