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La place du mort (Extrait de Memento mori)
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 Article publié le 13 novembre 2005.

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Errare humanum est !
- Mais l’homme ne meurt pas.
Le corps du domestique formait une virgule au milieu de sa flaque. Cacamola avait glissé sur son trône. Il se tenait maintenant aux accoudoirs pour ne pas descendre plus bas.
- Vous êtes...! bégaya-t-il.
- On vous avait prévenu, non ? fit Frank qui considérait la calotte crânienne d’un oeil morne.
- Prévenu ? Oh ! Mon amour ! Mon cher amour ! ¡Amor ! ¡Mi vida !
- On ne peut pas tout savoir, traduisit Mike qui s’enfilait un verre sans considération morale pour la scène que l’existence imposait à son témoignage.
Cacamola baignait déjà dans le sang de son amant détruit.
- Combien de temps leur faut-il pour arriver ? demanda Frank qui rengainait.
- Domestiques féminins ô éternel désir des grands de ce monde ! citait Mike pendant que la plainte de Cacamola montait dans l’air crucial présidé par son ascendance immobile.
Cacamola avait enfoui son visage douloureux dans le corps du domestique aux bottes rouges. Mike constata que ses jambes étaient d’une longueur inférieure à la normale. Elles étaient fines et étrangement musclées. Elles avaient pu être vives. Elles cisaillaient le sang qui continuait de s’épancher dans le tapis.
- Le sous-système est entré en action, dit Frank. Si tout se passe bien. Ou si cet énergumène n’est pas métallisé. En tout cas, il était vivant.
Cacamola leva une tête haineuse.
- Vous m’aiderez à l’enterrer, dit-il comme s’il prononçait une condamnation.
Frank haussa les épaules.
- Je n’ai jamais collaboré avec Gor Ur, psalmodia-t-il en guise d’oraison.
- Il est mort ? demandait Mike qui retrouvait ses couleurs dans la transparence des liquides que Cacamola ne lui refusait pas de répandre comme des offrandes.
- Il est métallisé, dit Frank. Ils sont partout. On ne peut rien pour eux.
Cacamola se releva, essuyant ses mains dans les basques de sa robe. Frank le poussa dans le trône et s’en prit au jabot.
- Laissez-le parler, dit Mike.
- Vous m’aiderez, bredouilla Cacamola. Et je vous dirais tout.
Frank se rasséréna. Il exhibait sa molaire d’argent.
- À quel moment intervient Gor Ur ? demanda-t-il sans ménagement.
Il ne lâchait pas le jabot humide de salive et la langue de Cacamola s’agitait comme un ver à proximité de son pouce blanc de crispation. Mike était maintenant désolé et il expliquait qu’il n’avait aucun pouvoir contre ce qui va arriver.
- Gor Ur n’existe pas, bava Cacamola. Vous le savez aussi bien que moi. Manu est mort et personne ne viendra parce qu’il est déconnecté. Tout le reste est de la foutaise !
Frank dosait, dosait, sans trouver le point d’équilibre.
- Qui est Rog Russel ? demanda-t-il.
Sa main quitta le potentiomètre sous-cutané pour frapper le visage dur de Cacamola. Pas un cri ne sortait de cette bouche. Frank avait une impression d’irréalité contre laquelle il ne pouvait pas lutter sans mettre en péril ses facultés de raisonnement. Il n’avait plus le choix. Cacamola le dénoncerait s’il l’épargnait. Comment se connecter directement au système pour obtenir la bonne information ? Où en était le sous-système que Cacamola informait peut-être en ce moment même ? Mike n’y était pour rien.
- Pourquoi Amanda ? grogna Frank en frappant aussi fort que le lui permettait son cerveau en phase de recherche.
Cacamola souriait-il ? Sa lèvre fendue giclait. Ses poumons sifflaient un air brûlant et fétide. Frank résistait à des mains qui s’enfonçaient dans sa propre chair. La fibre de sa chemise émettait des crépitations obscènes.
- Je n’ai rien contre Amanda, grinça Cacamola qui s’ouvrait comme une porte qu’on vient de défoncer.
- Vous la protégez ? demanda Frank. Pourquoi ?
- Ouais, pourquoi ? dit Mike qui ne pouvait plus attendre les réponses.
Frank abandonna Cacamola pour aller jeter un oeil dans la rue. Elle descendait dans sa crasse lente, sans personne pour en témoigner. Les fenêtres étaient closes. Il n’y avait peut-être personne derrière les rideaux des seuils. Comment était-il arrivé jusque-là ? Il était passé sans explication de son jardin souillé par un cadavre à ce salon où il posait des questions qui n’avaient peut-être aucun sens. Pendant ce temps, Cacamola dénouait son jabot. Il avait du mal à retrouver l’air de sa respiration. La haine envahissait son regard oblique. Mike lorgnait les doigts au travail du noeud que Frank avait composé pour la circonstance. Il n’y avait pas de solution.
- Je suis venu pour... disait Frank sans quitter le carreau de la fenêtre qui se couvrait de son humidité.
- Vous êtes venu pour répondre à une question à laquelle j’ai déjà répondu, bredouilla Cacamola.
Il avait raison. On n’avait accusé personne. Le seul problème, et personne ne pouvait le résoudre, c’était le cerveau de Gisèle qui était retournée en enfance. De quelle enfance s’agissait-il ? Il n’y avait pas de Gisèle dans son enfance. Le métal commença à se figer dans le sang, cristallisations que la fibre du tapis géométrisait sous des yeux qui promettaient la haine à défaut de vengeance. Frank était intouchable. Cacamola devait le savoir. On ne tue pas les morts. Ils vous hantent jusqu’à ce que vous soyez mort vous-même. Frank sentait le métal de la Sibylle se multiplier en moles croissantes. Ils avaient inventé la croissance du métal. Une mauvaise nouvelle qui ne laissait pas de résidus aléatoires dans le système. Il deviendrait métal s’il ne la tuait pas.
- Quel jour sommes-nous ? demanda-t-il à la rue.
Elle était déserte, absolument immobile, rien ne l’animait comme il connaissait les rues de son enfance. Mais était-ce l’enfance, ce langage qui revenait comme s’il avait préconisé l’enfant ? Cacamola pleurnichait. Personne ne venait. Il n’avait pas menti au sujet du métal que le domestique giclait maintenant dans son propre sang. Gor Ur se profilait dans l’imagination, mais ce n’était qu’un souvenir.
- Nous l’enterrerons sous les hortensias du jardin d’hiver, dit Cacamola dans son mouchoir. Ce ne sera pas le premier.
Quel rapport entretenait-il avec le métal ? Il avait des allures d’artiste de music-hall. Le vernis à ongles de Kronprinz. La tessiture du chant. Il se servait de ses épaules pour respirer. Un tremblement l’agitait par spasmes chaque fois qu’il vidait ses poumons. Mike était loin de comprendre. Il reluquait les naïades d’une scène champêtre entre les jambes arquées d’un conquérant en armure de parade. Ses commentaires étaient complètement étrangers au temps qui s’écoulait entre le métal et la nécessité de faire disparaître le corps. Cacamola ne disait pas ce qui motivait cette précipitation. La présence de ce domestique aux bottes rouges n’était peut-être pas prévue par le sous-système. Qu’en savait le système ? Mike avait proposé ses branchements terminaux. De quoi était-il capable pour sauver Amanda de la perpétuité ?
- Nous attendrons la nuit, dit Cacamola qui retrouvait son souffle. Personne ne vient jamais ici. Partez et revenez à la nuit tombée.
Qu’est-ce qu’il manigançait, l’aristarque du système ? Mike appréciait particulièrement ses liqueurs de plantes exotiques.
- Fuyez l’eau, dit-il, car le métal rouille.
Il rouille aussi dans l’air, pensa Frank. L’oxygène avait un sens caché, il le savait, mais qu’importaient ces considérations philosophiques ? Personne ne viendrait. Manu pouvait commencer à pourrir. Cacamola savait comment injecter les liquides en attendant la nuit. Il les raccompagna sous le porche. Frank ne put réprimer un vertige en voyant l’escalier qui descendait à pic. Mike était déjà en bas, demandant si c’était le chemin et pourquoi il n’y avait personne pour le lui confirmer.
- Vous devriez ramener votre ami chez lui, dit Cacamola qui ne laissait plus rien paraître de sa douleur. Il a une femme. Vous avez une femme, monsieur Chercos ?
Frank ne serra pas la main qui avançait fermement. Il descendit comme dans une glissade. Depuis que le cadavre d’Amanda-Nora avait envahi son jardin, l’enfant revenait, profitant des interstices de la lumière mentale que l’adulte projetait sur les énigmes de son temps. La langue même de l’enfance avait retrouvé un sens, mais elle demeurait bien sûr intraduisible. Pourquoi "bien sûr" ? Cacamola actionna la télécommande pour refermer le portail. Mike klaxonnait.
- On a bien avancé, dit-il quand Frank se fut installé à la place du mort.
 

 

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