Contact | Plan du site Articles les + lus  ||  La RAL,M in progress - avril/juin 2013 - nº 83 Blog de la RAL,M Espaces d'auteurs Chasseur abstrait  || 
---- Essais
--------Rachid DZIRI

Visitez nos rubriques  Plan du site  & proposez vos œuvres Contact

Notions de culture en Afrique noire : réalités et expressions sociales
© Article publié le 23 novembre 2005.

 

 

 « Négresse, ma chaude rumeur d’Afrique
Ma terre d’énigme et mon fruit de raison
Tu es danse par la joie nue de ton sourire »
[1]

 

Nous avons toujours eu tendance à associer la culture du continent noir à ce qui est primitif. Or, ceci n’a fait qu’altérer, pour la plupart du temps, son image au préjudice de ses valeurs authentiquement ancestrales. « L’Afrique apporte toujours quelque chose de rare » disait Rabelais à l’aube de la Renaissance. Pendant cette période cruciale de la civilisation occidentale, les découvertes des autres mondes placent les voyageurs, les conquérants, les missionnaires et les philosophes devant le mystère de l’homme noir, et depuis, la culture négro-africaine apparaît comme l’actualisation de la pensée de l’homme africain longtemps bafouée, sinon ignorée. En effet, cette culture puise son ressourcement dans les traditions immémoriales sans lesquelles elle ne pourrait se garantir une continuité. C’est dans les pratiques les plus ancrées dans le terroir africain que cette culture, dite avant tout orale, se révèle mieux saisie. En Afrique, c’est par l’art surtout que l’homme commence à se manifester, à dire ce qui le préoccupe le plus en exprimant ses besoins. L’art s’avère la première forme d’expression, il est l’élément culturel le plus approprié à l’inculturation traduisant une certaine réalité authentique du terroir. Notre but dans ce présent travail est de montrer comment l’art en Afrique nourrit les différentes formes de vie consacrées et institutionnalisées, et comment il traduit l’essence de l’être nègre en rapport avec les différents modes et pratiques quotidiens qu’il prend en charge. 

1- La notion de personne :

Dans son livre sur la philosophie bantoue[2], le Père Tempels avance la thèse selon laquelle la notion de force vitale constitue le soubassement et le point de départ de la cette philosophie et que l’homme en Afrique noire acquiert une dimension cosmique. Il est considéré de même, selon E. Mveng, « comme le Fils de la Terre et du Ciel, véritable synthèse de l’univers auquel nous appartenons »[3]. En effet, l’homme occupe une place essentielle dans ce monde dans la mesure où il participe à son organisation et maintient son équilibre au sein de sa société, « il est le fondement de l’histoire qui donne à la durée son sens et son contenu. Il est réellement l’univers en miniature, microcosme au sein du macrocosme »[4]. Il est ainsi metteur d’ordre et créateur de civilisation.

Certes, la conception négro-africaine de la culture est liée au fait que l’homme noir est un être de grande sensibilité, il aime la nature, vit en elle et par elle, et se définit essentiellement, d’après Senghor, « par sa faculté d’être ému ; et c’est à bon endroit que le Conte de Keyserling parle de la“ vitalité orageuse ” et de la « grande chaleur émotionnelle du sang noir »[5].

En fait, esquisser une ontologie de l’homme nègre constitue le fondement de la civilisation négro-africaine. Il s’agit d’une conscience qui « s’est formée sous l’effet du climat tropical et dans le milieu agricole et pastorale »[6], et qui se définit par le fait que le Nègre est l’homme de la spontanéité, de l’émotion, voire de la nature. C’est un homme sensible au monde extérieur.

La psychologie du Nègre prouve qu’il a une manière de voir, ou mieux, une façon propre à lui de percevoir le monde qui l’entoure tout en lui permettant de se situer par rapport à lui. Elle est une sorte de Weltanschauung En fait, cette ébauche de la psychologie du Nègre est une connaissance de soi dans l’univers. Elle est une vision à double caractère, introverti et extraverti.

Il s’agit assurément de la relation étroite qui continue d’exister entre le sujet et l’objet, d’autant plus que c’est par là que le Nègre se distingue du Blanc, l’homme de la raison discursive, de la possession et de la maîtrise de l’objet, l’homme qui ne fait que soumettre le monde qui l’entoure à ses exigences pour subvenir à ses propres besoins. Ainsi le Nègre est l’homme du sens et de l’émotion, il tend vers une communication profonde avec le monde qu’il investit, vers la communion totale avec la nature, partant, le cosmos ; c’est un homme qui aspire à une élévation et procède à une sublimation spirituelle qui puisse lui permettre de vivre en pleine harmonie avec tous les êtres de l’univers.

La philosophie du Nègre l’entraîne vers l’« Autre ». Elle l’amène à prendre conscience de son existence auprès de l’« Autre ». Ceci lui permet de s’identifier au souffle de la vie, à la Force Vitale. Il s’agit d’une philosophie existentielle du Nègre.

En réalité, les institutions sociales et les activités de la vie quotidienne dont l’art ; vont lui permettre par sa participation à la création de se rendre compte de sa valeur riche au sein de l’univers qu’il habite.

L’homme occupe donc une place centrale dans le monde. Il est le centre autour duquel pivote tout l’univers. Il est considéré comme l’être le plus actif, capable de s’élever tout en accroissant son être. Il est différent des autres créatures qui se trouvent en bas de l’échelle de la hiérarchie des forces comme le montre le tableau suivant :

Sujets

 

Caractéristiques

Dieu :

Unique, incréé et créateur

Ancêtres :

Les semblables à Dieu

Vivants :

Ordonné suivant la coutume

Etres inférieurs :

Animaux, végétaux, minéraux, (dans chacune d’elle la même hiérarchie

Parallèlement à la religion et à l’organisation sociale, l’art nègre joue un rôle primordial dans l’intégration de l’homme Noir à l’ordre du monde. L’art nègre, disait Senghor, repose sur « la compréhension du surréel »[7].

 

2- Tradition, art et culture ancestrale :

En Afrique, la tradition se révèle un sujet où l’expression de culture africaine recouvre une réalité bien spécifique au continent noir. Elle est nettement définie par rapport à l’ensemble des pratiques, religion, littérature art, et se manifeste à tous les niveaux de l’expres­sion collective d’un peuple. Elle lui permet d’affirmer sa réalisation intellectuelle, voire culturelle, face à d’autres cultures qui existent dans le monde.

Certes, la notion de culture négro-africaine relève donc du mode de vie quotidien de l’homme Africain. Elle englobe non seulement des modes de pensée et d’action, mais aussi des attitudes et des comportements.

Comme nous le savons depuis les écrivains de Présence Africaine, la Négritude est l’ensemble des valeurs du monde noir, ce sont les principes sur lesquels s’appuient les peuples noirs pour se créer un mode de vie propre à eux, une manière de vivre qui réponde à leurs besoins et à leur milieu naturel.

« Je réserverai, disait Senghor, (...) le mot de négritude à la “manière de vivre en Nègre” et je proposerai négrité pour désigner “l’ensemble des valeurs du monde noir” »[8]

Ainsi, “ négritude ” et “ négrité ” sont deux termes qui traduisent une même réalité de la vie en Afrique, d’autant plus que nous ne pouvons pas vivre en nègre sans les valeurs du monde Africain. Dans un sens,toutes les valeurs de ce monde se rejoignent pour donner une signification véritable à la vie quotidienne dans ce continent où, grâce à la vertu du verbe, se crée un art de vivre dont la fonction est unique. En Afrique, art et littérature sont intimement liés. Ils constituent l’essence de la culture nègre. Du point de vue historique, l’Afrique a été au coeur de ce que l’on appelle aujourd’hui la civilisation ou la culture noire. L’art et la littérature de ce continent révèlent non seulement la structure, mais aussi la dynamique de la société africaine traditionnelle. En réalité, la culture est dynamique et avec la conscience que l’on a aujourd’hui du fait qu’elle est indispensable au développement global, elle est devenue la révélation de l’existence non seulement des différentes “ cultures ” africaines, mais aussi d’une culture gestation. Aussi faut-il dire que ces deux concepts traduisent dans une harmonie extraordinaire, l’image du monde. Ils expriment ensemble les deux faces intrinsèques d’une seule réalité ontologique. Cette conception regroupe les éléments obsessionnels de sa thématique culturelle et spirituelle : une réflexion sur les liens qui existent entre l’être noir et la vie quotidienne. Ainsi l’Art africain ne peut se réduire au simple divertissement, au contraire il donne à la vie sociale toute sa valeur, son efficacité et son accomplissement.

La culture a donc une fonction humaine, elle est efficace pour rapprocher les hommes les uns des autres, ou mieux, « communier l’homme avec les hommes, tous les hommes avec toutes les forces de la nature, [...] renforcer les liens qui, soutenant et sustentant l’homme, le fait plus libre en lui permettant de se réaliser »[9] pour atteindre sa plénitude, car en Afrique, le but suprême de la culture est social, c’est la personne qui est visée.

Evidemment, la culture du continent noir envisage la personne comme fin à réaliser. C’est exactement la thèse du Père Tempels dans son ouvrage La philosophie bantoue : « La création est centrée sur l’homme »[10]. Cette réalisation a pour condition la création qui est « la technique la plus efficace de réalisation » [11]

La personne n’est pas seulement le “ capital ” le plus précieux, mais la chose la plus valorisée, tant du point de vue social que métaphysique. La notion de culture ne revêt-elle pas en Afrique un caractère mystique ? Elle puise absolument dans les sources orales traditionnelles. Elle est mystique, d’autant plus que les pratiques spirituelles dans la vie quotidienne sont d’une importance capitale, D. Zahan l’atteste avec raison :

« On peut dire que d’une part la spiritualité du Noir constitue l’âme de sa religion. Elle réside avant tout dans l’émotion mystique que lui procure sa croyance elle réside aussi dans le sens qu’il donne au dialogue entre l’homme et l’invisible » [12]

L’art africain tire ses origines de la religion, ce qui ne signifie pas que le propos du Noir soit la représentation de Dieu le Créateur. Il cherche seulement à capter la puissance divine afin qu’elle lui soit propice et lui accorde aide et protection, l’éternelle force vitale répandue dans la création dans une forme agréable à son dieu africain. L’art et littérature sont imprégnés de sentiments spirituels, voire de charges religieuses et grâce à cette sensibilité et à ce sens ils deviennent l’arrière plan des activités sociales. Ils sont deux éléments capitaux de la culture négro-africaine qui se trouvent étroitement liés et restent fidèles aux activités de la vie de tous les jours.

A priori, nous ne pouvons pas concevoir l’idée de séparer le poème du chant, le chant de la musique ni celle-ci du geste. L’art nègre répond directement aux besoins des Africains. Il est une sorte de représentation réelle des choses, de la réalité. En effet, dans la catégorie de ce que l’Occident désigne par “ Art primitif ”, “ Art Nègre ” ou “ Art de l’Afrique noire ”, les Africains n’en possèdent pas moins d’objets et de techniques pour exprimer leur joie, leur peine, bref, leurs sentiments et leur vie, notamment du point de vue sculpture, poterie et vannerie. L’art traduit plusieurs aspects de leurs structures communautaires. Il est « l’expression de la réalité sociale »[13], et dans une certaine mesure, le fait significatif et l’image véridique de leur vie. Il exprime et incarne toute la gamme des expériences, des croyances, des idées humaines et des créations esthétiques faisant appel à la matière, au son et au mouvement qui déclenchent chez l’homme différentes réactions affectives et intellectuelles.

Cette idée met l’accent sur le réalisme de certains écrivains et artistes du continent noir qui repose sur deux points essentiels, le fond ou le sujet-objet et la forme ou le style. Ces deux principes rendent l’art nègre, notamment la sculpture, très significatif et fonctionnel.

Mais l’art n’est pas l’unique élément qui constitue et en même temps complique la vie des Négro-africains. Il intervient plutôt dans plusieurs cas comme auxiliaire des structures sociales. Ainsi une danse sans un instrument de musique n’a presque pas d’audience chez le Nègre, car l’art négro-africain est un tout.

Nous pouvons multiplier les exemples pour illustrer l’interdépendance des structures sociales sur le plan de la pratique ; étant donné le rapport étroit qui existe entre l’art et les activités de la vie quotidienne, il semble inopérant de les isoler de leur milieu ambiant. En vérité, l’homme noir crée pour la vie, pour la continuité ; il crée pour se libérer de toute complexité qui risque de nuire à sa vie sociale. Il fait ceci à dessein, car il veut se réaliser en réalisant quelque chose qui le sert. Il s’agit d’une « communication entre l’être inférieur des choses et l’être intérieur de soi humain qui est une sorte de divination »[14].

Il est important de noter que la question de l’art n’est pas à traiter en dehors des structures ethniques de l’Afrique Noire. L’Art traditionnel a toujours fait partie des structures sociales des peuples africains. Il est l’expression de ce qu’on pourrait appeler dans les démocraties sociales “ Art populaire ” ou “ Art du peuple”. Il s’agit d’un art qui embrasse presque tous les éléments fondamentaux de la vie des sociétés africaines. Mais le fait le plus remarquable est que l’art de l’Afrique noire se manifeste surtout en sculpture, en vannerie, en musique et en littérature orale. Il ne s’agit pas, en fait, d’un art né des siècles récents mais d’un art qui symbolise tous les mécanismes culturels, sociaux, politiques, religieux, depuis que les Africains ont pu se faire faire des outils appropriés à leurs besoins et mode de vie. Dans son ouvrage Naissance de l’art, V. Gilardoni déclare à propos de l’art en général :

« L’art, tout l’art du monde, est né avec la première pierre taillée sortie des mains du chasseur préhistorique » [15]

L’art nègre est vivant, imposant et permanent ; il est également populaire et omniprésent dans les moeurs des ethnies africaines. Il est aussi vieux que les sociétés qui l’ont créé. Le Père E. Mveng le considère comme un art pour la vie. Nous considérons en effet qu’il se suffit à lui-même tant du point de vue qualitatif qu’expressif. Et ce n’est pas parce qu’il ignore les techniques occidentales qu’il doit continuellement être considéré comme étant inférieur à ceux des pays développés Il est donc important de considérer l’art africain sous l’aspect de la fonction et de la signification. Il est chargé de porter l’émotion négroïde d’un symbolisme, d’un langage ou mieux d’un message qui a valeur d’organisation. Il a une fonction utilitaire et une fonction sociale consubstantielle à son mode d’expression. Il est, en effet, l’épicentre de la civilisation africaine, l’élément dynamique qui met en mouvement les autres aspects de la société.

 

3- L’Art nègre : fonction et vie quotidienne :

Définir cette forme d’art se révèle donc nécessaire. L’art fonctionnel est cette forme d’art en Afrique noire dont l’esthétique est liée à la fonction qui, elle, est dictée par les besoins de la vie quotidienne. Le rôle social de l’art africain est manifeste. Dans ce sens, le sujet ne se sépare pas de l’objet. Ainsi spectateur devient participant, complice quand il y a musique, chant, danse ou autre. Cet art se veut doublement collectif. Il incite le consommateur à participer aux différentes activités artistiques. C’est la société qui lui donne toute sa valeur et c’est à elle seule qu’il s’adresse. Lors des grandes fêtes, l’art, selon L-V. Thomas « permet au groupe de prendre conscience de soi, de son unité et sa spécificité »[16].

Collectif et fonctionnel en même temps, il ne peut être qu’engagé. A la limite, comme la parole, il devient un véritable instrument d’action, un moyen de réaliser l’indépendance politique et d’assurer à la culturelle son authenticité[17]. Ainsi l’objet ou l’oeuvre d’art a une mission double : esthétique et éthique ; mais il est avant tout d’un intérêt utilitaire puisque l’oeuvre sert aux besoins quotidiens.

Aussi pouvons-nous noter deux formes d’art africain :

a- Art occulte et sacré qui est inhérent à l’ensemble des idéologies socio-occultes et qui a pour foyer d’activité créatrice : l’occultisme,

b- Art fonctionnel païen qui n’appartient pas au monde des cultes et qui manifeste une certaine autonomie à l’égard de la vie religieuse. Cet art expose des récits qui racontent des histoires comportant plusieurs épisodes ; d’où le caractère narratif de ces oeuvres dénuées de la simplicité formelle des oeuvres d’art fonctionnelles sacrées.

Mais quelle place occupe cet art fonctionnel dans la vie quotidienne des gens ? Quelle importance revêt-il ? Après avoir défini l’art fonctionnel, soulignons le fait que la vie quotidienne est sans doute la chose la mieux exprimée à travers l’artqu’il soit plastique ou lyrique, la vie qui se reflète d’une manière frappante dans l’art en Afrique noire. Cet art est un livre de la condition humaine, il chante l’homme noir des temps passés, depuis les premiers balbutiements du génie humain sur notre planète et se présente comme un ensemble de témoignages qui affirment la présence du continent africain à tous les niveaux. Il est aussi un langage écrit qui constitue d’authentiques documents sur l’histoire du continent C’est un livre dans lequel on lit la condition de la femme, celle qui donne et qui sauve la vie ; on y lit les jeux, les choses, les deuils et les réjouissances, les jours de travail et de repos. En réalité, l’art nègre est un livre écrit par les maîtres initiateurs des peuples, pour les peuples, il est un livre de sagesse à en croire le Père Mveng :

 « Il n’y a pas jusqu’à la création artistique, par le travail du sculpteur, du graveur, du dessinateur, du tisserand, du danseur, du chanteur, du joueur des instruments, qui ne se trouve exprimée dans le grand livre de l’art traditionnel » [18].

Il s’agit, en effet, d’un art qui ne fait qu’écrire la destinée du Peuple Noir en ligne de vie. Et comme le dit, à juste titre,Theilhard de Chardin en parlant de l’Afrique comme berceau de l’homme, de l’art et de la culture :

« c’est bien en Afrique qu’il convient de se placer pour voir au mieux se former, grossir, partir, puis revenir sur elle-même, jusqu’à saturation des terres habitables, la grande onde des peuples, des techniques et des idées »[19] .

L’art nègre a fait de l’histoire de l’Afrique une épopée : l’Odyssée du triomphe du Bien sur le Mal, de l’Amour sur la Haine, de la Vie sur la Mort.

Chose certaine, c’est que sans “ art ”, la vie perdrait son véritable sens ; Frobenius a consacré tout un livre sur l’Histoire du continent, il dit à propos de l’art :

« L’art est les sens de la vie, et qu’en pénétrant les styles de la vie, nous nous approchons aussi de l’essence des styles »[20].

L’art fonctionnel explique la vie quotidienne dans toutes ses variantes. Tout objet d’art a une destination précise dans la vie des gens. Il n’y a pas d’esthétique superflue. Un motif décoratif fait corps avec un objet qui, lui, sert à une occupation quotidienne et revêt une signification précise, un contenu philosophique qui s’explique mais qui ne se décrit pas. Le décor d’une arme s’adresse aux génies de la chose ; celui d’un outil d’agriculture, à ceux de la fertilité. Le décor est en somme un stimulant psychique, un symbole incarnant ou plus précisément représentant les génies prometteurs des puissances irradiantes destinées à satisfaire les prières ou les souhaits de l’individu.

L’art et la littérature sont, pour reprendre l’expression de Senghor, deux « techniques sociales ». Il s’agit pour lui de faire participer le peuple à la vie collective dans la cité, de faire communier les hommes avec les forces vitales et à travers celles-ci avec les forces cosmiques de l’univers dont la réalité se manifeste aujourd’hui aux savants de l’Occident, car pour tout Africain, il s’agit, en un mot, de transmettre sa vie spirituelle, en l’intégrant dans la vie sociale pour la faire plus intense.

Le caractère dialectique de l’art en fait un langage qui sert à défendre l’existence de l’homme Noir, un moyen d’expression, une sorte d’arme opérationnelle en tout moment. Il semble, pour la plupart des penseurs nègres, imprégné de tous les caractères négroïdes, car il est au coeur de tout Africain, au coeur de toutes les idéologies et les croyances de l’homme ; c’est sa façon de vivre et de concevoir le monde, il est au coeur de la Négritude.

Aussi pouvons-nous dire que l’art est l’expression du Moi profond qui se révèle au moyen de la parole, du gesteou des formes disposées de telle sorte que nous ressentons une impression d’équilibre qui répond à un besoin solitaire de sécurité situé au fond de nous-mêmes. C’est à l’art en tant que langage de la vie intérieure que revient le rôle principal dans l’établissement de la culture négro-africaine,car l’art permet de faire jaillir des étincelles de vérité transcendante de cette vie qui ne peut être mise en doute.

Il est évident que l’art en Afrique nous parle le langage de son classicisme, il exprime l’homme dans sa vie concrète ; il exprime tout l’homme, toute sa vie. Il le fait dans un langage sacré, qui donne au visage de l’être, on ne sait quelle beauté étrange, quelle sainte et majestueuse grâce. Il le fait dans un langage qui est mesure et modestie : rien n’est colossal, ou démesuré, mais Tapeinôsis comme disent les Grecs, ou Humiltos comme s’expriment les Latins c’est-à-dire ce qui lie à la terre la destinée humaine.

De par sa fonction esthétique et comme mode de création d’objet, allant au delà des besoins vitaux les plus élémentaires, l’art nègre est intrinsèquement lié à l’homme depuis les temps préhistoriques. Il peut répondre à un besoin autant biologique que psychologique.

Il nous faut savoir que la notion de culture en Afrique Noire a une vaste signification ; elle englobe manifestement les diverses structures de la société traditionnelle du continent. Elle résulte d’une communauté rurale à base ethnique,intégrant la race, la langue, la géographie et l’histoire. C’est le lieu où se fonde la personnalité négro-africaineparla solidarité, l’union et le dialogue. Et, comme le dit Jean-pierre Biondi : « l’art africain, [...] est avant tout un “art d’identification” »[21]. Aussi, cette ontologie unitaire est-elle fondée sur les sentiments d’africanité et d’appartenance à une civilisation, elle « se réfère au premier chef à l’Homme intégral, à la personne porteuse de la parole, plus que l’individu »[22].

L’art donc est à l’origine des premières formes d’expression en Afrique noire. Il est considéré comme un élément important garantissant à la culture négro-africaine son essence et son identité. Il a toujours été au service de l’homme négro-africain en lui permettant d’être maître de sa destinée et de demeurer le centre de l’univers. C’est par le biais de cet art que le négro-africain accomplit son image avec finition, ce qui constitue pour lui l’ultime idéal.

 

Bibliographie

- Aziza Mohammed, Le Chant profond des arts de l’Afrique, Centre Industriel du Livre, Tunis, 1980.

- Biondi J-P, Senghor ou la tradition de l’universel, éd. Denoël, Parsi, 1993.

- Chardin P. Th de, in Revue des questions scientifiques, Douvain, 20 Janvier 1955.

-Frobenius, cité par Senghor in Négritude et civilisation de l’universel, éd. Seuil, paris, 1977.

- Gilardoni V., Naissance de l’art, éd. La Guilde du livre, Suisse, 1948.

- Griaule M., «  Les symboles des arts africains », in Présence Africaine, Paris, N° 10-11, 1957.

- Mveng R. Père, Introduction à L’art nègre, sources, évolution, expansion, Dakar-paris, 1966.

- Mvemg E., L’Afrique dans l’Eglise : paroles d’un croyant, éd. L’Harmattan, Paris, 1985.

- Senghor L. S., Négritude et Humanisme, éd. Seuil, Paris, 1964.

- Senghor L. S., Les Dialogues des Cultures, éd. Seuil, Paris, 1993.

- Tempels R. P, La philosophie bantoue, éd. Présence Africaines, Parsi, 1949.

- Thomas L-V, « L’Art africain et la société sénégalaise » in Philosophie et Sciences sociales, N°2, Université de Dakar, 1976.

- Zahan D., Religion, Spiritualité et Pensée africaines, éd. Payot, paris, 1970.

 


[1] - David Diop, « A une danseuse noire » dans Coups de Pilon, Présence Africaine, Paris, 1957, p. 14.

[2] -R-P Tempels, La philosophie bantoue, Présence Africaines, Paris, 1949.

[3] -E. Mvemg, L’Afrique dans l’Eglise : paroles d’un croyant, L’Harmattan, Paris, 1985, p. 11.

[4] -Ibid. p. 12.

[5] -L. S. Senghor, Négritude et Humanisme, Seuil, Paris, 1964, p. 70.

[6] -Ibid, p. 260.

[7] - L. S. Senghor, Négritude et Humanisme, op. cit. p. 78.

[8] -L. S. Senghor, Les Dialogues des Cultures, Seuil, Paris, 1993, pp. 96-97.

[9] -L. S. Senghor, Négritude et Humanisme, op. cit, p. 184.

[10] -R. P. Tempels, La philosophie bantoue, op. cit, p. 44.

[11] -L. S. Senghor, Négritude et Humanisme, op. cit, p. 184.

[12] -D. Zahan, Religion, Spiritualité et Pensée africaines, Payot, paris, 1970, p. 7.

[13] -Ibid. p. 184.

[14] -Mohammed Aziza, Le Chant profond des arts de l’Afrique, Centre Industriel du Livre, Tunis, 1980, p .54.

[15] -V. Gilardoni, Naissance de l’art, La Guilde du livre, Suisse, 1948, p. 8.

[16] -L-V Thomas, « L’Art africain et la société sénégalaise » in Philosophie et Sciences sociales, N°2, Université de Dakar, 1976, p. 7.

[17] -Sur ce sujet lire M. Griaule, «  Les symboles des arts africains », in Présence Africaine, Paris, N° 10-11, 1957.

[18] -R. Père Mveng, Introduction à L’art nègre, sources, évolution, expansion, Dakar-Paris, 1966, p. XIV.

[19] -P. T de Chardin, in Revue des questions scientifiques, Douvain, 20 Janvier 1955, p. 54.

[20] -Frobenius, cité par Senghor in Négritude et civilisation de l’universel, Seuil, paris, 1977, p. 400.

[21] - J-P Biondi, Senghor ou la tradition de l’universel, Denoël, Parsi, 1993, p. 114.

[22] - Ibid, p. 114.

 

© Article publié le 23 novembre 2005.

 

 

2004/2013 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS. - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.

 S'inscrire au fil RSS RAL,M 

Add to Google 
  

Contact

Dépôt légal: ISSN 1697-7017