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Tee shirt et différence
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 Article publié le 26 novembre 2005.

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Je voudrais prolonger ici le commentaire qu’accorda généreusement Daniela Hurezanu à mon intervention, un peu ancienne déjà, intitulée Universel donc singulier. Ma commentatrice évoque en effet des exemples empruntés à son expérience américaine et qui éclairent autrement mon propos. Reprenant à sa manière l’opposition que j’établissais entre ce que je nommerais respectivement « universalisme » et « universalité », elle en illustre quelques vives occurrences. J’appellerais « universalisme » (puisqu’il faut essayer de nommer ce qui continue, en partie, à échapper) la propension à ériger en valeurs uniques et universelles, les données immédiates (et même réfléchies) de sa propre culture et j’expliquais que c’était en quelque sorte une tendance « naturelle » aux groupes ethniques comme aux « civilisations ». L’« universalité » implique par contre, selon moi, une prise de conscience du fonds commun d’humanité propre à tous les humains et permet de penser, sur ce fonds, la différence comme quelque chose d’évaluable et d’admissible, de normal et non plus d’inquiétant, de déviant ou de répulsif. La différence n’est ni monstruosité ni défaut ni faute. À mon sens, seule l’« universalité » ainsi entendue rend possible l’épanouissement de la différence comme telle, c’est-à-dire comme la réalisation ou la concrétisation de potentialités prêtes dont certaines sont préférées sans préjudice pour les autres possibles non actualisés par le groupe ou le sujet. L’homme ne peut se connaître singulier, donc « différent », que parce qu’il se sait d’abord universellement humain.

Daniela Hurezanu signale que, dans la mentalité actuelle des campus américains, toute référence intellectuelle à « l’universel » renvoie forcément au modèle que je dirais « universaliste ». Elle est donc indue et tenue, en tant qu’ethnocentrique, pour le stade suprême de l’impérialisme culturel. L’attitude politiquement correcte qui en résulte, refusant toute aune commune, tout fonds commun, voue toutefois à un relativisme absolu qui risque, à tout moment, d’hypostasier chaque système de valeurs indépendamment de tous les autres et d’encourager, sans s’en rendre compte, une floraison mondiale d’« universalismes » concurrents, voire, même, guerroyants. D’étrange manière, ce refus radical et cette attitude préparent au mieux le terrain à ce qu’ils sont censés redouter le plus ! Dans ce contexte, si l’intervenant souhaite rester cohérent avec son propre discours, il lui faut s’interdire soigneusement de prôner la démocratie et de prêcher urbi et orbi la défense des droits de l’homme. Ne sont-ce pas là en effet des fruits pervers de l’ethnocentrisme « universaliste » européen ! Pourtant nombre de ces chantres de la différence tous azimuts, de la « différence indifférenciée » (puisque sans aucun terme de référence qui puisse asseoir une comparaison et une distinction sensées), se veulent naïvement démocrates !

Et notre commentatrice ajoute à ces réflexions une anecdote savoureuse et significative, celle de ces étudiants de Floride qui portent tous, sur la poitrine, le même panneau avec les mots « I am different ». Ils ont besoin de cette étiquette pour se rappeler leur différence ; ils ont besoin, également, d’être tous différents de la même façon ! C’est bien là un exemple de « différence indifférenciée » dont le mode de vie et la culture des jeunes de la mondialisation nous offrent des occurrences nombreuses et variées qui passent d’ailleurs souvent par l’habillement, par l’adoption d’un véritable « uniforme » de la différence ! L’on connaît bien le combiné jean-baskets, le jean artistement déchiré, la généralisation du port des vêtements de sport, la casquette et/ou le bandana, les tresses africaines et autres papillotes, les bracelets dits brésiliens, les tatouages multiples et autres piercings... Et, en plus des sigles et autres images de marques qu’il colporte, le tee-shirt se fait très volontiers, surtout en anglais, le médiateur d’affirmations ou de revendications écrites qui se voudraient autant d’appels à l’identité, à la reconnaissance et à l’autonomie : « I am free », « Who’s the boss ? », « I like my/your body », « Coke is fun », « Nous voulons tout », « J’aime les filles », « Nobody knows I am gay »...

Il faut bien sûr faire la part de l’humour qui, lui-même, contribue à brouiller les références et à télescoper les points de vue comme de la fantaisie volontiers provocatrice, mais nous sommes confrontés ici à une débauche de qualités impossibles à situer et à apprécier, à des séquences entières de différences sans véritable contenu assignable. Il s’agit en fait de différences sans qualités. Elles visent à poser devant les autres un signe qui est pur désir de différer, de se distinguer, plus que la mise en œuvre effective de quelque différence. Le signe suffit et le signifiant s’épuise en lui-même le plus souvent ou n’accouche que d’un signifié très pauvre. C’est pourquoi tous ces êtres en mal de différence, sans vraiment chercher à devenir quoi que ce soit de différent, émettent les mêmes signes et se ressemblent jusqu’à se confondre en un nouvel « universalisme » qui est aussi celui de « l’air du temps » et de la mode.

Que serait la mise en chantier d’un « différer » véritable, dépassant le stade du simple désir pour aller vers une réalisation ? Il faut le dire et redire, cela implique en premier lieu de chercher à se connaître soi-même et ce, en confrontant son tempérament personnel et son héritage familial, ethnique ou social à la variété et à la vastitude du monde. C’est ce travail sur soi que l’on appelait « culture » avant que le terme ne se réduisît à désigner la coutume ethnique et il impose de faire, à tout instant, la distinction entre ce qui est universellement humain et ce qui l’est singulièrement, donc de pratiquer une réelle ouverture et une curiosité active, un goût de l’autre qui ne soit pas la pure et simple projection de ses propres préjugés. Établir les ressemblances et les différences, aussi objectivement qu’il est possible à des esprits et des cœurs forcément « ethnocentrés » (et qui doivent d’abord s’empêcher de devenir « ethnocentristes »), avant d’assigner des qualités quelles qu’elles soient qui enveloppent un jugement ou une évaluation au moins implicites : « observer les différences pour découvrir les propriétés », comme l’écrit Rousseau dans le célèbre chapitre VIII de son Essai sur l’origine des langues. De la sorte sont répertoriés et évalués des possibles et des faits à partir desquels il devient envisageable de déployer une action qui, sur le fonds originel d’humanité, diffère de la pratique « ethnocentrée » dont elle cerne les préjugés pour mieux les déborder. Cette attitude est inséparable d’un accueil ou d’une écoute qui est tolérance et désir de coexistence pacifique. Cette façon de « différer » et d’accueillir ce qui diffère se traduit surtout par des signes comportementaux discrets mais sensibles aux esprits et aux cœurs attentifs. Elle colore la tournure et le verbe sans les typer et c’est avancer dans la vie et la vivre différemment sans forcément déployer de fanion versicolore, ni endosser d’uniforme... S’il suffisait d’harmoniser son tee-shirt à l’humeur ou à la couleur du temps pour entrer en différence, voire en « différance » (ô mânes de Derrida !), nous pourrions changer d’ego en modifiant notre look et notre garde-robe serait la bibliothèque ou la cinémathèque de nos identités diverses et alternatives. Nombreux sont ceux qui ont intérêt à le croire et à le faire croire !

Serge MEITINGER
9-11 novembre 2005

 

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