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 Article publié le 26 novembre 2005.

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Vers la fin du mois d’août de cette année, j’ai eu l’occasion d’accompagner ma fille, tout fraîchement bachelière, chez des camarades de son école de musique. Initialement, je ne devais faire que la conduire mais, une fois sur place, je fus convié, par les parents des trois frères (de 16, 14 et 12 ans) qui invitaient, à rester avec tout le monde pour partager les agapes et assister au « bœuf » de l’après‑midi. Le lieu était plaisant et ouvert, il faisait beau et le repas, fort agréable, eut lieu dans le jardin. Sous la vaste véranda, le concert s’apprêtait avec ce qui m’apparut comme une vraie débauche de matériel et de moyens techniques : batterie complète, guitares électriques, synthétiseur et forte sono. De fait, nos jeunes musiciens mirent des heures à régler tout cela, produisant plus souvent qu’à leur tour de déchirants effets de larsen. Et, au bout du compte, il s’avéra que les instruments sonnaient toujours trop fort et couvraient largement la voix des chanteuses, l’organe humain, même puissant, rivalisant mal avec les décibels gérés électroniquement.

Un point était d’abord frappant et c’était cette étrange dévotion à la technique, à la sophistication des moyens : manifestement l’on n’envisageait pas une seconde qu’il fût encore possible de chanter a capella ou accompagné d’une guitare sèche comme au bon vieux temps. Non, il fallait le nec plus ultra de l’heure et j’essayais d’imaginer ce que pouvait coûter un tel équipement, réservé à un usage privé. De plus nos jeunes artistes semblaient pris de bougeotte perpétuelle, ne pouvant s’arrêter longtemps à un instrument ou à un air et ils ne cessaient de papillonner, essayant de tout, sans réussir à se décider, tant la liberté de choix devant la multiplicité des possibles rendait incertain. De même ils n’arrivaient à aucune entente réellement collective, privilégiant chacun son caprice du moment jusqu’à aller jouer seul dans son coin. Il n’y eut donc pas vraiment de concert mais une série indéterminée de répétitions plus ou moins fragmentaires, avec, tout de même, d’heureux (mais brefs) moments de chant ou d’improvisation à la guitare et au synthé. À l’éparpillement hyperactif des tentatives musicales se superposait une activité photographique intense. En effet, nos garçons et filles n’en finissaient pas de se prendre en photo voire de se filmer, sous toutes les coutures et avec de multiples poses, graves, gracieuses ou plaisantes, et - effet et facilité du numérique - il fallait vérifier immédiatement le résultat, qui était sur le champ commenté. Saisir l’événement sur le vif est l’idéal de la photographie depuis son origine, mais il a fallu plus d’un siècle et demi pour que l’on pût constater le résultat sans délai. Il en résulte un télescopage entre l’événement et sa représentation qui va jusqu’à la primauté de la représentation, cette dernière créant souvent à elle seule l’événement (puisqu’on peut recommencer et faire varier la pose jusqu’à ce que l’image plaise enfin) !

Le plus étonnant fut la métamorphose qui affecta les parents des trois frères en cours d’après‑midi. Autant ils avaient été accortes et diserts, avant et pendant le déjeuner, autant, ensuite, ils s’éteignirent pour laisser toute la place à leurs enfants et aux amis de ceux‑ci, se plaçant délibérément en marge avec une évidente componction. Toute leur attitude semblait dire : « Place à la créativité des jeunes et à leur sens de l’entreprise ! nous faisons et ferons tout, bien sûr, pour leur bonheur ! ». Des jeunes gens, garçons encore adolescents, à qui l’on n’aurait pas, à la génération précédente, accordé même le droit à la parole régnaient ainsi sans partage sur la maison et la maisonnée ! Et les parents, à qui la grand-mère s’était jointe, adoraient en silence sur le bord. Le déphasage était complet entre l’incertitude manifeste où flottaient les jeunes, empêtrés dans leurs désirs sans cesse divergents, et la conviction bien assise des parents qu’il ne leur fallait pas intervenir et que tout allait pour le mieux.

En moi-même, je faisais le bilan de tout ce qui était ainsi donné à la fois à ces garçons socialement et humainement privilégiés (braves et sympathiques au demeurant) et je me disais que, dès qu’ils auraient quitté - et ce serait bientôt, inéluctablement - ce cocon surprotégé, ils ne trouveraient plus jamais une telle conformité à leurs désirs ni une telle facilité à les réaliser. Ils étaient, sur ce plan, sans en être conscients, au comble du bonheur possible et ils ne savaient pas exactement en jouir, ignorant trop ce qu’ils voulaient, ce qu’ils aimaient vraiment, se laissant prendre trop facilement aux illusions de l’esprit du temps. Rien ni personne ne venait en fait leur proposer des règles et des normes plus exigeantes, des repères différents grâce auxquels canaliser, définir et rentabiliser leur désir d’activité. Plus tard, ayant acquis l’autonomie factuelle, ils connaîtront mieux ce qu’ils souhaitent, mais avec de moindres possibilités de se satisfaire sur le champ et éprouveront pleinement que désirer signifie aussi risquer et se risquer. Il leur faudra alors acquérir les vertus de persévérance et d’assiduité s’ils ne veulent verser dans la frustration pure et simple.

Serge MEITINGER
12-13 novembre 2005

 

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