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 Article publié le 19 mai 2013.

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Les pendules remises à l’heure sonnaient les heures, les quarts et les demis avec une régularité déconcertante. Tant d’application mise à battre la mesure, c’était admirable. Les musiciens, entre tous, appréciaient fort cette politesse des cieux.

Impossible dans ces conditions de musarder. Le temps de travail, sévèrement réglé, entraînait l’humanité entière vers des abîmes de perplexité. En effet, que faire des heures creuses, ce pêché contre l’esprit sain du temps présent qui exigeait mesure et pondération, rythme soutenu et tempo ni trop lent ni trop rapide, une sorte d’allegro ma non troppo ?

On interrogea le poète parti vivre sur la colline aux genêts. Il avait jeté sa lyre aux orties depuis belle lurette.

De là-haut, la vie était splendide. Elle descendait en pente douce vers le val fleuri, incitant le marcheur aux pas légers à la gravir dare-dare.

Le poète ne fut pas mécontent de la visite, mais ne sut quoi répondre à cette injonction douce venue de l’esprit du temps. Que le temps fût perplexe sur la suite à donner à son cours, voilà qui n’embarrassait guère le poète enclin à préférer l’absence de temps à la course et les battements de son cœur à son cours.

Il signifia son congé au temps, en le remerciant vivement pour sa visite de courtoisie. Il prendrait le temps de réfléchir à la difficile question du temps vécu et du temps perdu, mais se refusait énergiquement à gaspiller sa salive en propos abscons sur la nature exacte du temps passé, présent et à venir.

Le temps n’avait qu’à s’adresser à lui-même pour en savoir plus. Il lui conseilla de laisser le passé à sa misère et de s’en tenir à l’avenir : arrimé à cette impétueuse incertitude, il passerait certainement le siècle sans encombres.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le silence se fit dans le poète pas mécontent d’avoir salué le temps et ses œuvres. Il pourrait ainsi continuer sa route. Il le savait, tous les chemins menaient à la colline aux genêts.

Chez lui, posée sur le rebord de la cheminée, une bougie brûlait nuit et jour. Blanche nacrée ou bien rouge carmin, elle sentait la vanille ou bien la fraise, selon l’humeur du temps.

Une épaisse fumée noire montait à l’horizon, mais les feux follets du poète eussent été bien en peine d’y remédier.

Les saisons, elles aussi, avaient leur mot à dire. Elles se manifestaient véhémentement en déployant force couleurs du ciel et vents et pluies glacées. L’été était la saison la plus redoutée du poète. Sa solitude était alors si intense que le soleil lui-même avait du mal à le suivre sur les chemins arides de sa fièvre.

A force d’amour, le poète avait fini par douter de la validité de sa démarche. Le temps seul comptait, il le savait. Lui ne comptait jamais ses pas, ne ménageait jamais sa peine, mais l’essentiel était ailleurs, et dans cet ailleurs toujours ailleurs cohabitaient bon gré mal gré son errance sèche et sa verve.

Mises bout à bout, ses phrases n’étaient jamais que des phrases. Elles n’avaient guère plus de valeur aux yeux du temps que des perles colorées, pure verroterie propre à séduire les âmes innocentes, mais pas le temps rompu de longue date aux ruses de la raison, et qui en avait vu de toutes les couleurs.

Lui savait que la vraie vie ne rimait pas avec la poésie.

Reimbold était son nom, ce rime ailleurs. Un nom d’emprunt, comme tous les noms.

Le temps était bel et bien ce poète enchevêtré dans les broussailles et les ronces desséchées quelque part en Abyssinie. Le trafic d’être humains et le trafic d’armes faisaient florès en ce temps-là pas si lointain.

Dès lors, comment démêler le vrai du faux ? La vie s’interrogeait en pure perte. Il lui fallait aller à l’essentiel, et c’est ainsi que chacun et chacune trouvait dans le temps de ses loisirs une réponse adaptée à sa vigueur propre.

La niaiserie poétique de ce siècle achevait de décomposer les mots.

Quelques syllabes colorées chahutaient encore l’abîme çà et là, mais de mémoire d’homme on n’avait jamais vu plus de trois phrases tenir la route, depuis que le temps entraînait tous et toutes vers l’avenir radieux de l’action bien comprise.

Il fallait en finir une bonne fois avec ce marasme et ce fut fait en un clin d’œil. Le silence qui s’en suivit retentit encore dans les vallées du temps présent.

Les pas du poète résonnent dans la nuit claire.

La pleine lune n’éclaire pas que les promeneurs du soir.

La mauvaise conscience du poète fait tout son charme. Il sait de source sûre que les promeneurs n’ont pas de temps à perdre.

Ils lui empruntent bien quelques bons mots pour passer le temps, mais c’est l’action qui prime, ce bulldozer des temps nouveaux qui finira bien un jour par avoir raison de la colline aux genêts et de tout le reste, comme il vous plaît de le nommer.

Ce n’est, après coup, qu’une question de temps.

Jean-Michel Guyot

14 mars 2013

 

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