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Cayetano était un petit chien de garde

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 Article publié le 16 juin 2013.

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Cayetano était un petit chien de garde. De la race des pervers. Il préférait aller nu pour continuer de ressembler à un chien et son intelligence d’oiseau lui recommandait le port de la chemise réglementaire. Elle tombait largement sur des gros genoux qui avaient l’air infecté. Ils étaient bleus et jaunes, flasques, leur tumescence écoeurait facilement, d’autant que les mollets le rapetissaient oui ils étaient la cause infernale de ce rapetissement, il avait un tronc de géant et les bras boudinés d’un nouveau-né. Les pieds noircissaient malgré les bains fréquents. Il bandait rarement, mais quand ça arrivait, il soulevait la chemise, le sifflet se dressait au milieu d’une touffe de poils rouges, à l’abri d’un boudin de gras où s’agitait un nombril protubérant. Il sentait mauvais comme un chien et empestait comme un chien. Il était chauve. Le sang rougissait ses oreilles. Il regardait en coin pour ne pas regarder. Il voyait un monde plat. Les transparences le piégeaient. Il ne connaissait pas d’unité et par conséquent était incapable de mesurer les choses et les autres. Il avait un rapport tranquille à l’animal. Il pouvait caresser un autre chien dans une conversation paisible au milieu d’un carré d’herbe où il souffrait de solitude. C’était sa seule maladie. Au début, on l’avait obligé à ramasser ses propres excréments sur le plancher de sa cellule. Il épongeait tristement l’urine de la nuit. Il vivait dans cet antre, comblé de poils et de douceurs huilées. Sa chemise était changée une fois par semaine, pendant qu’on le douchait. Il laissait sur le dossier d’une chaise la chemise qu’il portait depuis une semaine et quand il sortait de la douche, éternuant comme un oiseau, elle avait été remplacée par une chemise propre soigneusement pliée sur le siège de paille.

Il aimait les changements à condition de pouvoir les peindre. Il travaillait sur des feuilles libres avec une touffe de poils liés par un fil de boyau et une encre contenue dans la vessie d’un oiseau percée d’un trou et bouchée avec un bouton de cire. Il travaillait penché, jamais il n’aurait pu s’attaquer à un plan vertical, encore moins à un plafond comme c’était arrivé au maître de Caprese contre sa volonté et pour le bien de l’humanité. Cayetano n’aboyait pas, sauf si les circonstances le mettaient en présence d’une preuve évidente de l’existence du néant. Il ne voulait pas croire au néant. Il ne croyait pas plus au tout. Il croyait au funambulisme et au saut périlleux. Si les preuves de l’existence du tout lui étaient rapportées, il haussait les épaules. Il était seul au milieu d’un carré d’herbe verte. Si le chien existait, il caressait le chien mais il arrivait le plus souvent qu’il n’existât pas. Cayetano connaissait la douleur. Il en perdait la voix. Les crises, cependant, s’espaçaient. Il devenait chien plutôt que l’homme qu’on lui destinait de par les entrailles de la femme de l’homme auquel il ressemblait. Il aimait ces deux gouttes suspendues à un fil. Le chien s’y reconnaissait. Il reconnaissait le chien. Il nommait le chien. Au-delà du carré d’herbe verte il y avait quatre allées rectilignes où roulaient des chaises. Les amputés, les paralysés, les anémiques ressemblaient à des chiens qui se prendraient pour des hommes. Ils cachaient leurs mains sous le plaid. Il les regardait sans aboyer. Les autres chiens étaient des hommes. Il s’était battu avec eux plus d’une fois. Il avait toujours perdu. Il connaissait cette limite. Enfant, il n’avait franchi qu’une fois l’une des allées pour aller se promener dans le pré. Il avait mordu une femme.

La chemise grandissait à la mesure du tronc. Il apprit à retrousser les manches aussitôt la chemise enfilée. Il la remontait un peu au-dessus du genou. Les genoux enflaient avec les ans. Il regardait de près les brins d’herbe et il les peignait fidèlement. Quel talent ! Ses herbes étaient noires et blanches comme dans la réalité où elles étaient vertes comme peut l’être un mot de l’autre à propos de l’herbe. Il devint adolescent. On lui promit qu’il n’arriverait plus rien à son enfance. Il en avait assez des poils, des érections et des douleurs articulaires. Mais on ne pouvait pas reculer sur le chemin de la vie, il ne comprenait pas pourquoi mais le sentait parfaitement. Mais. Il aimait prononcer ce mot à la place des autres dont il surveillait sournoisement la conversation. À table, il était glouton ou il vomissait sans avoir rien mangé, on avait le choix, c’était lui qui ne choisissait pas. Il était surélevé par un coussin rempli de paille et de crin, un vieux coussin arraché à un lit, il cherchait le lit dans sa mémoire et ne trouvait que l’obscurité de la chambre, soit que les volets eussent été fermés, soit que la nuit les eût ouverts, le coussin l’élevait à la hauteur des autres quand il était assis avec eux autour d’une table, gloutonnant ou vomissant sa bile, selon le cas.

Felix était le plus observateur. Il se laissait caresser quoiqu’il n’admit jamais partager au moins l’existence avec les chiens. Il vomissait discrètement et mangeait avec des manières de Señorito. On ne lui donna pas le vin qu’il réclamait. Il avait son carré d’herbe verte mais il se contentait de s’y allonger pour regarder le ciel. Cayetano traversait l’allée en grognant. Il s’arrêtait au bord de l’herbe que Felix négligeait par bravade. Il lui posait une question. Par exemple quel âge il avait. Felix répondait par une plaisanterie, par exemple qu’il avait l’âge de ses artères ou bien un an de moins que l’année prochaine, ce qui mettait en jeu toutes les leçons d’anatomie et de physique alors que Cayetano était venu chercher un peu de compagnie parce qu’il se sentait seul et que la solitude le détruisait au lieu de lui inspirer des oeuvres dignes d’intérêt.

Felix grandissait lui aussi. Il regarda les genoux de Cayetano avec inquiétude et non pas écoeuré comme l’étaient les autres quand ils n’avaient plus la force de résister à la curiosité qui les avait d’abord rendu nerveux.

— Es-tu Cayetano ? demanda-t-il.

Il le savait. Cayetano haletait. Felix lui caressait le ventre.

— Ça ne vous fait rien de partager votre carré d’herbe verte avec un chien ? demandait-on à Felix qui n’avait pas conscience d’occuper lui aussi un carré d’herbe verte comme les chiens qui lui en parlaient.

— Non, disait Felix tristement, il n’était pas triste, il voulait l’être pour ne pas blesser Cayetano le chien qui pleurnichait comme l’enfant qu’il n’était plus depuis longtemps.

Il l’emmena même dans le pré. Ce fut, pour Cayetano, autant pour l’enfant qu’il n’était plus depuis longtemps que pour l’homme qui allait devenir le chien qu’il était, un moment d’une rare intensité. Il découvrait le pré à la manière d’un oiseau.

— Tu n’es pas un chien, avait dit Felix en commençant à arpenter le pré.

C’était vrai. Personne n’était chien.

— Le chien, ce n’est même pas moi.

Bien sûr, quand ils quittèrent le pré pour revenir aux jardins, l’effet de surprise s’estompa et Felix lui-même reconnut qu’il avait envie d’aboyer. Ils retournèrent ensemble dans l’un des carrés d’herbe verte, l’un ou l’autre, cela n’a pas d’importance. Cayetano se coucha. Felix était assis, pensif comme peut l’être un homme. Cayetano se rapprocha de l’homme. Il se mit à miauler pour plaisanter. Les lèvres de Felix esquissèrent un sourire. N’avait-il pas pépié lui-même en entrant dans le pré ? Il le reconnaissait et se laissa mordiller le bec.

 

Scène extraite de Rendez-vous des fées

 

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