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Interprétation d’un nain - roman - texte intégral

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 Article publié le 6 octobre 2013.

oOo

Mais pourquoi veux-tu que je reconstitue le passé ?

Qui a dit que je n’ai plus de mémoire ? Que je souffre d’une maladie qui est une espèce d’absence de mémoire ? Que je ne souffre pas comme on souffre de l’arrachement d’un pied ou de l’écarquillement exagéré des yeux de chaque côté du regard que je décerne à la vie sans mémoire qui m’accueille ce matin ?

Tu regardais leur plafond et tu redescendais le long de leur mur jusqu’au bas de la porte où ton ombre devenait gigantesque parce que la lumière était rasante.

La porte s’est ouverte. Je n’ai pas regardé tout de suite - de quel côté y avait-il le plus de lumière ? Le couloir se vidait comme un verre renversé et je buvais des pas, des croisements, des éloignements. Je buvais ce qu’on me donnait à boire, par exemple ton corps que je voulais haïr parce que je n’avais plus de mémoire. Quelle était la raison de cette haine ? Je ne te connaissais pas faute de te reconnaître. Mais tu savais tout de moi. Mais ce n’était pas la raison. Peu importait ce que tu savais. J’en savais plus que toi de toute façon malgré l’absence de mémoire, malgré la maladie qui avait tout ruiné.

Ma pensée est intacte. Inexprimée mais intacte. C’est cette haine qui m’en assure. Je te hais donc je pense.

Quel soulagement !

Ils m’ont tous parlé de ma mémoire. Ils m’ont tous parlé de quelque chose qui n’existe plus en moi. Comment voulez-vous que je sache si c’est la mémoire ou la main d’ma sœur !

Qu’est-ce que c’est une année ! Ce que ma mémoire a vécu, l’ai-je moi-même vécu et si je l’ai vécu, qu’est-ce que ça change ?

Tu t’appelles Pierre, Paul, Jean, Jean, Naej, tu es homme, cheval, homme-cheval, chevalome, femme-cheval, cheval-femme, homme-femme. Ton nom, c’est à l’envers qu’il existe maintenant. C’est pour ça que je l’ai inventée, cette histoire invraisemblable, pour qu’elle me serve de mémoire et que vous arrêtiez d’agir sur ma peau, pour que ma mémoire soit la bonne et que j’en sois persuadé.

Mettons que ma mémoire existe, qu’elle existe comme vous voulez, c’est-à-dire comme elle existe ou qu’elle n’existe pas comme je l’écris, ce qui la réveille quelquefois pour agiter de la pensée en moi. Mettons que vous ayez raison d’insister parce que la vérité est scientifique et que le mensonge est littéraire. Mettons aussi que je n’ai pas tout à fait tort d’écrire un roman.

Je te hais. Je t’aimerais si j’avais de la mémoire mais je n’en ai pas. Mon sexe réclame de la haine. Je t’en donne. Reçois-la comme le témoignage de mon existence.

Ce qui courait au plafond, mes yeux le voyaient et tes cheveux tentaient de m’aveugler. C’est pourquoi je t’ai suspendue au plafond.

La marionnette tictaque comme une horloge. Sa jambe unique fait le pendule et ses bras les aiguilles. J’enfonce mes doigts dans l’heure de son regard. Elle crie pour me réveiller mais je m’accroche au dernier rêve et je déchire ses images une à une.

Qu’est-il donc arrivé à ma mémoire ? Est-il important de se poser la question ? On me dit que oui, que c’est important, qu’on ne peut pas vivre longtemps sans mémoire et je ne réponds rien pour soutenir le contraire. Peut-être qu’il n’y a pas de contraire. Peut-être que le contraire n’est pas le contraire, que c’est quelque chose de différent qu’ils ne peuvent par conséquent pas entendre. Peut-être que la question est ailleurs et que ce ne sont pas eux qui la posent.

Il faut écrire les romans avec les mots. Je ne me souviens pas d’autre chose et je t’écris avec le mot « haine ».

Je n’ai pas parlé de cette haine qui voudrait être le contraire de l’amour pour prouver qu’on n’aime vraiment pas ce que qu’on a choisi de haïr.

J’ai choisi la haine qui ne se réfère pas à l’amour, la haine au réveil définitif qui agite ma mémoire, ma mémoire en forme de trou de mémoire, ma mémoire qui ne se souvient de rien sauf de la haine que je te dois.

Mais, moins de lyrisme, voyons !

Cinq heures du matin, l’hiver. Je sais (donc je me souviens) que c’est l’hiver parce que la fenêtre me le rappelle (je n’ai pas tout oublié : j’aurais pu). L’hiver fait l’important au pied du lit, les deux pieds dans d’immenses pantoufles qui ont couru dans la neige.

Dehors il neige. Je sais que c’est la neige. Je me souviens du mot neige. Le plafond me rappelle la neige. J’avais cinq ans et je mangeais la neige pour me faire mal aux dents et ma petite copine m’imitait mais elle avait mal aux oreilles et j’ai mordu le bout de ses doigts pour lui faire cracher la vérité. Enfant cruel !

La vérité, tu la cracheras. La lumière partagera ton front immense et un sillon de feu s’ouvrira sur ton crâne, t’arrachant des cris formidables. Et je verrai ta pensée en forme de femme, ta pensée avec un sexe de femme et le désir de le posséder comme il faut et tu cracheras ce que ta bouche t’inspirera. On ne sait jamais ce que ça veut dire, ce qui c’est passé entre le premier mot et le dernier, mais tu auras donné un sexe à la mémoire, ce qui est une façon originale de se tirer d’affaire.

J’ouvre les yeux littéralement. Je me remplis de plafond et puis je redescends le long du mur. Je croise le rideau. Je fais de la lumière. Je rencontre mon corps. Je cherche ma pensée. Elle se cache. Je vois un trou. C’est ma mémoire. Est-ce que je me demande : qu’est-ce qui s’est passé ? Non, je ne me demande pas ce qui s’est passé. J’aurais dû ? Ah ! pardon, mais je dois dire la vérité, je n’ai pas interrogé ma mémoire, j’étais seulement inquiet de voir mon corps à la place de ma pensée et ma pensée nulle part.

Où est ma pensée ? Est-ce que je pense quand j’y pense ? J’ai deviné dans mon regard étonné que j’allais écrire un roman métaphysique. Il n’y avait effectivement aucune mémoire pour m’empêcher de penser - seulement, voilà, je ne trouve pas ma pensée, bordel de dieu ! m’exclamai-je admettant immédiatement l’existence de dieu, bordel de dieu ! répétai-je pour m’en assurer. Je suis un corps capable de tout et pourtant je ne suis rien. Qu’est-il arrivé à ma pensée ?

Il neigeait maintenant. Je me souviens. Je voyais l’hiver dans l’écran de la fenêtre. J’éteignais la fenêtre en fermant les yeux et l’hiver me tendait une main glaciale, s’insinuant entre les glaçons de ma pensée. Un être inconsidérément volumineux que je pris pour un homme agitait ses pantoufles au pied du lit et la neige voulait devenir de l’eau et elle y réussissait et comme je l’interrogeais sur la nécessité de mettre un nom sur chaque chose, ce qui est bien pratique pour un écrivain, il me répondit qu’il avait vu une hirondelle mais qu’il ne fallait pas s’y fier.

Il fallait que je pense quelque chose. Je concentrai mon attention sur ce qu’il disait des hirondelles et du printemps et de la femme qui le faisait rêver, c’est-à-dire qu’elle hantait sa mémoire tandis que de la mienne, elle s’absentait tout simplement parce qu’elle n’avait jamais existé !

Mais rien ne se cristallisa. Je vis bien les branches dépeuplées qu’on aurait voulues vivantes d’oiseaux mais les arbres n’avaient pas de noms - tu connaissais tous les arbres de la forêt ! ce n’est pas possible que ça puisse exister !

— Et pourtant, ça existe, dis-je pour le faire rire. Mais il ne rit pas, secouant ses énormes pantoufles. Mais c’était peut-être un chien et je lui caressai la tête en murmurant son nom et je crus qu’il était un arbre et que j’avais réussi là où tout le monde croyait que j’avais échoué et je me juchai sur sa plus haute branche et comme c’était un arbre de grande taille, ma tête toucha le plafond et je me mis à rire en pensant que c’était quand même très bon de me souvenir de quelque chose.

C’était ma première pensée et je le lui dis. Il me dit : je ne suis pas un arbre. Et il avait l’air complètement désolé mais je me fichais pas mal qu’il soit un arbre ou qu’il ne soit pas un arbre. J’avais eu une pensée digne de mon désir et j’en avais éprouvé un intense plaisir.

Maintenant, il ressemblait à une flaque d’eau, il ne parlait plus, il ne bougeait plus, il reflétait la fenêtre et l’hiver, et je lui parlai encore dans l’espoir d’avoir une pensée mais cette eau n’était qu’un souvenir et je vis bien que je ne pouvais pas cultiver ma pensée dans cette mémoire.

Ils m’ont nourri. J’ai mangé sans poser de question. Je voulais savoir si j’étais un homme et si je pouvais aimer les femmes, mais je ne dis rien de ce qui allait sans doute devenir une pensée importante. Il y avait un poisson dans mon assiette ou une assiette dans mon poisson, je ne sais plus qui j’ai mangé, de l’assiette ou du poisson, mais en tout cas je l’ai mangé et ils ont mis une pomme dans le poisson, elle avait l’air d’une assiette, j’y ai goûté du bout des lèvres, elle avait un goût de poisson, j’ai exigé qu’on me change l’assiette et au lieu de la changer pour une autre assiette, ils m’ont apporté un verre d’eau et j’ai joué avec ses reflets et je les ai multipliés par deux, puis par trois et j’approchai alors d’une pensée, elle s’annonçait par tintements. Les reflets se tortillaient. J’en écrasai un qui s’éteignit. J’étais cruel de nature. Voilà ce que je pensais et je vidai le verre dans la pomme pour montrer que j’avais compris que ce n’était pas la peine de jouer au malin avec moi, que je savais faire la différence entre un poisson et un verre d’eau pourvu qu’il y en ait une, ce qui n’était évidemment pas le cas puisque l’un et l’autre signifiaient la même chose. Je mis cette chose dans ma bouche et elle me nourrit parfaitement, ce qui démontrait que j’avais raison. Aussi, ils approuvèrent et ils me conseillèrent de dormir, ce dont je n’avais pas vraiment envie. Le rideau s’étala sur l’hiver et j’ouvris la bouche pour crier tandis que le sommeil me sciait.

Le rapport du médecin indiquait que j’avais perdu la mémoire suite à la chute accidentelle que j’avais prodigieusement effectuée de l’étage où je me livrais à l’amour des femmes au salon où je lisais tous les livres. Comme il était question d’un traitement dont le but avoué était de me guérir (comme si j’étais malade), je raturai sauvagement le nom de l’impertinent, lui substituant quelques remarques acerbes sur la nécessité absolue de s’occuper de ma pensée et non d’une mémoire dont je n’avais que faire.

— De la mémoire, dis-je, il m’en reste assez bien que je ne sois pas capable de me nommer. Qu’on m’apporte un de mes livres. J’en mangerai la couverture, ce qui suffira je crois à graver mon nom dans ce qui me reste de mémoire.

— De la mémoire, dit le médecin, il vous en reste mais ce n’est pas une raison pour vous moquer de tout le monde. Si vous continuez comme ça, il ne vous restera plus un seul ami pour vous aider à recouvrer la santé, la santé bordel ! c’est l’essentiel.

— Bordel toi-même, espèce de vieil instrument ! Je ne veux pas que tu m’instrumentes. Je veux m’instrumenter tout seul, ce qui n’est pas la même chose, bordel !

— Je ferai mon métier, bordel de bordel ! Et ce n’est pas un écrivain qui m’en empêchera. Je vais vous montrer de quel bois je me chauffe quand je me chauffe, bordel !

— Si vous me touchez, je saute par la fenêtre. Je me fais un suicide à moi tout seul, bordel ! ce sera le seul souvenir que vous aurez de moi !

— Ne soyez pas stupide maintenant, bordel ! fermez cette fenêtre. Il fait un froid de canard. Vous allez attraper froid. Ce n’est pas bon pour la mémoire, ce froid qui vous asticote la tête, bordel !

— Ce n’est pas ma tête que je déshabille. Allons l’hiver ! ( C’est comme ça que je me mettais à appeler mon père maintenant qu’il était mort et que j’étais orphelin et que tu étais veuve du même coup, Fleur !) Viens me refroidir. Ma mémoire est déjà une morte. Je veux livrer ma pensée à la froidure et puis tant que tu y es, refroidis aussi mon sexe. Ces éclats de voix ont réveillé mon désir. Je n’aurai plus de pures pensées si je dois réfléchir entre les cuisses d’une femme !

— Bordel, quel délire ! dit le médecin en se secouant les mains tout seul. Je vais continuer de me les secouer en attendant que ce fou arrête de délirer. Mais qui c’est qui m’a foutu un pareil bordel !

Il faisait vraiment très froid sur la plage, les oiseaux dormaient et il n’y avait personne pour les réveiller. Je fermai la fenêtre à regret mais je ne voulais pas de cette mémoire-là !

— Donnez-moi des draps propres, demandai-je tandis qu’on me frottait le dos pour me réchauffer.

— Faites ce qu’il vous dit, bordel !

Je ne me souvenais vraiment pas de l’escalier, ni de la chambre où j’avais connu toutes les femmes. On me montra l’escalier. Je montai l’escalier. Il ne me parla pas. Je me vautrai sur le lit avec un fantôme de femme, ce qui amusa tout le monde. J’aime amuser le monde. C’est pour ça que je suis devenu écrivain et non pas pour alimenter la mémoire. Mais je ne retrouvai pas le plaisir et tout le monde cessa de s’amuser parce qu’on voyait bien à mes yeux tristes que je n’avais pas trouvé ce que je cherchais.

— Ça me va bien de faire l’écrivain ! me dis-je sans que personne n’entendît. J’aurais tellement voulu que ça me rappelle quelque chose. Je me fiche de la mémoire comme de l’an quarante mais pour ce qui est de la femme, je repasserai !

J’examinai le trou en forme d’étoile et je manipulai le jeton en forme de triangle. Je voyais bien qu’il y avait un rapport entre l’étoile et le triangle mais ce n’était pas une question de pensée et je ne trouvai pas la solution. La solution, c’est ce qu’on me demandait. On me demandait de trouver la solution et je me souvenais exactement ce que ça représentait. Par exemple l’ombre qui ne se trompe pas de côté et la lumière qui s’amuse à la tromper, alors forcément elle finit par se tromper et elle disparaît comme elle était venue.

Je ne sais pas comme elle est venue. Je voyais que j’étais au plafond. Je dégustais une araignée hurlante. L’idée m’est venue de redescendre le long du mur. Il y avait de la lumière sous la porte et derrière la porte, la lumière éclairait quelque chose. Je ne me souvenais vraiment de rien mais alors rien ! pas un mot ! Qu’est-ce que je pouvais écrire ?

C’est alors qu’elle est apparue. Elle a refermé la porte derrière elle sans bruit. Elle avait un beau corps drapé de couleurs. Elle m’a parlé d’un souvenir ou d’un autre. Mais les souvenirs ne peuvent rien révéler. C’était à ma pensée qu’il fallait parler et elle ne le savait pas. Moi, je savais qu’elle me parlait. Je ne voulais pas savoir ce qui parlait en elle. Je recevais les mots en pleine gueule. Je les aurais écrits si ça avait été possible, simplement pour les oublier, parce que je pensais et je m’émerveillais que ça m’arrivât.

Je haïssais Fleur. Voilà la seule vérité qui comptât et je pensais c’était la plus belle chose qui pouvait m’arriver, Fleur !

Et le type qui prétendait m’apprendre à écrire se grattait la tête en réfléchissant à ma place. J’avais posé le problème d’une autre façon et il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. J’étais plus fort que lui et il ne l’admettait pas. Mais tu peux bien te secouer le crâne pour ne pas croire à ce qui t’arrive, ça t’arrive quand même et j’existe, que tu le veuilles ou non, que ça te fasse plaisir ou que ce soit mon plaisir qui l’emporte.

Soyons docte, objectif. Peu de mots pour signifier. Que voulez-vous signifier ? Dites-le ! Dites ce qui vous rend plus savant que les autres !

Et puis j’ai redescendu l’escalier et évidemment, elle m’attendait et ils voulaient tous savoir ce que je pensais. Mais je ne lui ai même pas marché sur les pieds et j’ai poussé la porte de la bibliothèque exactement comme je l’avais toujours fait. Ils m’ont suivi. Ils sont restés debout près de la porte tandis que je jetais un regard circulaire pour me rendre compte de l’ampleur de ma culture. Je pensais parce qu’elle était là sinon je n’aurais rien pensé et ils n’auraient pas eu le plaisir de me voir fondre en larmes en m’écroulant littéralement sur le premier fauteuil venu.

— C’est la mémoire qui le travaille. C’est bon signe. On avance. Il sait qui il est !

Je l’ai toujours su.

Elle s’était assise elle aussi et je voyais ses jambes se croiser. Je ne sais pas si je l’ai désirée à ce moment-là, mais en y repensant, et bien je la désire et je voudrais qu’elle soit assise là, les jambes croisées pour me plaire et me racontant je ne sais quel souvenir qui doit réveiller ma mémoire. Fleur !

Donc, je redescendais le long du mur, léchant les os de l’araignée. Je m’approchais doucement de la lumière. Des ombres s’étiraient jusque sous le lit. J’avais oublié qui j’étais. Peu m’importait qui j’étais. C’était important pour eux, pas pour moi. Je voulais penser. C’était mon seul désir. Je m’inventais un nom pour la commodité et une histoire pour que ça sonne bien et ils n’en crurent pas leurs oreilles. L’un d’eux me montra l’image d’une femme. Je l’aimai aussitôt, il me montra une autre femme et je l’aimai aussi et il me montra dix autres femmes et je me mis à les aimer sans mesure. C’est que j’avais beaucoup d’amour dans le cœur et juste ce qu’il faut de mémoire pour y prendre plaisir. Et alors ils me l’amenèrent et j’achevai mon plaisir en hurlant. Ils crurent que je ne voulais plus la voir. Fleur ! Mais ce n’est pas ce que je ne voulais pas. Je voulais au contraire qu’elle existât mais ils ne comprenaient rien à ma pensée et ils la firent sortir. Alors, je me mis à hurler, mais cette fois pas de plaisir et ils me montrèrent une boule malléable que je me mis à pétrir, à mordre, à lécher !... Je croyais que c’était mon sexe parce que jusque-là je n’avais pas de sexe et je les remerciai et ils me dirent que ce n’était rien, que c’était normal, qu’il ne fallait plus en parler, et sous leurs regards étonnés je me suis mis à dévorer mon sexe.

Si tu avais vu leurs têtes, Fleur ! Je les entendais raconter la chose à leurs collègues qui n’y avaient pas assisté ! Il a mangé son sexe comme on mange une pomme. Il l’a croqué par gourmandise et il n’en est plus rien resté. Il a montré ses mains vides. Il souriait pour montrer sa satisfaction. C’est la première fois que ça nous arrive. Espérons que ce ne sera pas la dernière !

J’ai voulu manger ton sexe mais ce n’était pas possible. Il était trop dur et en plus il avait un goût horrible. D’ailleurs, si je l’avais avalé, je ne l’aurais pas gardé longtemps.

Pendant qu’ils examinaient mon dossier dans la bibliothèque blanche et noire où je voulais te faire l’amour, c’est-à-dire me conformer à mon désir, je suis allé faire un tour dans le parc et, longeant les allées fleuries, car c’était le printemps à ce moment, je me disais : dire que tout ça est à moi, que je ne m’en souviens même pas et que je m’en moque éperdument.

Je vis aussi la petite rivière où j’avais dû tremper mes pieds comme j’en avais envie maintenant. Je me dénudai en toute simplicité et je m’assis sur un caillou moussu, les pieds et les mains dans l’eau et le derrière chatouillé par l’herbe moite. Je fermai les yeux pour te voir assise, les jambes croisées sous ta robe opaque. Au même moment, l’eau me gicla au visage. Je versai dans l’eau tout entier et tandis que j’ouvrais les yeux, je vis le poisson s’enfuir le long de la berge, me renvoyant des ondes furieuses qui venaient clapoter contre ma bouche étonnée. J’ai prononcé le mot : poisson sans hésitation et sans prendre la peine de me rhabiller, j’ai couru vers la maison. J’ai défoncé la porte. J’ai grimpé l’escalier jusque dans la chambre et comme elle était assise sur son lit, droite et nue, je lui ai crié au visage : poisson ! poisson ! et elle a dit : oui, poisson ! c’est bien poisson ! Ils m’ont donné à boire un verre de poisson et je me suis endormi tout de suite. Fleur !

Ainsi, les tours m’appartenaient. Il fallait que je les visitasse une à une. J’en comptai pas moins de six mais comme j’annonçai mon intention, on m’expliqua que deux d’entre elles étaient en ruines, qu’il n’y avait plus de plancher ni d’escalier, qu’il n’était pas possible d’arriver jusqu’en haut, ce qui était bien triste pour une tour. J’éliminai ces deux tours rebelles de ma mémoire. Il en restait quatre. Et il me fallut quatre jours pour les visiter et quatre nuits pour les oublier. Car j’ai tout oublié d’elles. Je ne me souviens plus ni de leurs jambes, ni de leurs seins. Je savais qu’elles m’appartenaient, que j’en étais le maître incontestable et que personne ne m’empêchait de les visiter. Mais je ne me souviens ni des murs, ni des plafonds, ni des fenêtres, ni de la vue, ni de l’air qui courait. Il fallait que la nuit effaçât tout. C’était une nécessité si je voulais en penser quelque chose.

J’avais mis le poisson dans ma bouche. Et il est entré pour continuer son chemin et il est arrivé tout froid dans mon estomac. Il voulait atteindre mon sexe par l’intérieur car je lui avais interdit d’y toucher et il croyait que j’allais laisser faire. J’avalai donc une tour, ce qui causa un grand scandale, car il paraît que j’avais énormément d’ancêtres et qu’aucun d’eux ne s’était jamais avisé de faire une chose pareille. Il faut préciser qu’aucun d’eux ne perdit la mémoire et, à mon avantage, que c’est moi qui les ai perdues une à une, ces mémoires portraituresques et murales. J’en tirai un immense plaisir sexuel, ce qui épouvanta tout le monde. Le poisson était dans la tour.

Et lorsque j’atteignis le bas de la porte, je touchai la lumière du bout du doigt puis je trempai mes mains. C’était purement visuel. Je savais de quoi il retournait. Je me postai en pleine lumière et je regardai les mollets nus qui se croisaient pour avancer. J’étais tellement près de leur ardeur. Il fallait que j’aille plus loin derrière la porte, laissant ma carcasse bandante dans le lit humide, mais ce n’était pas facile. Ma pensée venait de faire un vaste effort. Ma pensée s’étendait maintenant. Elle touchait cette lumière. Je voyais bien que leur existence était complètement différente de la mienne. Je voulus m’accrocher à la culotte de celle qui riait tout le temps mais c’était une culotte très humide et je me mis à tousser sans pouvoir m’arrêter. Elle a gratté sa peau irritée et j’ai senti ma pensée s’aplatir entre les poils et j’ai coulé le long de sa jambe et d’un coup de pied, elle m’a envoyé valsé contre le mur immobile et j’ai attendu le moment favorable pour retourner d’où je venais.

En tout cas, pensai-je pour me réconforter, j’ai vécu une aventure inoubliable. C’est ça de moins pour ma pensée. Et je sentais ma pensée se rétrécir à ma grande terreur.

J’étais attaqué de toute part. Le poisson, la tour, elle dans son lit, la porte, l’araignée, le château. J’étais riche et la vie ne me souriait pas !

— Je vais vendre le château pour m’acheter une paire de pantoufles, annonçai-je un matin plus frais que les autres.

Ce qui fit rire tout le monde.

— Avec le produit de la vente, m’expliqua-t-on, tu pourras à peine t’acheter une pantoufle, ce qui est bien embêtant quand on a deux pieds et surtout le désir impératif de les chausser pareillement.

Je ris avec les autres. J’avais été stupide en effet. Je pouvais vendre mes pantoufles pour acheter un château en Amérique mais pas question que le contraire m’arrivât. Est-ce que ma pensée s’accommode de cette idée ?

C’est que tu me forces à reconstituer le passé (disais-je) alors que je n’en ai aucune envie. Je n’en vois même pas la nécessité. Tu me montres la femme et je la hais pour m’apprendre à penser. Je choisis la femme et non pas le château. Foutez-moi la paix avec la galerie des ancêtres !... j’ai dévalé l’escalier sur la tête en pleine nuit pour répondre à un impérieux besoin métaphysique entre mon lit moite et les pages grises d’un livre ouvert. J’ai partagé mon crâne en deux parties égales sur l’arête tranchante d’une marche d’escalier. Une partie est morte avec ma mémoire. De l’autre je tirerai les pensées les plus vastes, de quoi rejoindre les morceaux épars de ma boîte crânienne dont les débris ne vous concernent pas.

Y avait-il une femme dans mon lit ? Quelqu’un a-t-il eu l’idée de s’interroger sur la nature de l’ouvrage que j’allais ouvrir pour le pénétrer ? Vous n’avez pensé qu’à recoller les indispensables morceaux afin que la vie m’assurât l’existence et vous avez réussi, parfaitement réussi je suis un sac de chair et d’os bien vivant. Toute la vie ne s’est pas échappée par la brisure de mon crâne. Il en est resté suffisamment pour que je continue de vivre. Évidemment ce n’est pas la même vie. Comment veux-tu que ce soit la même ? Et tu voudrais que ça y ressemble ? Cela s’appelle retrouver la mémoire et c’est important pour toi que je la retrouve ? Et je te dis que je m’en fous et ça te laisse baba, hein ? que je m’en foute !... comme si je me foutais de mes châteaux, de mes navires, de mes usines ! Comme si j’étais insensible à la présence de tant de femmes, de tant de sexes à satisfaire et qu’on me demande de satisfaire, ce dont ma pensée s’accommode très bien.

Tu n’as pas posé les bonnes questions et moi, j’ai besoin des bonnes réponses. Mais je ne veux pas savoir le nom de la femme ni pourquoi j’ai éprouvé le besoin de lire, ni ce que j’allais lire. Je veux dire ce que je n’allais pas lire puisque je devais tout oublier.

J’essaie de m’accrocher à un cul. Je veux un cul qui sente bon. Un cul à peine mais alors délicatement caressé par la soie. Il faut que je réussisse cet exploit. Ce n’est pas facile de penser dans ces conditions. Je suis détruit jusqu’à la moelle de mes os. Je ballotte dans mon lit comme un sac vide. Je n’ai pas tous mes moyens. Je vois mal. J’entends à peine. Je respire mieux. Ils me font manger trop de poissons. C’est ça qui me trouble l’esprit. Et j’ai tellement besoin de mon esprit pour m’en sortir.

Mais ils m’opposent la mémoire. Ma mémoire et celle de mes ancêtres par-dessus le marché. Je violerais la leur si c’était possible.

Non, je ne te reconnais pas. Le poisson me dévore le sexe de l’intérieur. Je voudrais que tu le touches pour te rendre compte de mon désir. Et alors je te toucherai moi aussi pour prendre mon plaisir, te l’arracher, car c’est toi qui le possède et ça me rend fou de rage et de désespoir.

J’ai brisé les créneaux, cassé les fenêtres une à une. J’ai renversé les murs les uns sur les autres. J’ai supprimé les appuis, ajouté ce que je pouvais au déséquilibre que j’avais créé par la pensée. Et la tour s’est effondrée dans un grand bruit de poussière. La lumière s’est soulevée en nuage de pierre et j’ai ouvert la bouche, j’ai salivé et j’ai ouvert la bouche et ma langue a tout absorbé, toute l’architecture m’est rentrée dedans, j’ai grossi d’une manière inconsidérée, j’en avais mal au ventre d’avoir trop mangé mais il fallait que je me reconstruisisse, je ne savais pas pourquoi, il le fallait, ni pourquoi il fallait que cela se fît sans la mémoire, ni pourquoi ma pensée avait envie de sexe, ni pourquoi je haïssais au lieu d’aimer. Elle me dit : aime-moi. C’est plus simple. Ce n’est pas plus simple moi je trouve que c’est compliqué c’est facile de parler quand on a toute sa mémoire, quand il n’est rien arrivé pour dire non à la nature. C’est facile quand on est l’objet du plaisir mais moi, je ne fais pas joujou avec la pensée. Moi, je travaille ma pensée pour exister. Je déplore les idées de sexe de ma pensée mais que voulez-vous ? C’est comme ça. Ma pensée n’aime pas la mémoire, écrivais-je à Fleur.

Je vois un cul à ma convenance. Le tablier ne fait pas un pli à cet endroit. Je m’accroche à un poil. J’aime l’odeur. C’est un bon point. Il faut que ce cul me transporte. Je veux sortir d’ici cette nuit même. Je veux habiter chez elle et dans son lit. Mon dieu ce qu’elle est belle ! Elle me rappelle quelque chose. Il faut que je me souvienne. Je n’ai pas dit que je voulais reconstruire cette mémoire. Je veux simplement me souvenir. C’est juste par plaisir, voyons ! un cul comme celui-là, des cheveux qui descendent le long du mur... je glisse le long jusqu’au plancher et je remonte le long de sa jambe. J’en suis de plus en plus sûr. Je n’ai jamais été un homme. C’est ce qu’on veut me faire croire. J’étais une chose sur le mur. Je chatouillais sa peau entre les jambes mais ce n’était pas pour me faire plaisir, c’était pour une autre raison qui m’échappe. Ils veulent m’inventer une mémoire d’homme alors que j’étais autre chose de beaucoup plus petit.

Il fallait que je devinsse fou. Au lieu de cela, j’ai tout oublié. C’est le sang de ma mère qui parlerait. On m’amène ce type qui se démonte comme un pantin. Je tire sur un fil. Il me salue. Je le salue.

— Quel temps fait-il ? je demande.

Je ne sais pas quel temps il fait. Peu importe ce qu’il fait le temps. Le temps, c’est-à-dire le soleil. C’est ça qu’il faut comprendre. Si on veut me comprendre. Mais qui veut me comprendre ? Il faudrait me lire pour cela. On comprendrait que j’ai une pensée. Une pensée digne de figurer en forme de mots puisque je sais les choisir avec toute la justesse qui s’impose. Je tire sur un fil : il s’en va.

— Sur quel fil j’ai tiré ? je demande.

On me répond qu’il ne fallait pas. Je cours après le fil. Je le rattrape, je tire, il allonge sa foulée maladroite, il va se mélanger les jambes si je tire encore, il me le dit : ne tire pas sur ce fil ! je tire ! je tire encore ! je tire de toutes mes forces ! Si tu étais mon père, mais tu ne l’es pas ! dis-moi que tu n’es pas mon père !

— Je suis ce que je suis ! ça ne m’amuse pas ! je suis entré ici par hasard ! j’avais besoin d’un horloger ! il n’y a pas d’horloger me dit-on ! alors je m’en vais !

Je cours aussi vite que je peux. Je le laisse disparaître dans la nuit. Qu’il continue de courir ! me dis-je. Après tout, qu’est-ce que j’en ai à faire ? rien n’est-ce pas ? et puis ce n’est pas mon père. Mon père n’a pas de fils. Je me tire.

Ce pourrait être la nuit. Mais il ne fera pas nuit tant qu’il y aura un mot sur ma langue. La branche de l’arbre caressait ma fenêtre. Cela faisait frou frou... il fallait répondre quelque chose à cet amour. J’ai dit : non ! c’est contre nature. Je trempai mon sexe dans le pot de fleurs mais c’était plus fort que moi.

Il y avait un mot sur ma langue qui attendait une signification. Il attendait que je touche le fond de ma pensée mais je n’avais pas le courage de cette impossible apnée. Je construisais des phrases de ce style sans arrêt lalalalalala mais tatatatata. Je savais bien ce que ça voulait dire. Il fallait que je continue de le chercher.

Et je le trouvai assis à la terrasse d’un bougnat sirotant un café-crème déjà froid. Il y avait de la buée aux vitrines et la lumière des voitures était traversée des noirs passages d’une foule s’effilochant. Je poussai la porte car je l’avais reconnu. Il avait caché son beau visage dans le cache-nez et le cache-nez dans le col et le col dans la brume et la brume dans les taches de café qui animaient le fond de sa pensée. C’était une pensée de pantin et je lui fis remonter l’espèce de mât de cocagne, mais à l’envers si bien que sa tête se gonfla et que ses yeux d’ordinaire exsangues se remplirent de son sang de papier. Je m’amusais de son désarroi et je lui posais des questions embarrassantes. Qu’est-ce qui lui avait pris de faire l’amour à une femme ? Fleur est une femme, non ?

— J’ai fait l’amour parce que j’en avais envie ! m’expliqua-t-il en se tenant la tête.

Il y avait du goudron de cigarette sur ses doigts mais il n’avait plus rien à fumer et il était nerveux. Il se tirait l’oreille.

— Il fallait le faire avec un homme ! lui répondis-je en frappant sur la table.

— Les hommes sont stériles du côté du cul !

— Il fallait sodomiser le premier venu.

— Je ne suis pas pédéraste, voilà tout ! J’aime les femmes et les femmes font des enfants quand elles aiment les hommes. C’est embêtant de faire des enfants quand on ne sait pas quoi en faire. On les fait sans faire exprès, c’est fait exprès. Qu’est-ce qu’on peut faire contre la nature ?

— C’est exactement ce qu’il fallait faire mais tu ne l’as pas fait, espèce de vieux cochon !

— Ne m’insulte pas ! tu n’en as pas le droit !

— Ah ! si tu n’étais pas mon père !

— Qu’est-ce que tu ferais si je n’étais pas ton père ?

— Je te déchirerais en mille morceaux mais au lieu de cela, je te fais grimper le long de ce mât de cocagne et tu t’escrimes pour y arriver. Je vais t’arracher une jambe. Ce sera plus difficile et donc plus amusant. En toute chose, il y a deux mots pour la partager et il suffit que je t’arrache quelque chose.

Mais le barman me regardait d’un œil mauvais, torchonnant les verres sales derrière le comptoir et je n’ai rien arraché de ce corps stupide qui se continuait en moi, me pénétrant de ses fibres vivantes pour atteindre mon cœur et ma raison.

— Tu peux bien rester là à siroter ton café, espèce de pantin ridicule. Dire qu’il suffirait que je te déchire et tu n’existerais plus du tout, en tout cas pas sur cette terre puisque tu es un peu ma création, il faut le dire pour qu’on comprenne tout.

Je le jetai au bas de l’escalier. Il cria longuement, butant sur chaque marche. Il s’étala de tout son long sur le seuil de la bibliothèque. Relevant son cou désarticulé, il essaya de me dire quelque chose mais sa bouche ne s’ouvrit pas. Au lieu de parler, il saigna, ce qui sembla l’étonner. Pourtant, je descendis l’escalier impérial et gigantesque. Il me fallait plusieurs années mais je ne vieillis pas. Aucune ride ne ratura mon visage d’enfant. J’arrivai à sa hauteur tandis qu’il agonisait.

— Je vais mourir, me dit-il, et cependant je ne hais personne. Je n’aime personne non plus, bien que j’aie beaucoup aimé, mais ce que j’ai aimé a disparu. Il a fallu que le feu se déclare et tout a disparu dans le brasier de ma mémoire. Ce qui reste n’a pas d’importance. Veux-tu avoir une pensée à ma place ? Cela m’aidera à mourir. Je veux mourir facilement. Comme on parle de poésie ou d’amour. C’est de mort qu’il faudra parler. Difficile de trouver les mots pour parler de ce qu’on ne connaît pas. On parle forcément de ce qu’on pense et non pas de ce qui existe. Ce qui est une grande erreur qui induit pourtant la lecture.

La grande élégance, c’est de tout oublier, conclut-il.

Il manquait totalement d’élégance, mon père. Il allait mourir de la pire des façons. Je ne voulais pas voir ça. Aussi, je le laissai mourir seul entre l’escalier et la bibliothèque, à l’endroit même où j’avais perdu la mémoire un jour de printemps doux et pluvieux.

Ce n’était pas lui que je voulais voir. Il me rappelait tellement de choses que j’avais besoin d’oublier. Il faussait ma mémoire à force de vérité et je ne voulais plus croiser son regard. Son café fumait encore quand tu es arrivé, te souviens-tu ? Ils avaient remarqué que tu forçais mon silence et que mon immobilité alors témoignait que quelque chose me rapprochait de la véritable mémoire par quoi j’étais moi. Tu refermas la porte doucement, comme d’habitude et tu réduisit l’entrebâillement de la fenêtre en me montrant par un frottement sonore de tes épaules que l’hiver ne convenait pas à ta peau délicate. Je visitai la peau de la pointe de mes pieds. C’était une peau parcourue de moiteurs enivrantes et tu... elle se glissa jusqu’à moi le long de mes jambes, écrasant mon sexe contre son ventre plastique. Je sentis sa bouche chaude mordre dans la mienne. Elle avait commencé de manger. Je la haïssais à cause de cela. Mais c’était une haine récente. Une haine née de la pratique de l’amour. Il y avait une haine beaucoup plus vieille, la mémoire n’en savait rien. Je crevai sa tête avec la mienne et je voyageai autant que je pouvais dans ses anneaux de chair et de sang, mais rien ne s’imposa à ma raison, ni même un mot qui me rappelât quelque chose. Si je devais faire un peu de place à la mémoire ? Si la mémoire malgré tout était nécessaire ? Je ne pouvais pas le croire. Mon plaisir diminua. Elle mordit plus fort mais je ne salivai plus. Je lui montrai des rougeurs qui s’atténuaient. Elle me frotta, ongles dressés. Elle ne me prouvait pas sa raison. Elle n’avait aucune raison de m’aimer. Je griffai la pointe de ses seins jusqu’à la douleur qui la projeta à travers la fenêtre. Complètement nue, elle s’empêtra dans un buisson de givre qui tinta.

Je crevai alors mon sexe qui saigna. Il rentra entièrement dans mon corps et je ne le vis plus lorsque la plaie se referma, laissant dans l’angle de mes jambes une obscène touffe de poils qui me découragea.

On me laissa seul pour que j’endure la solitude. Je l’endurais sans que rien ne changeât. Ce qu’ils avaient vaguement espéré. Je continuais de compter les culs dans la lumière, me glissant sous la porte et dans la lumière, et j’espérais ainsi mettre fin à ma douleur. Mais chaque fois que j’habitais un cul (j’étais devenu pou, on l’a deviné), je provoquais des grattements immondes et ces grattements soulevaient des odeurs et je m’évanouissais lamentablement, risquant chaque fois l’écrasement.

J’ai même essayé le cul des hommes. J’ai essayé, mais c’était dégoûtant. Les hommes ne se grattent pas comme les femmes. Ils ne sentent pas mauvais de la même façon. Je prenais des risques considérables à habiter le cul des hommes. Ce n’était pas un risque d’écrasement, non, mais les hommes sentent le chien. Ils le sentent parfaitement. Je n’habiterai plus le cul d’un homme.

J’aurais pu la rejoindre dans le fossé où le givre la mesurait. Elle au moins ne sentait pas mauvais. Je voyageais dans son cul, dans son sexe, sous les bras, dans les cheveux ! Elle n’avait pas l’odeur des femmes. Elle ne sentait pas le chien non plus. Dans la solitude, je ne pensais qu’à elle, à son cul qui palpitait, aux chatouillements ! C’est à son cul que je pensais et ma pensée s’approchait de moi. J’étais sur le point de trouver les mots. Encore un peu et j’écrivais le texte, c’est-à-dire son nom. Mais j’avais épousé les formes de mon lit mais mais mais mais mais mais

Deux culs s’étaient rejoints dans ma pensée. Je vis les deux trous se faire face. Ils se rapprochaient lentement de moi. Je mesurai leur plaisir réciproque. J’étais avec eux depuis le début, à l’origine du premier croisement dans la lumière qui m’insectisait au ras du sol, la bouche au ventre, oh ! mes deux culs, je vous aime ! Alors que je devrais vous détester. Vous n’avez que l’apparence du plaisir. Vous n’êtes pas la forme recherchée. C’est elle que je veux. Même froide et blanche parce que le givre l’a envahie comme la terre envahit les murs de ma maison !

Seigneur ! Ma maison est un château et j’en suis le seigneur ! Sors-moi de là !

C’est à la jointure des culs que je me mis à crier. Tout le monde a cru que je devenais fou et on essayait de m’en sortir, mais je léchais la fesse de Mlle Gnafron, n’osant y mordre comme j’en avais envie.

— Mais mords- moi donc si c’est ce que tu veux ! me disait-elle et je ne savais pas si c’était une femme ou un homme qui me parlait. Tout ce que je savais, c’est que je léchais son cul et que ça me procurait un plaisir immense. Et l’autre cul me poussait contre elle. Il écrasait mon sexe sur le bord de son trou et il me disait : tu ne veux pas savoir qui je suis ? et je disais : non je ne veux pas le savoir - je ne sais plus ce que je fais en matière sexuelle. Je ferais bien de penser à autre chose. Je vais me rendre fou de cette manière. La mémoire n’y sera pour rien. Il faudra que j’accuse cet impérieux désir. Mais je ne saurai pas le faire. Je suis incapable de me rendre capable de quoi que ce soit. Si encore j’avais le courage de mordre cette chair... ou bien si la femme que je désire vraiment voulait bien me tirer par les cheveux ... je te donnerais mon sexe d’homme, beau cul dont je ne suis pas le propriétaire !

C’est ce que je disais et le pantin s’articula. Il tourna le bouton du radiateur et il fit tout de suite très chaud et la fenêtre se couvrit d’une buée qu’il éclaircit par endroits avec le poing pour regarder dehors et en bas à l’endroit où sa nudité devenait blanche et craquante. Il voulait que je vienne regarder ce que j’avais fait. Je l’avais balancée par la fenêtre comme un jouet et je me fichais complètement de ce qui lui arrivait maintenant que sa voix s’était éteinte. Mais le radiateur étendit ses bras jusqu’à elle et elle remonta le long des tuyaux et elle s’arrêta au bord de la fenêtre pour me regarder :

— Sale crétin épouvantable ! murmura-t-elle entre les dents. Tu te payes des culs maintenant ? Des culs même pas beaux d’ailleurs ! Montre-moi ce qu’elles ont fait de ton sexe.

J’avais une ignoble maladie et des boutons dégoûtants sur la langue. Elle me demanda de lui montrer mes mains et elle vit que je n’avais rien écrit car la tache n’était pas une tache d’encre. C’était une tache que faisait la maladie. On aurait dit une étoile mais c’était un chiffre et ça ne voulait rien dire de bon.

— Tu es sale comme une vermine ! cria-t-elle en étendant elle aussi ses tuyaux dans ma direction pour imiter le rayonnant radiateur qui glougloutait tandis que mon père tournait encore le bouton.

J’avais honte de ce que je devenais. Je devais sentir très mauvais car les culs m’avaient rempli de merde. Je m’étais abouché avec l’un d’eux et l’autre me chiait dans le cul et je me remplissais de sinistre façon tant et si bien que je voulus vomir mais les tuyaux ne me traversaient pas, ils m’entouraient sans me traverser et j’avais terriblement chaud ! Je voulais que ça s’arrête. Je priais Dieu.

— Sale vermine qui pue ! criait-elle encore. Tu ne sais pas ce que tu veux. Il faut que tu manges tout ce qu’on te donne.

Et les culs n’arrêtaient pas de chier et j’avalais toute la merde. C’était de la merde vraiment dégueulasse et je devenais pire que la merde. J’étais l’enfant de la merde que j’inspirais à la vie.

— Mais tu n’es pas encore mort ! dit-elle me touchant le cœur avec la langue et je fis gicler le sang sur sa poitrine, ce qui l’amusa jusqu’au délire, le sang. Mon sang dégoulinait sur son corps de femme et elle s’allongeait en tuyaux hurlants, cognant le liquide à l’intérieur bang bang bang ! ! ! J’avais mal mais je ne pouvais rien y faire mais mais mais mais mais mais

Bang bang bang toute la liquidité brûlante et splendide ! Chaque fois que le tube se rétrécissait, laissant sur ma peau la noire cicatrice d’une brûlure définitive bang bang bang

Le bouton du radiateur lui resta dans les mains. Il rit parce que c’était la première fois que ça lui arrivait. Il essaya de l’ajuster pour reprendre le contrôle de ma crémation liquide tubulaire mais mais mais mais mais mais mais le bouton tourna dans le vide et il me regarda d’un air désolé, haussant les épaules, sincèrement désolé de ne plus rien pouvoir contre ma douleur qu’il avait provoquée pour me punir de mon impertinence.

Les spirales m’enchaînèrent à la vie. J’avais un goût de merde dans la bouche et je pensais m’être abouché à un cul, ce qui était le cas de toute façon.

Les spirales dans ma chair fumante reconstruisaient un autre corps et j’avais beau hurler que ce n’était pas moi, on m’exhibait l’album de photographies, pointant le doigt sur mes regards, tournant les pages sur mes postures, secouant les éclats de plastique entre les âges qui avaient été les miens. Mais ce n’était pas moi ! pas moi ! reluquant le ballon multicolore, comme si c’était important que je lui accordasse l’intérêt qui semblait les réjouir à jamais, pas moi ! entre les cuisses d’une femme chienne qui montre ses dents à l’appareil, pas moi ! esquivant la claque amicale d’une inconnue dont le sein fait de l’ombre à ses yeux, pas moi ! pas moi ! pas moi ! certainement pas moi, ce film papier-cul et toutes les merdes qui lui servent de lumière. Ce n’est pas moi ! Je ne me reconnais pas. Je n’ai pas l’œil sûr. Ballade de l’objectif. Et on me coinçait la tête dans l’oreiller, me disant : Regarde, espèce d’imbécile, si c’est-y pas les yeux de ton grand-père et la longue queue frémissante que ta grand-mère se plaisait à exciter avec son gros cul qui s’ouvrait comme un livre et qui crachait le vocabulaire qui te sert aujourd’hui de missel, espèce de sale vermine crasseuse et puante que tu es ! Regarde cet étalage d’entrejambes, plonge ta gueule dans toutes ces pisses et apaise ta soif de scandale. Ce sont tes chairs qui se rassemblent, de souvenirs en souvenirs, pour arriver jusqu’à toi et te constituer.

J’étais vaincu. Écrasé. Je leur ressemblais. On me laissa dormir jusqu’au lendemain et même, elle (Fleur) vint me faire l’amour sans me chier sur la gueule, à condition que je lui écrivisse quelque chose rien que pour elle, ce que je fis. Rien que pour elle, accrochant des mots à son existence pour qu’elle y reconnût sa présence. Et il fallait que je les lusse, ces mots que je n’avais pas aimés, que j’avais arrachés à ma merde d’homme pour les donner à sa merde de femme.

Mon père réparait le radiateur. Je voyais son cul grotesque et j’avais envie de devenir pédé rien que pour le contredire. Mais le cul qui s’ajusta à mon sexe, ce fut encore le sien (le tien) qu’elle secouait, se machinant le sexe avec les doigts d’une main et m’arrachant les poils des couilles avec les autres.

— Ça te fait-il assez mal comme ça, mon bichon ? salivait-elle dans mon oreille, m’éloignant de mon cri.

— Je veux devenir pédé ! hurlai-je dans son ventre, et mon père se cogna sur le radiateur pour s’empêcher de dire ce qu’il voulait dire. Merde à toi, sale père dont je n’aime pas le cul. Tu ne sais pas quoi répondre, hein ? Qu’est-ce que tu peux dire si je deviens pédé ? Et qu’est-ce que tu peux faire si je te baise le cul ? Écartez ces mots de la main des enfants. Ils deviendront pédés si leur père est un pantin.

— Ce radiateur est définitivement cassé ! dit mon père en secouant les outils dans la boîte, espérant ainsi couvrir le son de ma voix.

— Ce radiateur est un cul ! criai-je plus fort que les outils. Il va falloir que tu lui montres ce que tu sais faire en matière d’amour.

Elle me planta une aiguille en travers des couilles, ce qui me rendit définitivement impuissant : on ne parle pas à son père de cette manière !

Mes couilles saignaient. Ils tirèrent mon lit près de la fenêtre de telle façon que je pusse voir tout ce qui se passait dans le grand parc où des gens promenaient ce qui me semblait être des mémoires réduites au strict nécessaire.

Il y avait une jeune fille toute blanche avec une robe qui s’ouvrait dans le dos et je descendis le long de ce dos parce que je pensais à son cul. Elle sentait mauvais comme les autres et son cul parlait sans arrêt et je m’empêtrai dans ces viscosités sans pouvoir continuer ma descente le long des jambes après quoi j’aurais pu toucher l’herbe fraîche et redevenir l’insecte que j’avais toujours été.

— Parle-moi de ton enfance, dit-elle m’appelant l’Écrivain comme tout le monde, ce qui ne me déplaisait pas du tout parce que j’avais le profil d’un Arabe et tout le temps de le méditer ce qui augmentait mes croyances sacrées.

Je ne lui parlais jamais de mon enfance. Elle mordillait le bout de mon sexe. Elle disait que ça ressemblait à un fruit. Je l’aimais, parce que le fruit, c’était elle, le fruit de mon imagination grabataire.

Mais je ressemblais plutôt à une araignée, ce qui me distinguait de l’insecte qu’on aurait voulu que je fusse. Je secouais ma toile sur les trois plans qui constituaient mon piège mental. C’est dans ma chambre que ça se passait : elle entrait et je lui arrachais ses vêtements. Je la marquais au fer rouge du radiateur que mon père avait odieusement trafiqué pour jouer le jeu que j’imposais à sa faiblesse. Elle fumait tandis que je traversais son visage, l’inondant de ma semence de la bouche aux yeux. Elle avait cessé d’exister si mon père demandait : est-ce que le radiateur est encore en panne ? Mais s’il disait : c’est une femme qu’il te faut ! il la recréait avec la merde qu’il avait chiée, il la golemisait avec la boue de son corps et elle reparaissait dans le monde des humains avec son problème de mémoire et sa nymphomanie et je liais les bras de mon père dans le dos pour enfin lui enfoncer mon sexe dans son vieux cul !

On est pédé ou on ne l’est pas, merde !

Ils défilaient dans mon écran de verre que j’aurais pu briser pour cesser d’exister mais mais mais mais mais mais mais je tenais à la vie, parce que vivre c’est penser, et penser c’est exister comme je veux. Je marchais sur leurs têtes oublieuses, des têtes d’hommes, des têtes de femmes. Je mangeais leur merde s’ils chiaient. Je faisais l’oiseau dans leur pisse. Je les branchais aux arbres pour que le vent leur arrachât les feuilles de leur mémoire et ils défilaient chaque jour, du soir au matin, sans que rien ne changeât dans leur détermination à exister tels qu’ils vivaient et moi, je me vautrais dans la mer et quand elle venait me faire plaisir, me traversant le corps de ses aiguilles, Fleur, le souffle immonde qui sortait de ma bouche se changeait en gouttelettes sur la vitre et les insectes qui peuplaient ma mémoire se multipliaient en reflets circulaires, augmentant la présence du plan transparent qui s’interposait entre ma mémoire sauvage et ce qu’elle voyait de la mémoire des autres.

Le radiateur fou se détacha du mur pour se glisser sous le lit, tremblant de froid. La structure de la phrase donnait la preuve de la monotonie de sa pensée. Je décroisai les tuyaux brûlants qui s’entrechoquaient. C’est le moment qu’elle choisit pour se suicider. Elle étira l’arbre d’un bout à l’autre du parc automnal, car c’était déjà l’automne et je n’avais pas toute ma mémoire, et l’arbre l’écartela. On vit tout de son anatomie aux quatre coins du parc tranquille où des arbres qui avaient vécu ne vivaient plus, éternellement proches de la mort maintenant, touchant le sang, la rosée de sang de son aurore meurtrière, et l’arbre se rétrécit comme un chapeau d’agonisant, répandant ses tripes merdiques dans les pas. Les mouches ressemblaient à des hirondelles. Je pissai dans sa bouche immobile et muette.

On me le reprocha. On ne pisse pas impunément dans la bouche d’une morte de cet âge. C’est qu’elle était à peine pubère ! L’était-elle vraiment ? À peine ou pubère ? Ne faussez pas le sens de ma question. Je demande de quoi elle est morte. Elle avait glissé le long d’un mur pour mettre fin à ses jours et elle avait mis fin à sa mémoire. On lui en inventa une toute nouvelle, une mémoire sans suicide, sans inquiétude, avec juste ce qu’il faut de sexe, pas plus. À son âge, il ne faut pas beaucoup de sexe et pas un trop gros sexe non plus. Histoire de ne pas l’effrayer sur le véritable sens de la fornication. Elle pensait ce qu’on lui donnait à penser et sa mémoire finissait de mourir, à croire qu’il restait quelque chose de suicidaire et de définitif car l’arbre ne lui a pas pardonné cet incroyable étirement d’un bout à l’autre du parc tranquille où son âme a trouvé le repos.

Je ne sais pas si je me fais comprendre. J’encule le radiateur par nécessité. Je me fourre son tuyau dans la bouche et je manipule le bouton avec les dents, cherchant la bonne température. Mon père n’aime pas ce jeu de con. Je fais gicler mon foutre sur sa gueule d’empaffé.

— Ce n’est pas comme ça qu’on fait les enfants ! me répéta-t-il en dégueulant sa merde.

— Les enfants, c’est de la merde. J’en veux pas. Surtout s’ils doivent te ressembler à tout prix. Que ma pisse les morde jusqu’à la mort ! Je ne veux pas avoir affaire à eux.

— Tu n’es pas le fils que j’avais souhaité, regretta mon père, mais tu n’as pas la mère que j’avais souhaitée à un fils digne de ma pensée.

— Va te faire foutre, toi et ta putain de femme ! criai-je dans le tuyau, ce qui fit des bulles dans l’eau et bang le tuyau se contorsionna occasionnant des dérangements dans les étages.

— Ce putain de chauffage ne fonctionne pas ! rouspétait le responsable, cliquetant des outils. Que le métal me chie par les trous de cette horreur, je lui ferai savoir de quel bois je me chauffe !

Il était marrant avec sa casquette sale et l’espèce de canne qu’il avait à la place du pied.

— Dis, qu’est-ce que tu fais de l’autre chaussure ?

— Je te la fourre dans le cul si tu ne te tais pas.

— Fourre-la moi si tu peux, espèce de vieux pédé claquemouille !

Il sort une énorme clé à molette et lui écrase un œil, ce qui fait mal. L’œil s’écoule et rejoint le cri que l’autre s’arrache pour pleurer.

— Y en a-t-il beaucoup qui veulent me baiser le cul ? demandait cet oiseau de malheur, brandissant la menaçante clé dont il manipulait la molette avec le pouce. S’il y en a que ça intéresse que je leur démonte le cul avec ça, qu’ils reculent jusqu’ici et on verra si je sais m’en servir pour fermer leur sale gueule de chiens à vomir !

Comment s’appelait ce grand maigre qui avait des cheveux comme des clous et le nez comme un escalier ? Il s’appelait quelque chose comme ah !... non pas possible de lui mettre son nom. Il avait un cul en forme de lavabo avec un truc qui se soulève. L’autre a tapé dessus comme un dingue, ce qui n’était pas une preuve d’amour et ça lui a fait tellement mal qu’il s’est mis à chier de l’eau, de l’eau puante qui est entrée dans les tuyaux et plus on chauffait et plus ça puait, tant et si bien qu’on a coupé le chauffage et qu’il a fallu se branler pour se réchauffer et on nous a vissé un bouton sur le ventre et chaque fois qu’on avait froid, il fallait tourner le bouton dans un sens et la tuyauterie interne se mettait à gargouiller et le sexe se levait comme un doigt et il n’y avait plus qu’à se le fourrer dans la main et à tourner le bouton à fond et ça giclait en pleine gueule, cent litres de merde orgasmique, dix tonnes de plaisir assouvi et voilà qu’ils se mettaient à agiter leurs outils, montrant les phalliques tournevis, les vissant dans l’air qui regagnait nos culs et il faisait de nouveau froid, un froid à chier de l’eau, un froid de tripailles chiantes et c’était le moment de tout recommencer, de visser le sexe dans la main, de boulonner la main contre n’importe quel cul, de se souder à la chair clapotante, faisant fumer les tuyaux à toute vapeur et chiant des cordes longues de cent mètres d’un bout à l’autre du parc tranquille tandis qu’elle achevait de mourir écartelée par la douleur d’un enfantement dont personne n’avait voulu.

C’était un enfant qui sentait la merde dans une histoire de merde et tout le monde s’emmerdait, elle la première. On fit gicler son sang sur la fenêtre pour lui expliquer ce que c’était la vie. Ce qu’elle voyait venait à peine de mourir. Elle lécha la bite du premier venu qui finit de s’éclater dans le radiateur.

Moi, j’avais vu qu’il y avait un fil, un fil ténu que personne ne voyait et j’en saisis l’extrémité entre pouce et index, tendu le fil sans qu’une onde le traversât et son sexe se dressa dans les airs. Il fut tout surpris que ça lui arrivât comme ça. Il regarda l’énorme sexe qui gonflait encore et il ne put pas s’empêcher de le caresser. Le plaisir lui venait de très loin. Il n’avait pas vu le fil qui le retenait. Il n’avait pas lu dans mes pensées. Pourtant, je le regardais bien en face et puis je me suis fourré sa grosse bite dans le cul et j’ai fourré ma grosse bite dans le cul de la porte et j’ai bandé tous les muscles de mon radiateur et j’ai tout envoyé valser dans les airs.

J’ai attaché le plafond pour que ça dure, parce que maintenant ils faisaient l’amour ensemble. Je dégueulais tout ce que j’avais dans le ventre. Ma bite vomissait ma pisse et ma semence et je chiais dans ce putain de lit puant, jouant de la guitare pour les accompagner. Le radiateur me léchait le ventre, vaporisant ma vue et le plafond s’est détaché de la fresque que je peignais.

Ce qui se passe dans la tête d’un homme n’a aucune importance quand il chie.

Il me reste une patte. Je me traîne jusqu’à mon lit. Mes blessures ne me font pas souffrir. Je ne suis pas vraiment mort. Je mange ce qu’il y a dans mon assiette. Je bois ce qu’ils ont mis dans mon verre. Le rideau s’agite. L’araignée me regarde. Elle sourit. Elle me violera quand je dormirai et demain j’aurai mal au cul.

Mon père n’est qu’un pantin sans intérêt. Je ne vois pas pourquoi je tire les fils. Je le remets à l’envers sur le mât de cocagne qu’il monte avec toutes les peines du monde. Il s’arrête avant d’avoir atteint le sommet. Je lui mords le cul. Il crie. Quelle sale bête ! je l’encule.

Je visse le mât de cocagne sur ma table de nuit. Je repousse le sable. Je souffle dans le soleil. Tout s’éteint. Et les oiseaux arrivent, magnifiques. Une multitude d’oiseaux noirs et blancs. Et ils s’assemblent sur la plage. L’un des oiseaux paraît plus beau que les autres. Je l’interroge pour savoir. Il ne me regarde même pas et les oiseaux battent des ailes, soulevant le ciel d’un coup de griffe dans la mer.

Le spectacle commence. Il y a une troupe de comédiens qui s’avancent. Où est la scène ? je ne sais pas quels sont ces personnages. Je les connais ? est-ce que ma mémoire me revient ? Je n’ai plus toute ma tête maintenant. Ce n’est pas le moment de se tromper de sens.

Je le démonte encore une fois. Il ne me ressemble pas. Je casse les pièces une à une et je casse les morceaux de pièces et les morceaux de morceaux. Je casse jusqu’à la poussière. Je broie jusqu’au méconnaissable et je ne reconnais rien qui me ressemble. Je ne revis pas ce que j’ai vécu. Il faut que je recommence depuis le début. Mais le début de quoi ? à quel moment commencer ma mémoire ? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Et je m’enfonce dans ce cul immonde, je parcours des couloirs de puanteurs insoutenables, j’ouvre des portes qui me collent à la peau, je glisse dans les diarrhées, je mange des maladies latentes... jusqu’où vais-je aller ? Est-ce que c’est vraiment un voyage ? Je patauge dans la pire des merdes, certain que ma mémoire ne vaut pas ma pensée. Mais qu’est-ce que je veux dire par là ? Un souffle puant me laboure le corps. C’est la colique qui draine mes ordures. Je m’accroupis pour chier et je chie sans laisser de traces.

 

Cette langue n’est plus ma langue. Ou plutôt, c’est ma langue dans le mur. Le texte se déchire dans les anfractuosités de ma prison. Tu l’as compris. Ce n’est pas plus non plus une prison d’assassins. J’ai quitté cette prison il y a plus d’un an, si je calcule bien. C’est tout ce que je voulais t’écrire. Je voulais t’écrire aussi que je suis devenu fou. Cette prison ne se justifiait plus. Pendant un moment, deux jours peut-être, j’ai pensé à la liberté, je l’ai relativisée, adaptée à ma situation de fou dangereux, tenu compte avec une certaine morgue de l’influence de mes origines familiales sur mon destin de prisonnier à vie, enfin : j’ai rêvé. J’ai eu tort de m’abandonner à ce risque. Ils ont changé ma prison d’assassins pour une autre qui au premier coup d’œil m’a paru parfaitement identique. Ils ont remplacé le vin et la cocaïne par d’autres substances aux noms impossibles à mémoriser. Voilà tout le changement, à quoi il faut ajouter c’est vrai un nombre plus crédible de fous. Le nombre des assassins est aussi bien plus probable ici. Il y en a moins. Ce qui doit faciliter la surveillance. Je suppose qu’ils n’ont rien changé au contenu de nos livres du destin respectifs. Qu’en penses-tu ? Ces nouvelles drogues ont sur moi un effet désastreux, tu t’en es rendu compte à la tournure qu’est en train de prendre ce roman. Je ne t’en veux pas de ne pas me comprendre. Enfin, je crains que tu ne comprennes pas ce changement langagier. Je continue toutefois dans le même ton, parce qu’il faut que ça s’extrait tout seul de mon angoisse :

Elle (toi) revient et je me coltine sa nudité, ses poils, sa sueur, son huile, sa salive. C’est une nudité en lambeaux maintenant. J’accroche les restes aux pans du mur pour que ma pensée en croise l’amère nécessité. C’est que le monde a bien changé depuis je voltige à travers les airs comme un démon. Je compte les âmes qui me serviront de prétexte. Je m’acharne sur son pied de toutes mes dents eh oui ! je l’ai mangée, morceau par morceau. Je ne sais pas qui est tombé le premier d’elle ou de moi. Je l’ai poussée ou elle a essayé de voler. Normal. Elle était déjà un peu oiseau et elle voulait m’extraire les insectes de la tête et elle arrachait les ailes et les pattes de son bec rageur, faisant claquer son bec rageur dans ma tête comme ça clac clac clac clac et clac et j’en avais vraiment assez et je lui ai mordu la langue et j’ai mangé sa langue pendant qu’elle se terrorisait en me disant qu’elle ne parlerait plus et qu’il n’y avait pas de témoin pour m’en accuser. Il fallait que je l’empêchasse de parler.

À l’intérieur de ce corps en outre plein de merde, il y avait un enfant qui était de ma chair et j’avais envie de lui pisser dans la bouche pour lui apprendre à exister. Je soulevai l’estomac dans les airs en pétrissant les mortelles acidités et je vis la tête veineuse qui prétendait me succéder. J’enfonçai le tournevis qui se vissa sans difficulté. Il se contorsionna dans cet univers de merde. La mort lui arrachait les couilles avec précision. Il hurla des bulles de sang et de pisse et elle tentait de me crever les yeux tandis que la mort lui barbouillait le visage. Elle s’enfonçait dans un cloaque de boues vivantes. Ça puait. Ça dégoulinait le long de mes jambes. Je chiais comme personne n’avait chié. Une femme déchirée sortait de mon cul. Je saignais avec elle et j’avais mal aux couilles et je tentais de lui écraser la tête avec mes pieds et pendant ce temps, cette espèce de sale pantin s’évertuait à grimper le long du mât de cocagne. Je t’en foutrai de cette grimpette, sale pédé plein de merde et de pisse !

On n’a pas idée de tuer ce qu’on aime. Mais son bec me traversait la mémoire clac clac clac et je pissais du sang par le nez et ce sale gosse me vrillait sa vrille dans le cul. Je ne pouvais rien faire pour les arrêter sinon les écrabouiller dans le lavabo avec le truc en forme de chapeau qui monte et qui descend et que mon père tournicotait en sifflotant, disant : il y a une relation amoureuse entre ce pédé de lavabo et cette pute de radiateur ! Sûr qu’il y avait des saletés de ce côté-là. On osait à peine y faire allusion parce qu’à ce moment-là, il y avait une putain de merde qui vous sortait de la bouche comme un accordéon et vous en aviez mal au cul tellement il y en avait.

C’est que le château datait du Moyen-âge et la famille d’encore plus loin et pas un bâtard pour démentir l’histoire. Les femmes se gavaient de pilules magiques pour assurer une descendance mâle et on empalait les filles qui jouaient à l’amour au lieu de le faire consciencieusement. On leur enfonçait ce truc pointu dans le cul et les exposait nues et douloureuses dans le parc du château où gicle maintenant le jet d’eau amusant qui nous humidifie. À cet endroit, elles ont chié à travers leurs blessures. La merde s’est éclatée sur leurs ventres déchirés. Le nain de service regardait leurs orteils (j’imagine). Il avait envie de les embrasser, ces orteils. Mais il ne savait pas ce qui arriverait alors. On empalait pour un oui pour un non. Il préféra s’abstenir. On ne sait jamais ce qui peut arriver quand tout va mal. On empalait avec une telle facilité et il était si simple de renoncer au plaisir. Il se branlait en les regardant expirer, la pointe meurtrière leur traversant le ventre, leur chevelure pendouillant au gré du vent. L’une d’elles se dressait sur la pointe des pieds, sentant le pal lui crever les intestins. C’était atrocement douloureux. Il fallait renoncer à la vie de toute façon. Elle avait pissé tout le contenu de sa vessie et sa merde s’écoulait à travers la perforation. Elle n’avait qu’à soulever ses jambes d’un coup et l’immonde flèche de bois la traverserait. Elle préparait le cri qui la tuerait. Mais ce n’était pas facile de mourir comme ça et elle se dressait sur la pointe des pieds, sachant qu’elle ne vivrait plus longtemps et que ça allait être bougrement difficile de mourir. Elle avait de jolis seins et des épaules magnifiques mais le nain regardait les orteils tendus. Il surveillait l’épuisement de ses forces. Elle finirait par renoncer à la vie, par accepter la douleur. En tout cas, elle était bel et bien enculée.

Ça, c’était la première anecdote, et la gravure qui l’illustrait ne cachait rien de l’horreur insoutenable de cette punition au fur et à mesure que je tournais les pages, de l’enfoncement du pal à l’arrachement des membres. Rien n’avait été laissé au hasard. Les reproductions étaient conformes à la réalité.

Le type qui agonisait dans la même chambre n’avait rien d’un aristocrate. Il s’exprimait comme le charretier que sans doute il était, bien qu’on ne voit plus de charretier de nos jours, mais des conducteurs d’autobus dont les couilles s’entrechoquent misérablement jusqu’à l’impossibilité de reproduction. C’était un sale type un peu pédé, très branlant, il se chatouillait du matin au soir, répandant sa merde dans ses draps et je voulais l’empêcher de jouir de cette façon, comme si c’était possible d’arrêter ce genre de manœuvre de l’esprit de reproduction, mais brandissant la lampe de chevet, menaçant de court-circuiter son sale cul de prolo et de réduire le volume de ses couilles bâtardes. Je finissais toujours par renoncer à le torturer et je baisais sauvagement mon coussin de plumes, chiant comme un aristocrate et éjaculant comme un homme.

C’était une sale période à passer. On ne savait pas tout de mon histoire. On se rendit compte que ma mémoire avait ses racines dans l’histoire et que ce n’était pas facile dans ces conditions de retrouver ma véritable personnalité, mais je leur expliquai que ça n’avait pas d’importance, qu’il y avait sans doute eu des bâtards pour démentir ce que l’histoire nous enseignait, mais ils croisaient en remontant l’escalier ancestral les portraits des impeccables génitrices et ils ne pouvaient pas croire que ces visages impeccables eussent pu se livrer à d’étranges fornications, risquant ainsi de fausser le sens de l’histoire que tout le monde a dans la mémoire. C’était des femmes de premier choix. Elles se faisaient troncher dans le sens de l’histoire et elles accouchaient dans le même sens, risquant chaque éjaculation le supplice cucul qui se dressait comme une bite au milieu de la place d’armes.

J’écoutais leurs dialogues de savants. Ils se grattaient le cul en s’écoutant parler pendant que je me branlais dans le lavabo, pissant chaque fois ma pisse historique. Je chiais historiquement aussi et ils recueillaient ma merde historique qu’ils analysaient avec méthode dans le laboratoire qui avait succédé à la salle des tortures. Si on interrogeait les murs, grattant le plâtre pour atteindre la pierre, on pouvait sans doute trouver la réponse à leurs questions. Mais au lieu de ça, ils trituraient ma merde pour fabriquer de l’histoire ancienne et je chiais à volonté, ne comprenant rien à leur recherche et je les barbouillais de ma merde misérable pour que ça ressemble à l’histoire que je m’imaginais.

Cette espèce de crade type merdique pisseux qui était devenu mon voisin de lit, sa merde n’intéressait personne, sauf un pédé au cul pourri qui voulait se nourrir de cette saleté insignifiante. J’ai voulu l’enculer malgré la gangrène qui lui bouffait le cul. Je ne craignais pas la contagion mais cette espèce de femmasse infecte m’a labouré la gueule à coups de tabouret simplement parce qu’il ne m’aimait pas et que je ne le faisais pas par amour. Espèce de chlingueur de merde putain ! j’ai cru que ma tête allait exploser et pendant ce temps, ce crade chauffeur d’autobus me suçait la bite avec acharnement et je n’arrivais pas à lui pisser dans la bouche parce que ça me faisait vraiment plaisir.

On nous a enchaînés dans nos lits. J’ai un énorme cadenas entre les cuisses. J’essaie de bander mais ce n’est pas possible. Ils m’ont foutu une clé en travers de la bite. Le chauffeur d’autobus est mort. Il y avait du curare dans mon foutre. J’ai un peu de sang indien malgré ce qu’on raconte. J’ai un ancêtre espagnol qui a repeuplé l’Amérique. Ce sale fouille-merde de prolo est crevé. Il n’y a que le pédé intransigeant qui me menace. Ils l’ont mal ligoté sur la porte. Il bande comme un fou et me pisse dessus. Ça le fait marrer de me pisser sur les pieds mais je ne peux pas faire l’amour dans ces conditions.

Elle m’a rendu visite et la première chose qu’elle a faite, c’est de secouer la clé, mais je n’ai pas pu bander difficile de bander avec une clé en travers de la bite. Je lui ai expliqué tout ça simplement et elle s’est mise à me chier sur les pieds, une sale merde qui puait l’enfer. Je lui ai alors foutu mon pied dans le sexe et elle a dégringolé du lit, s’aplatissant lamentablement dans les flaques de pus et de merde.

— Con de mec à merde ! fit-elle en glissant jusqu’au radiateur où mon père habitait maintenant.

Il lui empoigna les cheveux et il mit plein de tubes dedans et les tubes se sont mis à gargouiller. Elle avait la cervelle qui tremblait et une sale goutte de plaisir a perlé entre ses cuisses.

— Con de mec à merde ! répétait-elle tandis que mon père lui apprenait à vivre, spiralant des tuyaux où ça lui faisait mal et ce sale tordu de la queue riait comme un fou et il écrivait des ordures dans la buée de la fenêtre, la forçant à lui lécher la bite, ce qu’elle ne voulait pas et les tuyaux lui sortaient de la bouche par milliers.

La première fois que je vis le château, ce n’était pas la première fois mais je pensais que c’était la première fois, on est arrivé dans une superbe limousine qui paraît-il m’appartenait, conduite par un chauffeur qui était mien. Le type qui m’accompagnait souriait tout le temps, surveillant le cadenas entre mes cuisses et agitant la clé de temps en temps, ce qui m’empêchait de bander car j’avais envie d’enculer tout le monde.

Une espèce de paysan tas de merde puante a ouvert la gigantesque grille qui m’appartenait. Putain ! me suis-je dit. Quelle grille ! où il y avait écrit en fer forgé une sentence latine, je ne sais plus quoi exactement, lapum ardire statucit, je crois, ou quelque chose d’approchant et d’intime ! je m’enfonçais les doigts dans la bouche pour m’empêcher de crier mon admiration et mon vertige, mais je provoquai ainsi un insane vomissement.

— Ça commence bien, dit le type qui m’accompagnait.

Je ne sais pas ce qui commençait, si c’était moi qui commençais ou si je n’étais pas dans le coup. La voiture s’arrêta au pied d’un escalier de pierre le long duquel s’étageaient d’étranges plantes dont l’odeur me chatouilla le cul.

— Merde ! fis-je m’étonnant moi-même.

La porte s’ouvrit avec un chuintement de roulement à billes. C’est elle ( Fleur) qui l’ouvrait. Elle portait un manteau de vison et je me mis à baver entre ses genoux la bave de ma sexualité délirante. La clé sexuelle me cogna les genoux mais, malgré la douleur de mes couilles, je lui léchai le ventre et elle me laissa faire. Le type qui m’accompagnait secouait la clé uniquement pour réveiller en moi de vieilles douleurs familiales mais mais mais mais mais, j’avais trop envie de me vider les couilles et je mordais la pointe de ses seins, ce qui la fit rire aux éclats. Cette salope ne connaissait pas la douleur. Elle avait envie de baiser. Cela se voyait dans son sale regard de femme. C’est le regard qui repeuple le monde chaque fois que le monde fout le camp. C’est le même regard, de la bourgeoise savante ou de la négresse qui n’ignore rien de la coutume. Saloperie de femmes blanches et noires ! Elle ne saigne pas de sa saloperie et je voulais l’empêcher de saigner à jamais, versant ma chair dans sa maudite marmite, entre ses cuisses qui me faisaient vomir, et je vomissais salement dans ses poils. Elle savait qu’elle ne saignerait plus. Putain ! Sale putain ! Conasse ! Vieille merde ! Je n’ai jamais su forniquer autrement. Ça me fait vomir d’avoir du plaisir. Et le type qui m’accompagnait m’enculait doucement en chantant et je sentais sa bite me caresser la prostate et j’avais tellement envie de chier ! mais je ne pouvais pas. Le plaisir voulait sortir de ma tête en morceaux. Ce sale plaisir inexprimable autrement que par un clin d’œil.

— Putain tu l’as fait ! Tu l’as tronculée !

— Merde ! J’ai fait ce que j’ai pu. Ce n’est pas grand-chose si on y pense.

J’étais assis sur le clocher de la plus haute tour à côté de l’oiseau qui avait l’air d’un hibou à cause de sa voix savamment calculée. Je bandais encore et ça l’étonnait. J’avais perdu la clé dans l’escalier. Le type avait fini de m’enculer. J’avais mal au cul. Cette grosse queue ! non mais je ne vous dis que ça, une queue comme un manche de pioche et c’est ça que j’ai pris dans le cul sans broncher, enfin en bronchant si on veut parce qu’il m’écrasait l’estomac, une queue vraiment énorme et qui n’arrêtait pas de s’allonger.

— Il va me déchirer le cul, cet oiseau !

Mais ce n’est pas l’oiseau qui m’encule. L’oiseau clic-claque dans ma tête avant de devenir le châtelain de Vermort. J’ai torturé l’amant de ma sœur sur ce qui restait d’appareillages. Sa carcasse est restée longtemps accrochée aux poulies qui grinçouillaient chaque fois que les insectes dégueulasses se mettaient à transporter sa chair immonde dans les innombrables cavités du mur. Il habite ce château comme je veux. C’est tout le mal que je lui ai souhaité, à cet inverti de la clé des champs. Putain ! Je lui ai arraché une jambe pour la donner à manger aux oiseaux et il n’a jamais plus bandé jusqu’à mourir. C’est qu’il est mort lamentablement avec des bulles de sang et des odeurs chouettes valsant des yeux sur ce qui lui restait de désir et aucune femme n’est apparue pour lui faire lever la queue à cet infâme rejeton domestique.

Et il me caressait le cul et je ne savais plus que penser tandis que l’oiseau lui becquetait le crâne qu’il avait lisse comme un œuf. Et ça l’agaçait. Il secouait les mains pour chasser cette incessante torture tac tac tac tac entre les oreilles et ça se répercute dans les dents tac tac tac tac c’est pire qu’une migraine un oiseau qui tapote l’os du crâne l’os de l’os du crâne tac tac tac tac tac merde ce qu’il avait soif ce jour-là et elle lui donna à boire tout ce qu’il voulait et il tomba comme un sac sous la table et elle posa simplement les pieds dessus, soulevant ses genoux et écartant les cuisses. J’envoyai ma fourchette dans sa direction. Elle figea son sourire dentaire entre le portrait de mon oncle Jérémie et celui de cette salope de Bernadette qui avait voulu vendre le château à un nègre venu d’Amérique qui avait épousé une blanche.

— J’ai joué comme jamais ! me souffla-t-elle dans l’oreille.

Je n’osais pas lui dire ce que je pensais car je ne la connaissais même pas. Le type qui m’accompagnait cessa de m’enculer. Il cessa de bander. Il referma son pantalon pisseux. Elle rajusta sa robe sur les genoux. J’avais le cul en sang et la bite en feu, merde ! Qu’est-ce qui m’était arrivé ? Ce n’est pas comme ça qu’on fait l’amour.

— Viens, mon chéri, me dit-il en me prenant le bras.

Le type mit la clé dans sa poche et il secoua le doigt pour m’avertir. Je comprenais tout de l’avertissement. Une fois que je n’avais pas compris, ils m’avaient enfermé avec un homme-femme et j’avais dû subir ses assauts sexuels pendant une semaine entière. J’avais collectionné les sodomies comme jamais. À la fin, j’avais été obligé de le tuer, ce que personne ne me reprocha, parce que des types de ce genre, il n’en manquait pas dans ce château. J’étais chéri. Je venais avec elle, à son bras. Je ne voulais plus qu’on m’encule. Après tout, le château m’appartenait. Il me venait de mes lointains ancêtres. Je n’avais aucune idée de ce que représentait cette dynastie aux yeux des autres hommes, par exemple de ce type qui me menaçait secouant la clé dégoulinante de merde, et je lui montrai une canine pour applaudir, espèce de sale pédé ! Tu n’as rien compris mais je n’ai pas tout compris moi-même.

On me montra ma chambre. Elle était conjugale et elle se coucha dedans, si bien que je compris qu’elle était ma femme. Je lui arrachai ses vêtements mais le type me fourra la clé dans le cul et il ferma dans le sens le plus douloureux, parce que dans l’autre sens je pouvais encore bander et me branler en regardant des photos. Mais cette fois, il se montra intransigeant et je la rhabillai rapidement sans rien contester.

C’était son lit et c’était mon lit MAIS ce n’était pas le moment de baiser.

— Est-ce que ce type va dormir avec nous ? demandai-je à celle qui était ma femme.

— Il dormira dans le couloir si ça lui plaît, me répondit-elle en me prenant les mains, mais tu ne sais rien de moi mon pauvre Lorenzo. Je ne sais pas si c’est raisonnable...

— Si c’est raisonnable quoi ?

— De dormir dans le même lit. Bien sûr, tu n’as pas changé non plus mais il me semble que ce n’est pas pareil. Tu me regardes d’une autre façon. C’est vrai que de ton point de vue, c’est la première fois que tu me vois.

Qu’est-ce qu’elle raconte cette conasse ? C’est une femme, oui ou non ? C’est MA femme, oui ou non ? Et c’est ma chambre, mon lit, mon château ! Ce sont mes ancêtres. J’ai combien de chevaux ? Espèce de putain de merde de toubib ! J’ai combien de chevaux ? Vas-tu me répondre !

— Vingt-huit, monsieur le Comte. C’est vingt-huit que vous en avez, et huit poulains très bien portants et trois voitures toutes plus belles les unes que les autres sauf qu’il y en a une à réparer mais l’avarie a plus d’un siècle, c’était du temps de votre grand-oncle Arthur, celui qui avait un œil plus grand que l’autre depuis le jour où l’attelage, on ne sait pas pourquoi l’attelage s’est rompu et la voiture est allée dinguer contre ce putain de chêne, le même qu’avait planté votre arrière arrière... je sais plus si c’est grand-père ou grand-oncle, tant et si bien que sa tête a pété comme une betterave et il n’en est plus rien resté que c’te pâtée-là, alors pour ce qui est de son usage, je veux parler de la voiture en question, je ne le recommande pas à monsieur, monsieur pourrait s’en mordre les doigts et le regretter toute sa vie, nom de d’là ! que j’en sois pas la cause de la mort de not’bon monsieur, j’veux dire...

— Allons ! Allons ! Du calme, mon bel oiseau. Je n’ai encore tué personne, dis-je à ce stupide animal qui me servait de domestique, mais le type qui m’accompagnait haussa les épaules d’un air dubitatif et je me mis à douter de ce que je venais de dire. J’aurais donc tué quelqu’un avant de l’oublier. C’était ce qu’on se tuait à me faire comprendre, mais je ne comprenais que ce que je voulais, sans doute à cause de mes besoins sexuels que je n’arrivais pas à satisfaire et à propos desquels venait de me mettre en garde cette somptueuse femme qui était la mienne si j’avais bien compris ce qui m’arrivait. Fleur.

À l’heure du dîner, la table était mise dans une des nombreuses salles à manger du château dont j’étais le propriétaire, si j’avais bien compris ce qui m’arrivait. Mais est-ce que j’avais les moyens de comprendre. Je veux dire les moyens cervicaux. Je ne sais pas... je ne sais pas... pensai-je en me barbouillant de sauce chasseur, ce qui faisait rire ma charmante hôtesse et ballotter ses deux intéressantes mamelles.

— Ce qui me fait rire, dit-elle comme pour s’excuser, ce n’est pas toi, mon amour. Oh non ! Mais ce type qui te surveille de près a vraiment très envie de coucher avec moi.

— C’est ça qui te fait rire ! dis-je sans m’étourdir car la rage qui me rongeait était grande. Merde à tous les abus de biens sociaux ! Qu’il te baise seulement avec les yeux sinon je lui coupe les couilles et la queue.

— Ne me parlez pas sur ce ton ! fit le type dont je devais reconnaître beaucoup plus tard qu’il avait été un excellent toubib mais que depuis certains événements le talent avait totalement déserté. Il était devenu enculeur de châtelains amnésiques. C’était une préparation de ses spécialités à base de sperme et de sang refoulé.

— Je vous parlerai sur le ton qui m’agrée ! dis-je solennel, car j’étais châtelain, et elle m’approuva de haut en bas d’un coup de langue qui m’arracha un cri de plaisir.

— Mais enfin ! dit le type maintenant coiffé d’un haut-de-forme, ce qui le faisait ressembler à un croque-mort, mais enfin ! Madame ! Non mais ! Ce coup de langue ! Cette érection ! Je n’ai jamais rien vu de pareil. Comment voulez-vous que j’accepte qu’il couche dans votre lit cette nuit même ? Non, madame, pas question. Je coucherai à sa place. Il faudra renoncer à votre projet d’orgasmes. Cet homme n’est pas fait pour l’amour.

— Et il est fait pour quoi à ton avis, espèce de sale toubib entubeur déculé ! Ça alors ! Non mais ! Ça veut dire quoi, ces manières de me balancer de la science pour expliquer la fournaise sexuelle qui te motive. Je veux coucher avec mon mari, avec mon beau châtelain amoureux. N’est-ce pas que tu es amoureux de moi, hein ? Mon petit comte à dormir debout. Je vais me foutre à poil sans tarder et tu feras ce que tu voudras de moi.

— Il ne fera rien si je le décide, décida le type qui m’accompagnait et ça n’avait pas l’air d’une plaisanterie, le truc qu’il remuait au-dessus de ma tête pour avertir qu’il avait bien l’intention de faire exactement ce qu’il avait décidé.

— Bon ! Bon ! Je me rhabille, dit ma femme et j’arrêtai de la couvrir de morceaux de viande car le dîner était terminé. On allait passer dans le salon.

— Merde de salon ! C’est d’un chic ! m’exclamai-je en entrant. Et ma femme s’empouffa en levant la patte et je la suivis pour m’enfoncer moi aussi et le type nous surveillait avec un œil mauvais, curetant sa pipe de bruyère dans la cheminée.

Est-ce que vous voulez que je vous lise quelque chose, proposa ma putain de femme charnelle et je lui gratouillai les flancs. J’en avais strictement rien à braire de ses lectures mais le type qui m’accompagnait extrait un livre d’un rayon et il lut le titre admettons, Sodome et Gomorrhe, et elle lui montra le truc qu’elle a entre les cuisses, écartant les genoux dans le pouf moelleux. Je servis les alcools dans des verres d’argent.

— Putain d’argenterie ! Quelle classe ! continuai-je de m’exclamer, repoussant les poufferies agaçantes de ma femme mais mais mais mais mais mais était-ce bien ma femme, cette femme de chair ? Ne méritais-je pas mieux que cette putain maintenant que j’étais châtelain et que je buvais de la merde dans de l’argenterie historique ?

Je pose la question en simple amateur. J’ai vu l’argenterie, les chevaux, les voitures, la galerie des ancêtres aux illustres signatures, le mobilier très dialectique du point de vue de l’histoire, les marches qui montent et qui descendent et qu’on se plaît à monter et à descendre. J’ai fait le tour du propriétaire, quoi ! Il y avait des arbres, des bassins, des allées, des pigeons, des ruches, d’autres privilèges... On peut dire ce qu’on voudra de la propriété, ça donne une certaine assurance dans la vie et quant à la dynastie dont j’étais le rejeton amnésique, ça valait le coup de la rejoindre dans un lit et de tenter de lui donner une suite. J’en ai encore la bite qui me démange, merde !

C’était de l’alcool d’os de babouin, pas mauvais au palais, un peu rude à l’estomac et ça laisse des traces côté mémoire, mais qu’est-ce que ça peut foutre que la mémoire se fasse troncher par un babouin ? Le babouin en question avait douze ans d’âge et il avait connu d’autres mémoires. Celle-là ou une autre, il s’en foutait, le babouin, d’avoir à scotcher des bouts de mémoire sur les murs de mon château de Vermort.

Le type qui m’accompagnait ne buvait pas.

— Si je bois, dit-il, je suis capable de tout, mais alors je ne me rappelle plus de rien et c’est une chose que je ne supporte pas. C’est pour ça que je me permets de vous plaindre, monsieur le comte Lorenzo de Vermort, mais je ne vous plains pas comme on plaint un domestique. Je ne me le permettrais pas. Disons que je vous plains par rapport à tout ça. C’est vrai que ça fait beaucoup de mémoire. Je mesure le vide qui vous rend fou.

— Oh ! oh ! je ne suis pas fou, précisai-je. Vous allez un peu vite en besogne, je crois.

— En effet ! En effet ! s’excusa ce morflard venimeux. Ce n’est pas fou que je voulais dire. D’ailleurs, c’est un mot qu’on ne prononce jamais, en tout cas pas chez nous. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je dois l’être un peu aussi. Je n’ai pourtant pas bu.

C’est la fièvre sexuelle, pensai-je. Il regardait le flanc des cuisses molles. Elle frétillait comme une bête, cette salope, et j’avais beau lui montrer ma bite, elle n’en avait que pour la grosseur immonde qui maculait le pantalon de ce salaud qui bandait pour lui faire plaisir. Et elle marchait à quatre pattes, la salope !

— Bon, ça suffit ! dis-je en rangeant l’argenterie. Si on allait découvrir autre chose ?

— Il y a tellement de choses à découvrir, mon chéri, dit ma salope de femme chienne cugnasse qui ne cessait de se régaler et qui crevait d’envie d’y toucher.

— Il vaudrait mieux aller dormir, conseilla le type qui m’accompagnait, et il sortit la clé de son pantalon.

Merde ! C’était la clé qui éjaculait. Elle tira la langue tellement elle était déçue et elle l’aida à remettre la clé en travers de ma pauvre bite. Je ne savais pas si je pouvais dormir dans son lit. C’était ma femme après tout. Je pouvais dormir dans son lit et lui faire l’amour. C’est ce qu’on fait aux femmes qu’on épouse, non ? Même si on ne se souvient pas de les avoir épousées, ce qui était mon cas en ce qui la concernait, mais ce n’était pas une raison pour qu’elle s’envoie en l’air avec ce carabin, cette merde au cul qui prétend faire l’amour à la femme qui a toujours été mienne et que j’ai failli oublier.

— On oublie l’essentiel, dit le carabin bin bin

— C’est quoi l’essentiel ? demandai-je inquiet.

— C’est où que je dors ? continua le carabin bin bin.

— Pas dans mon lit, dis-je pour me défendre.

— Mais c’est quoi, votre lit ? demanda-t-il à ma femme.

— Ça veut dire quoi, cette question ? questionnai-je presque violemment.

— On ne pose pas ce genre de question quand on ne sait pas ce qu’on veut ? dit ma femme en me poussant devant elle. Alors, bonsoir, monsieur le carabin bin bin. Ce n’est pas si difficile de dormir seul surtout que la nuit porte conseil.

— Je n’ai besoin d’aucun conseil, dit le carabin bin bin, c’est-à-dire le type qui m’accompagnait, mais si je peux me permettre de vous en donner un : n’abusez pas du plaisir sexuel : ça ne se fait pas en matière d’amnésie.

— Merde alors ! que je dis furax. Merde ! On ne vous a pas demandé votre avis. Allez donc vous coucher sur une chaise. Ça fera de l’exercice à votre dos fatigué. Nous on fera ce qui nous plaît de faire entre homme et femme. C’est le mieux. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures.

Et on le laisse au garde-à-vous entre un chandelier de cristal et une console en bois de santal à l’endroit même où mon ancêtre Pauline a reçu les hommages du valet de chambre dont le sang coule encore dans mes veines.

— Qu’est-ce que je vais faire courir comme sang ! exultai-je en sautant dans le lit. Je ne sais pas qui tu es, espèce de salope, mais je t’aime comme si je t’avais toujours aimée.

— Vieux cochon, me tire-bouchonna-t-elle, je ne sais pas non plus qui tu es, mais tu me plais. Monsieur le comte ! Monsieur le comte de Vermort, tu me plais et je vais m’en mettre jusque-là de ta grosse bite qui me fait bander.

— Mords-la ! fis-je, un peu surpris que ma femme se mît à bander comme un homme.

Je n’ai pas eu le temps de raisonner sur cette apparence douteuse et je me suis pris son énorme clitoris dans la gueule et je l’ai ramoné comme on ramone une queue.

— Putain de salope ! salivai-je en courant. Si je ne suis pas le comte de Vermort, qui suis-je ?

— Quelle importance si je suis la comtesse !

Et elle m’encula comme un pédé tandis que ce fumier de carabin bin bin, l’œil vissé dans le trou de la serrure, se le rinçait jusqu’au plaisir, un chandelier dans le cul et les couilles servies sur une console. Ça faisait un bruit de vaisselle pendant qu’elle me businait le trognon, m’arrachant mes derniers cheveux. C’est vrai que le comte était chauve, putain ! Il était complètement chauve, ce con !

Et la vie continue !

Peu importe que je sois le comte ou que je ne le sois pas. La comtesse ! Est-ce bien la comtesse ? Et le château de Vermort est une merveilleuse résidence. Je me suis installé dans le lit de la comtesse. Je mange sa nourriture et je tripote les filles de chambre. Le carabin s’est endormi sur la pelouse, ce qui agace le jardinier un vieux nègre manchot qui ne parle jamais mais qui tape du pied quand quelque chose ne lui plaît pas. Il se ballade en pagne et cul nu, ce qui n’impressionne plus personne, pas même la comtesse qui en a vu d’autres.

En tout cas, on m’appelle monsieur le comte, de la soubrette à la duègne et du cire-botte au majordome. Nom d’une pipe ! ce qu’on m’appelle bien ! Ce qui remet à plus tard la question de savoir si je suis le comte ou si je ne le suis pas.

J’ai traversé la galerie des ancêtres, remonté l’escalier où ils continuent de s’égailler jusqu’à la chambre où on met les morts quand ils sont morts. Si je continue d’être comte et que je meure un jour, c’est ici que j’agoniserai et que j’en finirai avec la vie pour toujours.

La tapisserie est d’un vert pisseux, le plancher noir de crasse et le matelas est dur comme la pierre. Ça va pas être gai si je continue d’être comte.

Non mais, quel château ! Quel château ! Il faut trois jours pour en faire le tour et la comtesse me suit en se dandinant, trois jours pour faire le tour d’une mémoire dont je sais le peu d’importance.

Je me suis vachement calmé. Sans doute l’exercice de l’amour. La comtesse a de belles gambettes. Elle les fait valser comme il faut et je marche à tous les coups. C’est une sacrée bonne femme qui s’y connaît. Ça tombe bien. Je connais aussi. Et on s’envoie en l’air comme des gosses, pour un oui pour un non allez zou ! et que j’te ramezingue et je t’y fourlavige putain ! que c’est bon d’avoir des ancêtres quand on n’a plus toute sa mémoire !

Vermort est un village charmant mais je n’y ai jamais foutu les pieds. Je n’ai pas la clé des champs ou alors je n’ai pas la gueule du comte. Il y en a qui pourraient jouer. Tout le monde n’a pas le respect de l’aristocratie. Je verrai Vermort avant de mourir si je dois aimer encore beaucoup, à moins que la comtesse, cette sauterelle, ne me bouffe le crâne pour recommencer. Qu’est-ce qu’elle a commencé, cette fourmi trompante ?

Je me sentais vraiment à l’aise, presque comte en quelque sorte. Le carabin me faisait un peu chier. Il n’arrêtait pas de me mesurer le crâne. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi et puis ça ne m’intéressait pas. Je lui donnais ma tête sans poser de questions et il traçait des cercles sur mon crâne chauve, manipulant les maxillaires du bout des doigts ou appuyant sur mon nez comme sur un bouton comme si j’allais faire coin-coin pour l’amuser, ce drôle d’énergumène que j’avais envie de faire souffrir.

Mais enfin, tout allait pour le mieux. Je croyais tout ce qu’on me disait et je me prenais pour ce que j’étais. Il y avait des batailles et des conquêtes, des réceptions et des complots, des mariages, des morts glorieuses ou accidentelles, rien que de très dynastique en somme, et je me montrais digne de ce sang, prêt à me battre en duel pour l’amour de la comtesse. Le carabin bin bin vérifiait mes éprouvettes. Je donnais dans le serpentin elliptique et il s’en apercevait, mais nos délires étaient de courte durée. Merde ! C’est pas facile de vivre sans mémoire, je veux dire sans mémoire à soi-même. La mémoire qu’on me donnait était sans doute la mienne. Il n’y avait rien de plus vraisemblable et je pouvais toujours m’amuser à imaginer le contraire, que je n’étais pas le comte, qu’elle était la comtesse et que le carabin était complice d’un assassinat. Mais je n’avais pas l’intention d’écrire un roman policier et je ne vivais rien de romanesque. J’étais comte comme d’autres sont ouvriers, c’est-à-dire rien qui compte vraiment.

C’est le carabin qui me posait un problème. Qu’est-ce qu’il faisait là, ce conard ? C’est qu’il avait l’air vraiment con et la comtesse lui témoignait de l’estime cependant. J’aurais pu renoncer à comprendre ce curieux témoignage d’estime. La comtesse était belle et cette espèce de trognon médiqueue n’inspirait rien que de très comique. Au fond, qu’est-ce qu’elle pouvait lui trouver qui lui arrachât tant de mots équivoques ? Clystère et couille de gomme.

Mais je suis d’un calme angélique ces temps-ci. Pas un mot plus haut que l’autre. Ils ont beau foutre leur nez dans mon intimité, ça ne m’impressionne pas plus que ça. Je m’envoie en l’air avec la comtesse et je m’excite sur les soubrettes. Je ne dis pas non au majordome. Question cucul, c’est ma seule infidélité : un héritage de la longue filiation qui me crée.

Et puis les journées s’écoulaient de la façon la plus monotone qui soit. Je promenais mon esprit tranquille dans les détours inattendus de cette vaste propriété qui était mienne et dans laquelle la comtesse ne possédait que l’entretien, ce qui est tout de même pas mal pour une comtesse dont le comte a tout oublié du passé, même de celui qu’elle lui fait revivre chaque nuit. J’avais de longues conversations avec le carabin. Il connaissait mon passé par cœur et il voulait en faire toute ma mémoire, mais je ne souffrais pas seulement d’un effacement de la mémoire et le problème n’était pas de savoir s’il était temporaire ou définitif. Par goût et aussi par jeu sans doute, j’optais pour la définitive abolition de ma mémoire et de plus, je ne tenais absolument pas à en recommencer une nouvelle à partir du renouveau de ma pensée. Je ne savais pas ce que j’avais pensé de ce vin autrefois ni du comportement amoureux de la comtesse et il m’importait peu que ceci ou cela demeurât désormais dans ma mémoire pour que je m’en souvinsse un jour ou l’autre. Ce qui était important, c’était le plaisir de boire le vin et celui de coucher avec la femme. L’homme qui a choisi pour métier celui de penser ne confond jamais les questions d’hygiène avec celles qui relèvent de son esprit supérieur.

Évidemment, je ne tenais pas ce genre de propos au carabin fureteur de ma mémoire qui simplifiait mon univers intérieur au point de le réduire à la nécessité de cette sainte mémoire dont les cases s’assemblaient à côté de moi sans que je pusse m’y opposer mais surtout sans qu’aucune ne s’accrochât sur le plan lisse et glissant de mon esprit. Le pauvre carabin essuyait la table qui avait tout reçu de notre inutile conversation. Il écrivait les chapitres de son rapport, les recopiait sur un papier parfaitement blanc et couvert d’un quadrillage sans défaut qui le faisait ressembler à la mémoire qu’il avait reçu mission de m’enfoncer dans le crâne et dont il avait sûrement compris la constitution inconnue de moi, et quand il avait fini de plier les impeccables feuillets, il les fourrait aussitôt dans une enveloppe et, enfourchant la dangereuse bicyclette que j’avais paraît-il héritée d’un aïeul aviateur des premiers moments de l’aviation, il pédalait jusqu’au village le plus proche qui ne pouvait être que celui dont je portais le nom et qui s’enorgueillissait encore de mon titre malgré les défauts de l’histoire et l’incomplet recensement de ma mémoire.

J’avais une cicatrice sur le crâne. Depuis ma réapparition momentanée (comment ne le serait-elle pas ?), je n’avais prêté aucune attention à cette plaie par quoi ma mémoire s’était écoulée malgré les mains qui avaient tenté de l’en empêcher. Assis à la coiffeuse encombrée de la comtesse, j’écartai mes cheveux de chaque côté de cette plaie, n’y comptant que ce qu’on appelle des points en termes chirurgicaux, je crois. Un coup de brosse en poils de sanglier et hop dans le gazon naissant de son sommet et zoub terminé avec les idées noires que malgré tout je tentais de saisir au vol, car il s’en échappait des insectes soucieux de me rappeler à mes devoirs d’hommage. C’est par là qu’on comptait me faire tomber. Je devais avoir le sens de l’hommage très développé. C’était comme si j’avais un pied dans la tombe de ma mémoire. Si j’étais vraiment le comte qu’on disait, si je n’étais pas en train de vivre les premiers pas d’une nouvelle méthode thérapeutique, alors merde ! Qu’est-ce que je foutais à délirer comme ça, gratouillant le sanglier dans le sens du poil en attendant de me faire monter par le cheval de l’éternité !

En parlant de canassons (bon oui, il faut bien qu’on en parle, de ces foutus canassons dont les veines drainaient un sang aussi vieux que le mien), on m’avait montré de loin le préféré de mézigue et je croyais bien avoir le goût chevalin parce que la bête avait un putain de machin que j’en ai eu honte de montrer le mien à la comtesse pendant trois jours d’affilé. Une éternité !

Mais ne délirons pas. Mon cheval, enfin... le cheval qui avait été le mien du temps de ma mémoire (le problème, c’est que je ne savais pas monter. J’ai essayé de toutes mes forces mais je ne suis pas arrivé à tenir assis sur cette merde qui trottait en rond dans le pré, me bottant le cul pour écraser mon chapeau. Ben oui, je ne suis pas un monteur de bébête qui crotte. Pourtant, le comte avait gagné des prix et même des coupes en argent d’or massif. Il y en avait plein sa chambre d’enfant, la chambre où il n’avait jamais fait l’amour), VIRGULE, il jurait que je l’avais appelé Oznerol juste parce que je m’appelais Lorenzo. Vous rappelez-vous, Lorenzo, comme il vous plaisait de faire ce truc... ah !... comment dire ? Je ne trouve pas les mots... de mettre tout à l’envers quoâ !... non pas la chaise sur la table et le cul dans l’assiette... non non non... ce n’est pas ce que je veux dire... ça ne touchait que les mots, cette manie étrange, par exemple Pierre devenait Erreip marrant non ? et cheval lavehc mais le plus dhhrôôôle n’est pas là ah ah ah ah ah ah ah ah

Et il est où, le plus drôle machin-chose ? Mais ne délirons pas.

Un jour, j’écrivis ceci dans la buée d’une fenêtre tandis que la comtesse qui étrennait des caleçons longs me regardait en silence, soucieuse qu’elle était de ma bonne mémoire : "Château Comtesse Escalier Bibliothèque Cheval Oznerol Lorenzo de Vermort (c’est moi)." Chacun de ces mots était une plongée dans le trouble passé de ma mémoire. Je commençais à m’y intéresser à ce qu’on voit. Ça se reconstituait tout seul malgré moi. J’étais le comte Lorenzo de Vermort, j’avais une comtesse dans mon lit et le lit dans le château de Vermort. Dans ce château, il y avait un escalier. Au pied de l’escalier, une bibliothèque. Quelque Chose me disait de chercher encore, ce que je n’avais d’ailleurs pas cherché, juste au moment où je commençais à donner des signes de tranquillité, parce qu’il jurait que ça n’avait pas toujours été le cas, je veux dire entre mon réveil et le château, enfin... je veux dire après l’accidentelle perte de mémoire et la première série de pétarades dans les bras de la comtesse qui avait su tout de suite ce qu’il me fallait.

Ouais.

Ce n’est vraiment pas le moment de délirer, me disais-je pensais-je, dans ma tête, dans ma tête, ouais... si jamais je me foutais à délirer comme naguère, je pouvais dire adieu au château et aux caresses viriles de Pampan. Pampan, mon siroupinet majordome dont le cul me donnait des idées. Ah ! si la comtesse avait su ça...

Pasdélirer. Pas délirer. Si jamais ils m’ont mis un micro dans la tête. Je dois faire attention à mon monOlogue intérieur. Je ne sais pas ce que j’ai en ce moment (c’est exactement ce que je pensais). Si je me mettais à vraiment aimer la comtesse, hein ? c’est pas une mauvaise idée ça !

Ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est que je ne voulais rien savoir de mon passé. Je ne savais déjà rien sans le vouloir et je pouvais continuer à ne rien savoir. Mais ces chiens d’abrutis me forçaient la tête. Ils savaient exactement où enfoncer le haut-parleur miniaturisé et ça me faisait un mal de chien atroce, cette tige métallique dans mon cerveau qui émettait tout ce que je ne voulais pas savoir et que je finirais un jour par savoir parce que c’est ce qu’ils voulaient et qu’ils devaient être les plus forts.

— À quoi pensez-vous, Lorenzo ? me demanda la comtesse.

— À rin ! dis-je pour plaisanter. A pense à rin !

— Vous paraissez si loin d’ici, ajouta-t-elle, mais tellement loin ! Je regrette si je vous ai fait mal.

— Ça ne fait pas mal du tout, ma chérie. D’ailleurs, je ne pensais à rien comme je viens de le dire et il n’y avait rien qui me venait à l’esprit ni du présent ni du passé si c’est de cela dont vous voulez parler.

— Je ne parle de rien, Lorenzo, dit-elle, reprenant sa fourchette où elle l’avait laissée. Je ne souffre absolument pas de ce qui vous arrive. En fait, il ne vous est rien arrivé.

— Ce qui va m’arriver est bien pire, n’est-ce pas ?

Ce n’était pas une question et elle ne répondit pas. Nous achevâmes le repas sur un autre sujet (à vrai dire, nous parlions rarement de ma maladie mais il n’était pas question que j’en mourusse et j’en vivais sans en rien laisser perdre ce qui en faisait finalement autre chose que la sale maladie qu’on voulait que j’acceptasse).

Peu m’importait que je fusse comte, que je possédasse un château magnifique, que je perlasse ma sexualité entre les cuisses d’une comtesse non moins superbe et qu’il demeurât un mystère sans doute meurtrier entre l’escalier et la bibliothèque. Peu importaient ces pâles reflets de ma mémoire. J’avais un goût certain pour les cuculteries eh bien soit ! je cucultais avec le majordome avec lequel je devais sans doute cuculter avant de me casser le nez dans l’escalier et de répandre mon authentique mémoire sur l’inoubliable plancher de ma bibliothèque.

Je me faisais enculer chaque soir dans cette même ancestrale demeure des livres où Pampan retenait les cris qui accompagnaient sa fulgurante jouissance. Moi, je laissais ma trace dans l’accoudoir, ayant à peine murmuré mon plaisir au cas où je me trompasse sur ma véritable nature.

— Pampan je t’aime et je te le fais savoir !

— Lorenzo ce que je peux vous aimer oh ! Lorenzo.

C’était une vieille aventure qui devait remonter à notre enfance et je soupçonnais même que Pampan avait un sang aussi antique que le mien et que celui du cheval qui me laissait rêveur.

— Où en est-on de cette guérison ? disait le carabin étendu de tout son long sur le gazon.

Il disait cela avec un profond soupir de lassitude car pour ce qui était de ma prochaine guérison, il ne voyait rien venir que de très contradictoire mais ça ne l’empêchait pas de s’entêter et chaque jour lui donnait sa récolte de bonnes graines mémorables et saines qu’il essayait de semer dans mon esprit rebelle.

— Bon ! Bon ! Je n’ai rien dit, pleurait-il chaque fois que la graine rebondissait fièrement sur le caoutchouc imputrescible de mon esprit, mais continuait-il sans donner le moindre signe de découragement, il faudra bien un jour que vous vous mettiez à rêver. Vous ne pouvez pas vous contenter de cette vie de patachon de merde ! et le cucul de Pampan et les cuisses de la comtesse et recucul Pampan et bing dans la belle aristo ah ! certes non ! Un homme comme Lorenzo de Vermort ! Laissez-moi rire abondamment ! Vous n’avez jamais supporté ce genre de monotonie.

— Eh bien, maintenant je supporte très bien. Il n’y a que le braquemart d’Oznerol qui me laisse baba.

— Ça ne durera pas, ça ne durera pas. Il vous reste un peu de cette mémoire qui écrivait ce que vous aviez à dire. Elle reste et je sais m’en servir si je ne suis pas un stupide animal.

— Je ne sais pas avoir jamais rien écrit. C’est dans ma tête que ça se passe. Je suis capable des pires délires et le pire, c’est que ça a l’air vrai.

— Mais enfin, merde ! Ça a l’air vrai pour vous ! mais ce n’est pas vrai pour les autres. Vous ne voulez vraiment pas savoir ce qui s’est passé avant votre chute accidentelle ? D’ailleurs, était-elle bien accidentelle, cette chute providentielle qui vous sauva !

— Qui me sauva ? Et de quoi, je vous prie !

— Vous voyez bien que vous voulez savoir ! exulta alors le carabin tout fier de sa victoire. Et bien, vous ne saurez rien ce soir. Je viens de semer une sacrée bonne graine et je vous garantis que celle-là donnera !

— Elle donnera quoi, espèce de fumiste ! Elle donnera quoi, ta graine dans mon cul !

— Ce n’est pas dans votre cul que je la sème ! On verra plus tard ce problème de cul ah !... et puis ne cherchez pas à m’embrouiller. Je sais très bien ce que je dis.

— On dit Monsieur le comte !

— Mais je le dis ! Mais je le dis ! Je n’ai jamais manqué de courtoisie ! Je fais mon métier sans concession, c’est vrai, mais je continue de dire Monsieur le comte.

— Parce que c’est la comtesse qui paye !

— Avec la fortune de Monsieur bien entendu.

— Alors continuez de chercher, Monsieur le carabin. Nous n’avons pas les mêmes titres mais je dois avouer que les vôtres font plus modernes. À vrai dire, je date un peu et c’est là tout le problème qui vous occupe.

— Ne cherchez pas à noyer le poisson ! Enfin c’est tout de même préférable au délire inimaginable que vous nous avez fait supporter.

— Mais est-ce que je l’ai imaginé, moi, ce délire qui a été la cause de tant d’inquiétude ? Et je suis bien capable de vous le restituer si je me mets à l’écrire en détail.

— Relisez-vous alors, fit le carabin, content parce que je venais de toucher la chair de ma mémoire.

— Je ne relirai rien, dis-je péremptoire, et je ne veux d’ailleurs plus rien écrire. Je ne mets les pieds dans cette bibliothèque que pour assouvir les instincts sexuels de Pampan et montrer que je n’ai rien perdu de l’héritage des Vermort et de leurs bâtards.

— La comtesse vous en parlera.

— Laissez la comtesse dans les draps de notre chambre et Pampan sur l’accoudoir du canapé de la bibliothèque. Laissez-vous dans le laboratoire de ma mémoire et laissez-moi devant la coiffeuse à surveiller la cicatrisation de mon crâne qui à mon avis prend un temps considérable, comme quoi j’ai dû manquer de soin pour ce qui est de la chirurgie.

— Voulez-vous lire mes rapports au moins ?

— Vous lire dans votre langue de carabin ? Vous plaisantez ! Je ne lis pas le carabin et encore moins le carabin prétentieux. Je lis très bien la comtesse. Il faut dire qu’elle écrit admirablement. Quant à Pampan, côté écriture, disons qu’il a du chien et soyons sérieux, non, je n’ai aucune envie de vous lire. J’ai déjà beaucoup de mal à vous écouter.

— C’est que vous ne m’écoutez pas !

— Il faudrait que vous ayez quelque chose à dire. Or, vous ne dites rien que choppe ma pensée. Rien à mettre sous la dent de mon esprit. Alors je vagabonde et je dérègle l’assemblage que vous formez, vous et ma sacrée mémoire. Il faut pour cela que je délire beaucoup et je ne me prive pas de vous le faire savoir. Allez-vous faire foutre par le cheval Oznerol ! En voilà un qui va vous délurer si jamais vous manquez de saveur, sacré bordel. Il faut que la comtesse vous relise. Elle n’a pas compris le sens de ma démarche. Faites-lui tout relire, de la page un à la page n, quelque chose lui a échappé entre les lignes, le moment où je dis que j’aime mieux Pampan et que toutes les femmes ne sauraient le valoir.

— Mais qu’est-ce que vous racontez là ? fit le carabin en se tenant la tête dans les mains blanches qu’il avait reçues en héritage de son cave carabin.

Il y avait vraiment de quoi le décourager ce guigneux qui se prenait pour un manchot parce que je le faisais travailler pour rien. Aussi sec, j’ai dit à Pampan que j’en avais besoin et qu’il me le fallait à tout prix sinon je me cassais la tête dans le lavabo et comme Pampan n’en pouvait plus, il m’a planté cette chose étrange dans le cul et je lui demandais ce que ça pouvait être et il me disait qu’il n’en pouvait vraiment plus et qu’il ne voyait pas comment faire autrement et que s’il pouvait, il le ferait avec plaisir, que ce n’était d’ailleurs pas une question de plaisir, que le plaisir était toujours bon à prendre et qu’il n’avait jamais raté une occasion et que celle-là valait toutes les autres et que c’est comme ça qu’il alimentait sa mémoire et moi, je me demandais : bordel de merde ! Qu’est-ce qu’il m’a foutu dans le cul ? Et il pesait sur mon dos et son épaule me calait la tête dans l’évier. Merde ! C’était quoi, ce truc étrange qui me touchait le cœur jusqu’à le faire péter ? Mais Pampan n’en disait rien. Pampan motus et couille cousue. Pampan a dit rin mais alors rin de rin et je restais là le cul en l’air avec ce drôle de truc planté dedans et Pampan qui le secouait en crachant dessus et zip et zac et je le sentais dans le cœur et c’est le moment qu’a choisi la comtesse pour se beurrer une tartine dans la cuisine.

Merde !

Pampana disparu dans un couloir avec le truc dans la main. Moi, j’ai décoincé mon machin entortillé. Pas facile de refaire le chemin à l’envers. J’ai fait quoi. Un geste depuis que je suis là. C’est pas de cette manière que je convaincrai la comtesse. Elle reste là avec son désir de tartine de pain beurrée. Elle secoue ses genoux, ce qui machine sa poitrine. Elle fait un nœud à sa bouche et un papillon de la même espèce avec les mains. Son troucador est un pédé, voilà la vérité, et il ne sait pas quoi lui dire d’intelligent, enfin, pas forcément d’intelligent, de sensé, quoi, en quelque sorte. Pampan n’est pas un mauvais homme. Je me sortirai de cette merde d’histoire ou alors tu le fous à la porte avec son truc dans une poche et son certificat dans l’autre.

— Lorenzo, je suis désolée, fait-elle enfin et elle a vraiment l’air de s’en vouloir.

Je rajuste l’effet de mon pantalon et je lui beurre la première tartine venue.

— Je suis vraiment désolée, refait-elle me m’encor et je hausse les épaules pour dire que ce n’est pas grave,

Pampann’est pas mort et moi non plus. On recommencera avec le même machin et cette fois, il faudra veiller à ne pas nous déranger. Je veux savoir ce que c’était, ce truc étrange, et je veux aller au bout de son étrangeté. Faut pas m’en vouloir ô ma belle comtesse ! Tu sais bien que je n’ai plus toute ma tête. Promets-moi seulement de n’en rien dire à ce fantoche de carabin de mes deux, pas en ce qui concerne mes fanfreluches ni pour ce qui se rattache à Pampan, mais ne lui parle pas de mon truc machin je ne sais pas moi-même de quoi il s’agit, ça m’embêterait que lui le sache. Il sait tellement de choses à mon sujet. Mais tu feras ce que tu voudras, comtesse Fleur, tu feras comme c’est ta conscience à tézigue, tu jalouseras Pampan de toutes tes griffes et il faudra bien que je te dise oui alors je te dis oui tout de suite oui oui oui qu’est-ce que tu veux que je te signe ? une photo, un chèque, un manuscrit ? Donne-moi de l’encre indélébile et je trempe mes doigts de malade dedans pour te signer la vie avec mon nom.

— Viens Lorenzo, allons-nous coucher.

J’ai rêvé ou quoi ?

— C’est quoi ce truc qui me rend fou ?

Je questionnai Pampan à propos du machin qu’il m’avait fourré dans le cul dont Madame la comtesse connaissait la nature merde ! C’est quoi ce truc extraordinaire.

— C’est rien, dit Pampan, c’est rien un truc entre Madame et moi rien de plus.

— Entre Madame et toi ! m’exclamai-je, ça veut dire quoi exactement, ce nœud !

— Ça veut dire rien que je puisse dire à Monsieur. D’ailleurs, je ne le dis pas. C’est Madame qui décide. Moi, j’exécute.

— Il n’y a donc pas d’amour entre nous ? fis-je en me pelotonnant contre son épaule.

— Il y a de l’amour et il n’y en a pas.

— Je ne comprends pas.

— Il y a de l’amour parce que je vous aime et il n’y en a pas du côté de Madame.

— Madame ne m’aime pas ?

— Ce n’est pas ça.

— Elle ne t’aime pas !

— Ce n’est pas ce qu’il faut dire.

— Et qu’est-ce qu’il faut dire alors pour qu’on se comprenne bien et qu’il ne me prenne pas l’envie de te casser la gueule ?

— Vous voyez, tout de suite, la violence !

— Mais je ne suis pas violent, je te caresse.

— Jusqu’à quand ?

— À jamais.

— J’en doute.

— Tu ne douterais pas si tu m’aimais.

— Ah ! cessons ce jeu-là ! Monsieur vaut mieux que ça.

— Et toi, qu’est-ce que tu vaux ? Enfin, je veux dire, du côté de l’amour.

— Je ne vaux rien, je ne peux pas parler !

Pampanfondit en larmes. Ça devenait ransinacomique, ce jeu à la con. Je ne savais toujours rien de ce sacré truc. Je fouillais dans ses poches.

— Je n’ai pas de mouchoir, dit-il.

Mais il n’y avait rien de ce truc dans ses poches. Je mis la tête dans mes genoux pour pleurer et Pampan me gratouilla ma cicatrice.

— Je ne peux rien dire, murmurait-il. Non, vraiment, je ne peux pas je ne peux pas.

— Et je ne veux rien savoir si ça explique ma mémoire, pleurnichai-je sur mes mollets tragiques. Tout ce que je veux savoir, c’est que ça recommence et toi, tu me parles pour ne rien dire et pour me faire savoir que tu ne diras rien. C’est malin de jouer avec mon petit cœur !

— Lorenzo oh ! Lorenzo, je ne suis pas si cruel !

On était tout proche de ce sacré délire. Je voyais mon père se casser la tête en bas du piquet qu’il avait essayé de grimper et je le remettais sur le piquet et il grimpait j’en avais marre de ce sacré délire et Pampan ne m’amusait plus du tout.

J’étais avec l’oiseau dans la charpente et l’oiseau me disait que j’avais raison d’aimer, que c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver, et le vent humide de l’automne nous arrivait de la fenêtre aux vitres brisées et l’oiseau secouait ses plumes en me parlant de celle que j’aimerais encore si je me tenais tranquille en haut de l’esprit, pieds joints sur la charpente où il serait toujours un ami

— Allons nous coucher, Lorenzo, dit la comtesse. Je ne sais pas ce qu’il faut dire. Le mieux, c’est de se coucher dans le même lit et de se toucher pour exister encore un peu avant que le rêve ne nous achève encore une fois.

Ce qu’elle jaspe bien, la comtesse quand elle s’y met ! Je ne cessais pas de m’étonner jusqu’au silence chaque fois qu’elle m’en apprenait une nouvelle. Sacrée comtesse avec son bout de nez que je mordillais doucement pour lui plaire car question papier, je n’avais pas encore tout compris et je brûlais d’envie de me faire la malle.

Le moment choisi n’arrivait pas. Pampan faisait des siennes à la cuisine, s’escrimant dans l’évier avec le truc bizarre qu’il cachait dans son dos chaque fois que je déboulais pour le surprendre, ce qui n’arriva pas malgré tous mes efforts. Alors je retournai dans la chambre de la comtesse qui soupirait parce que j’avais l’air malheureux. Je parlai de Pampan en termes très durs, lui que j’avais aimé plus que toutes les femmes dont ma mémoire pouvait se souvenir si je lui donnais enfin le feu vert à la plus grande joie de mon cher carabin.

Il fallait que je prenne la route d’escampette mais le feu était au rouge pour le moment. Qu’est-ce que je foutais là, non mais dites-moi, à me faire trombiner par un domestique qui me cachottait son truc minable sous prétexte que la comtesse était un mystère que je n’arrivais pas à résoudre.

Je tenais le délire par la bride. Renâcle encore un bon coup, que j’lui disais à cette espèce de trois patte’à un canard, non mais ! vise un peu cette histoire ! À peine sorti d’l’hosto, je me sape comme un comte et non content de coiffer la casquette, j’entre dans un château par la grande porte et sur ce, v’là la patronne qui me tape sur le cul et qui me pirouette les cacahuètes comme pas une et ce bouseux qui sert à table me tire-bouchonne et je laisse tout aller pour que ça passe et rien n’y fait, ni la roue ni la fortune, je n’ai pas misé sur le bon cheval, je galope dans le mauvais sens, faut que ça s’arrête, je vois plus clair, j’ai de la boue plein les sabots.

— Allons-nous coucher, dit la comtesse.

Et moi, je prépare un plan pour me tirer de cette caisse à bâtards dont je suis le corniaud et pas un mec pour m’indiquer le chemin. Elle est où la route d’Escampette ? que j’demande à un crotteux qui me répond : Escampette, c’est par là mais non de d’là ! pour ce qui est d’la route, j’sais pas... y en a des ceusses qui disent que c’est par là et y en a qui croivent que c’est des menteries mais qui sont pas foutu de dire où qu’elle est, alors moi j’vous dis ce que j’ai à vous dire exactement au vu du contenu de la question qui est parfaitement celle que vous m’avez posée.

C’est qui ce trou du cul ? Il habite depuis combien de temps ici ? Il a pas l’impression d’être de trop ? Je veux savoir comment on se tire d’ici. J’ai rien demandé sur les gens. J’aime pas les gens qui font des courbettes. On n’a pas idée de faire des courbettes au lieu de m’expliquer ce que je fous ici !

Non, je ne veux pas aller à la recherche du temps perdu, en tout cas certainement pas pour le retrouver, et je ne m’inventerai pas non plus une nouvelle mémoire. À quoi ça sert d’avoir de la mémoire ? J’veux dire : d’un point de vue littéraire ?

Moi, je voulais aller au rendez-vous de l’improviste.

 

 

 


II

 

 

J’ouvrais le cahier épais de ma pensée et je me retrouvais devant l’affiche suprématiste qui annonçait un rendez-vous des élégances (voir un modèle de l’affiche en annexe).

Et je devenais d’une élégance vertigineuse. Je montrais tout ça à la comtesse éberluée qui se grattait le menton en tournant de l’œil. Je voulais qu’elle soit élégante elle aussi mais son sens de l’élégance laissait à désirer. Il relevait du bal masqué ou de la poésie paysanne. Ça ne donnait rien de vraiment folichon. Cette conasse se barbouillait la gueule avec des microbes qu’elle achetait en pharmacie et ça lui donnait un air de jeune vieille qu’évidemment seules les jeunes vieilles lui enviaient. Mais enfin, elle était la comtesse de ma vie. Je l’avais rencontrée au réveil d’un sommeil sans rêves, parfaitement pur que j’étais de toute intention, et quand je me mis à vouloir et non pas à intentionner, je me suis aplati sur son ventre câlin et on s’est fait des choses que tout le monde avoue avec un certain manque d’élégance le plus souvent.

Je refermais toujours mon cahier sur un mot abstrait. Non pas un mot qui ne veut rien dire si on le prononce tout seul mais un de ces mots porteurs de tous les sens, pas comme le mot pomme par exemple, qui est le mot le plus abstrait que je connaisse et que tout le monde devrait connaître. Un mot abstrait existe plus que les idées qu’il exprime. Or, le mot pomme s’efface derrière la pomme et c’est la pomme qui se met à exister pour nous faire saliver. Non, le mot pomme n’est pas une bonne conclusion. Il faut éviter de le mettre à toutes les sauces.

— Pas élégante ? Moi ? Oh ! Lorenzo, vous êtes méchant !

Méchant, pas vraiment. Ce n’est pas la question. Il faudra mettre un chapeau et se griffer tout le corps avec un tube de rouge à lèvres et souligner ce manque d’élégance par le port en sautoir d’un carnet de bal bien rempli.

— Madame me suit-elle dans cette gigue ?

Et madame se mit à gigoter comme une dinde et elle appelle ça danser, cette mange-merde !

Le type qui croit en dieu porte en lui 2000 ans d’histoire. Celui qui croit en Lorenzo de Bélissens, ça doit faire dans les huit siècles. Mais croire en la comtesse, c’est d’une religion toute nouvelle dont le rite est l’orgasme. Je n’ai pas fait le compte de nos jouissances parce que je veux tout oublier. Voilà ce que j’appelle de l’élégance, moi, monsieur, et je peux la regarder bien en face et lorgner son corsage entrouvert sans me sentir responsable du temps qui passe parce que je n’y suis pour rien, moi, madame. Le temps qui passe ne laisse pas grand chose même si on s’efforce de lui donner un sens. Je crois en dieu créateur du ciel et de la mer, je crois en la femme pourvu qu’elle soit comtesse, je crois être le comte Lorenzo de Bélissens puisque tout le monde le dit, que je le suis le comte. Pourquoi j’irai chercher un autre espace c’est ici que je suis tombé sans crier ? J’ouvre les yeux et qu’est-ce que je vois ? Une comtesse dans le lit de la chambre d’un château où mon portrait séculaire figure en bonne place, c’est à dire la dernière preuve que je suis encore vivant après tant de définitivement mortes mémoires.

On ira donc au bal, la comtesse et moi, chez le ministre des Élégances. On ira la comtesse et moi pour donner des signes d’élégance parfaite à un par-terre d’élégances choisies qui nous rendront la politesse.

aubal bal bal au bal

du mi du mi mi mi

au bal du mi nistre

nousirons faire les élégances

etpour que ça papa

pourque ça paraisse plus vrai

onira ensemble main dans la main

dansla main la main main

aubababal du miministre tralala

Ce sera ma première sortie dans le monde. La comtesse en est toute chose. Elle clavecine d’une soubrette à l’autre, tirant sur les fils de la dentelle et comptant les cheveux dans les poils de la brosse.

Mon p’tit ma ma

monp’tit mari et moi

moimoi on va au ba

onva au bal

ahc’que c’est chouette

J’avais promis de ne plus rien écrire. Je sais que je n’ai jamais fait autre chose. Il y en a qui font la guerre aux Arabes et d’autres qui mangent des doigts de pieds en vinaigrette. Il y a tellement de gens sur cette terre qu’on y fait à peu près tout ce qu’il est possible de faire, du gnangnan à la crouchmachinchose et moi, je suis quelque part là dedans, écrivant ce qui me passe par la tête pour que ça me passe et que ça reste, parce que j’ai ce qu’il faut d’orgueil et que je ne crains pas la mémoire des autres.

— Mais qu’est-ce que c’est que l’élégance, mon cher Lorenzo ?

Je te le demande, conasse, et tu me poses la question ? Ce qu’il me reste de ma mémoire de toi, c’est cette haine qui me donne le goût de l’amour et tu es là à te trémousser comme une grue pour que je réponde à tes questions stupides mais mais mais mais mais je ne délirerai pas. Il faut que je tienne le coup malgré toi. Je ne suis amoureux de personne, sauf peut-être de Pampan. Pampan n’ira pas au bal des Élégances simplement parce que ce n’est pas un bal pour les domestiques. Dommage, parce qu’il ne manque pas d’élégance, Pampan. Sûr qu’il remporterait le prix à la place de cet affreux bougnoule qui est la coqueluche des dames du palais présidentiel.

Ça ne fait rien, Pampan, j’irai sans toi et tu feras la poussière dans la bibliothèque en attendant que la comtesse achève de me faire part de ses impressions, sans doute furieuse de n’avoir pas eu le prix qu’elle n’a d’ailleurs jamais remporté faute d’élégance. Et elle y croit dur comme fer, à son élégance. Elle ne voit pas que c’est Pampan qui lui fait la pige et Pampan me griffe le dos en disant monsieur le comte...

Ça va être un sacré truc, ce concours. On ne sait pas au juste ce qu’il faut faire en matière d’élégance mais il paraît que c’est justement là qu’on se fait attendre ah bon ? J’attendrai donc mon tour pour leur dire que malgré mon amour pour les femmes, c’est Pampan que je préfère. Pampan sur mon dos gémissant de plaisir ou dans l’évier crasseux, terroir de nos amours, pendant que la comtesse soucieuse d’élégances se tronçonne les ongles avec un couperet de boucher.

Je te lui ramonerais bien le cul avec une pétoire à cette gourgandasse qui me donne du plaisir pour que ça me rappelle quelque chose, mais ça ne me rappelle rien chiflasse ! C’est Pampan qui t’invitera à danser, dégoulinant d’élégance dans sa livrée , à la stupeur ébahissante des pairs de France et d’Arabie, les machins patouillant dans le couscous sauce madère, suspendus comme des lustres saliveurs de chandelles, Pampan magnifique de sexe et de plaisir trouchognant la guimauve et y faisant des bulles. On amène le méchant sur un plateau d’argent. Le mec a les quatre pattes surmontées d’un coussin et quatre balayeuses municipales font des signes, montrant leur barangore et leur pignoutracet à des Arabes qui ne savent plus bander en présence des femmes.

Je veux Pampan ! Je veux Pampan ! Pampan, c’est mon nounours, c’est mon cucul, je ne veux pas dormir sans Pampan, ma bignousse, ne me fais pas ça ! Il fait trop noir dans cette putain de chambre. Le lit est tellement grand que je ne trouve plus les bords. Je veux caresser les poils électriques de Pampan et tu me racontes une histoire d’amourette. Paraît que ça s’est passé entre toi et moi à l’âge où les enfants ne font pas des enfants. « Je me fous du passé », ma croutegnôle, je n’ai pas envie de te défigurer et je ne veux pas savoir de qui j’ai causé la mort.

Aujourd’hui, je n’ai tué personne. J’ai secoué mon hochet pour que ça n’arrive pas.

— Monsieur le comte ! C’est madame...

Madame qui s’avance et qui pousse l’armoire, la gorge triomphante et le balai en main, la domesticité se le met dans le cul. C’est un jour de congé pour l’aristocratie.

— Lorenzo ! C’est de la poussière sur vos parchemins. Soufflez dessus. On balaiera, mon chéri.

Et je souffle dessus pendant qu’elle s’amuse à se rafistoler une vieille dentelle qui améliorera, si j’ai compris, le truc l’élégance cherchée dans les poux de l’histoire.

— Lorenzo ! soufflez, et qu’on n’en parle plus.

Je souffle la chandelle, elle souffle la sienne.

— Lorenzo ! venez dans mes bras que je vous chérisse.

Et elle m’enfile comme une poupée gonflable. Que fait Pampan pendant qu’elle m’arrose ? Pampan tout seul dans sa chambrette, assis sur le bord du lit, les jambes croisées, secouant un pied qu’il ne peut maîtriser et se grattant le poil d’une main attentive.

— Quelle peine, la mémoire de monsieur ! fait-il en léchouillant les poils de ma poitrine.

— A qui le dis-tu ? dis-je avec philosophie.

Mais de quelle mémoire parle-t-il ? Celle dont les muses sont filles ? Pampan ne se nourrit pas de cette littérature. Ce cuculgnard me parle de sa mémoire à lui que j’ai en commun avec la mienne à moi !

— On ne va pas recommencer, dis-je en me dégageant de son étreinte musculeuse et vivace. Je sais ce que le présent me donne à penser. Brosse-moi encore et encore et encore ! J’ai des devoirs envers la comtesse mais je n’écris pas tout ce que je fais.

Les préparatifs se font de la manière la plus sérieuse. Madame la comtesse a cassé sa tirelire, un gros machin en forme de semi-remorque, et elle furète dans tous les magazines et forcément, elle a trouvé ce qu’elle cherchait : une espèce de voile transparent dans lequel des motifs d’or et d’argent ont l’air de n’exister que pour elle. Elle entre dans cette confusion de plis, ajuste les amas sur ses épaules et sur ses hanches, montrant un sein en le cachant, s’appliquant à géométriser le mouvement de ses bras en accord avec la marche spatiale de ses jambes. Question chapeau, c’est pas encore cuit, mais ça va venir. Elle se l’écrase dans les cheveux comme de la confiture et il se met à dégouliner de perle en perle jusqu’à la nuque qu’elle décoiffe avec malice d’une main qui ne devrait pourtant pas être là.

Moi, je suis toujours nu comme un ver. Il faut que je recouvre ce manque d’élégance même avec du papier chocolat si ce qu’il me faut ne s’achète pas. Je me regarde dans un système de miroirs, un truc ingénieux que je manipule sans arrêt et je me vois devant, derrière, en haut, en bas, etc., m’imaginant les effets d’un ajout bien choisi. Seulement voilà, je ne choisis pas, j’hésite question composition bien que je m’assure des couleurs. Je tire un trait sur mon passé quoi !

Le plus dur, c’est de la déshabiller, merde ! Elle est empêtrée dans une forêt de plis et je ne la trouve qu’à grand peine, et quand je l’ai trouvée, je suis moi-même prisonnier de son élégance, ce qui ne résout pas mon problème.

Notre voisine de château, la baronne de M* s’est coincé un pied dans le dallage vieillot à l’entrée principale du château dont je suis l’heureux et véritable propriétaire. La comtesse s’est précipitée toute nue au bas de l’escalier pour déchausser la baronne et lui donner le sein. Pampan soufflait dans les poils de son balai et deux soubrettes à peine pubères le poussaient en avant mais la baronne, dont le pied ne coinçait plus grâce à l’intervention dévêtue de la comtesse, n’en continuait pas moins de crier sa douleur, ce qui avait fini d’ameuter toute la domesticité. J’ordonnai à Pampan de réparer la dalle fautive que les deux soubrettes observaient d’un œil inquiet et tandis que Pampan touillait un pot de ciment, j’aidai la comtesse à soulever la baronne pour la porter dans la muette bibliothèque où elle résolut enfin de se calmer.

— Nom de dieu, la baronne ! fis-je en m’essuyant le front, la trompette de Jéricho vous est enfin tombée de la bouche !

La comtesse s’habilla de coussins et prit place dans le canapé de Pampan, non sans me jeter un regard malicieux que la baronne exténuée prit pour elle.

— Pas la peine de rigoler, vous deux ! dit-elle, remontant ses jupes sur ses cuisses. J’ai cru que je ne m’en sortirais pas. C’est d’avoir essayé de m’en tirer pendant une bonne minute au moins. Quelle angoisse, mes amis ! gargotait la baronne, agitant ses genoux pour se faire de l’air. Mais enfin, oublions l’incident n’est-ce pas ? J’espère que ce n’est pas votre habit de bal ! dit-elle, faisant allusion aux coussins dont la comtesse s’habillait. Enfin, c’est une panne de voiture qui m’amène et voilà que je manque de perdre un pied enfin ! si on y allait ensemble à ce bal ?

— Mais ce n’est pas un bal, ma chère, dit la comtesse. C’est un concours d’élégance. Tout ce qu’il y a de plus républicain. On n’y dansera pas, ma mie, on n’y dansera pas, répétait la comtesse en espérant le contraire.

— Mince, fit la baronne, et encore mince ! Voilà vingt ans que je n’ai pas dansé ! Et moi qui étais toute heureuse, vraiment, de ne pas avoir perdu le pied sous cette dalle !

— Je comprends votre déception, dit la comtesse qui comprenait sans compatir, mais que voulez-vous ? c’est la république : on se montre en chapeau pour saluer la foule et on intègre les couloirs du palais pour discuter des choses de la nature aristocratique. Enfin, je pense que c’est l’élégance recherchée. Je n’en vois pas d’autres. N’est-ce pas, Lorenzo, qu’il n’y a aucune autre espèce d’élégance à part celle dont je viens de parler ?

— Cessez de tapoter tous ces coussins, ma chérie, vous me donnez le vertige et l’envie de boire. Est-ce que la baronne boit aussi ? Pampan va nous servir un fumeux tord-boyaux. Je ne le conseille pas à mademoiselle votre fille. Ça la ferait raccourcir à la dimension d’une souris, ce qu’elle est à ce qu’on m’a dit, enfin : du côté des jeunes gens qui prétendent la sauter avec ou sans votre permission !

— Lorenzo, comme vous parlez de l’amour ! Mademoiselle a le sens de la répartie, c’est tout. N’est-ce pas, madame la baronne, qu’elle a ce sens qui manque à une jeune fille et qui fait qu’entourée de garçons dont les intentions ne sont pas avouées mais qui ne cachent pas leur nature, elle ne se sent ni outragée ni effleurée. Elle fait exactement ce qu’il faut faire, ce qui ne manque pas d’élégance, n’est-ce pas, Lorenzo ?

— Je ne l’ai pas encore sautée, dis-je, mais je ne suis plus un tout jeune garçon. Il y a donc des chances pour que ça ne se fasse pas. Peu importe, puisque la comtesse est sautable et que Pampan n’en est pas jaloux.

— Lorenzo ! Vous êtes odieux ! Pas devant la baronne ! Elle ne sait pas tout de notre histoire récente. Parlons plutôt de sa fille qui a le cul en feu.

— Le cul en feu, c’est beaucoup dire, fait la baronne. Disons qu’elle a quelque chose à éteindre. Bof, c’est l’hérédité qui la tourmente. On y passe tous un jour ou l’autre. Je suis aussi passée par là et à son âge, je ne savais pas tout, et puis c’était la guerre et les privations... enfin, j’ai assumé ce qu’il faut assumer. Ce trognon de baron ne m’a donné qu’une fille. Il s’est vite fatigué de me faire plaisir.

— Oh ! baronne ! baronne ! baronne ! m’exclamai-je, répétant encore une fois le triolet shakespearien ce qui l’impressionna jusqu’aux larmes.

— Je vois que vous comprenez mon malheur, renifla-t-elle dans mon épaule hospitalière. Je ne parle pas de la panne de voiture ni de la nymphomanie de ma fille. Enfin ! enfin ! enfin ! fit-elle pour m’imiter. Le baron ne viendra pas au bal où nous sommes pourtant conviés comme il faut.

— On n’y mangera pas non plus, murmure la comtesse.

— Qu’à cela ne tienne ! lançai-je à la cantonade. Nous serons trois et j’aurai deux cavalières. Ça me fera passer peut-être le goût de Pampan qui écœure tant l’âme prude de madame. Si ces dames voulaient bien se lever et se pendre ensemble à ces bras, chacune le sien... mon amour, les coussins, madame votre mouchoir, Pampan, les verres... allons de ce pas déranger la cuisine. C’est l’heure de triper et vous n’en parlez pas !

Question bidoche, Pampan avait mis le paquet. Et aux petits oignons avec ça, rissolés comme il faut. Et là-dessus un Saint-émilion qui me papilla tout entier. Du coup, je voyais deux comtesses et je voulais m’en faire une. La baronne émoustillée m’en empêcha à coups de fourchette.

— Alors ? On y va ou on n’y va pas, à ce bal ? glazoutait la baronne en suçant les os.

— Mais puisque je vous dis qu’il n’y aura pas de bal ! affirmait la comtesse une fois de plus. N’est-ce pas, Lorenzo, qu’il n’y aura pas de bal ?

— Il n’y aura que de l’élégance, dis-je, et on ne trouvera que de l’élégance à se mettre sous la dent, rien que de l’élégance, et on ne dansera pas.

— Dommage ! dit la baronne. Mais quel dommage ! Ça fait vingt ans que je n’ai pas levé la jambe. A mon âge, c’est un peu difficile. Mais admettez qu’il y a de quoi être déçue !

— Et vous l’êtes comme il faut qu’on le soit, dis-je à la baronne en ajustant mes manchettes.

— Donc, c’est entendu comme on a dit, lança-t-elle de la voiture en nous quittant sur le somptueux perron du château de Bélissens.

La comtesse se débarrassa de ses encombrants coussins et escalada toute nue l’escalier vers la porte qui dressait son ombre majestueuse sous le fronton dynastique du château de Bélissens. Au passage, Pampan lui tapota les fesses, car cette nuit elle avait décidé de se donner à lui juste pour voir et se satisfaire de ce qui semblait me combler pleinement. La baronne ajusta la scène de la lunette arrière, relevant d’une main tremblante le pendentif aux yeux de chiens qui gênait sa vision. Je lui fis un grand signe de la main auquel elle répondit par un coup de klaxon. La comtesse braqua son cul comme un canon et Pampan s’aboucha pour enfler aussitôt. J’allais me réfugier dans les écuries et je me mis à aspirer nerveusement l’air animal dans toutes les pailles qui me tombaient sous la main jusqu’à ce que le vertige me fît valser entre les pattes d’une jument endormie. Mes créatures pouvaient désormais me hanter.

nuit

Et maintenant tu me dis que je ne suis pas le comte Lorenzo de Bélissens ! Je n’ai pas de château ancestral dans la bonne vieille campagne française et la femme que je hais chaque fois qu’elle franchit le seuil de cette porte n’est pas l’amante dont je parle ! Cette femme n’est pas cette femme et tu

mele dis avec fermeté ! Cette femme n’est pas toi et je me la mets dans la tête, cette vérité toute nouvelle pour moi. Et je continue de la haïr de toutes mes forces, cette femme que je ne reconnais pas, cette femme qui ne me rappelle rien excepté la haine que je lui dois.. enfin, j’imagine que c’est sa dette et je ne peux pas croire un instant que cette femme, c’est ma mère. Je ne crois pas un mot de ce que vous me dites à propos de cette femme que je hais et qui me rend visite chaque semaine, remuant la boue de ma mémoire avec un sachet de bonbons aux fruits qu’elle balance au bout de son long bras, n’osant franchir le seuil et finalement se laissant arracher le petit paquet ficelé de couleurs par une infirmière toujours impatiente qui lui parle de mes caries dentaires.

Je ne suis pas le comte Lorenzo de Bélissens ! Ce que j’ai dit à ce sujet doit être oublié ? Est-ce que celui qui a lu avec attention les choses compliquées que j’ai écrites à ce sujet, est-ce que celui-là peut oublier à ma place ?

Je lui demande de ne pas se souvenir, mais à quoi servent les livres, répond-il, si tu veux que j’oublie à ta place ? Je lui réponds calmement que je n’arrive pas à me souvenir d’autre chose.

Chaque fois que je me souviens, je suis le comte Lorenzo de Bélissens. J’ai un château en province et un magnifique appartement à Paris. J’ai aimé une femme plus que toutes les autres. Cela m’est arrivé en toute sincérité, ce qui est rare et j’en ai conscience. Je ne me souviens pas de l’avoir tuée. Pourquoi l’aurai-je tuée d’ailleurs ? C’est ce qui arrive quand on perd la tête, m’explique-t-on en me montrant des photos, mais je ne reconnais pas ses jambes. Ses yeux photographiques ne me disent rien. Que se passe-t-il entre ces photos et moi ?

C’est ce que je demande et on me répond qu’on n’en sait rien, qu’on aimerait savoir et qu’on fait ce qu’on peut. En tout cas, je ne suis pas le comte Lorenzo de Bélissens. Je n’ai jamais été à Bagdad pour y vivre une guerre insensée. Je ne suis pas un héros du témoignage journalistique.

Bon.

— Vous êtes ce que vous êtes, me dit-on. Un point c’est tout et à la ligne. Et si vous n’êtes pas fou à lier, on pourrait dire que vous êtes un assassin mais bien sûr, les mères ne disent jamais cela de leur fils.

Moi, je vais vous dire comment je fais : je m’assois dans un coin du parc (il y a quatre coins absolument identiques et dans chaque coin identique, le jardinier a installé des châssis au verre humide). Je m’assois donc près des châssis et j’attends que le jardinier s’amène. Il ne manque pas d’arriver en secouant la tête.

— Non, missié, faut pas ’estez là ! Vous faites de l’omb’ à mes ’osiers. Je commence à en avoi’ assez de vous le ’ épétez chaque jou’ ! Allez zou ! fichez-moi le camp.

Et il secoue son infâme moignon sous mon nez et je ne bouge pas. Je le regarde bien en face. S’il veut que je me bouge de là, il faut qu’il demande de l’aide. Je ne suis pas facile à déplacer comme un point dans une phrase.

— Ne faites pas d’hitoi’e’, missié le comte.

— Je ne suis pas le comte dont tu parles, espèce de sale nègre dégoûtant !

— Premié’e nouvelle ! s’écrie le nègre. C’est la premiè’e nouvelle de la jou’née, espèce de sale nabot !

— Je ne suis pas un nabot ! Tu es noir, et manchot par-dessus le marché ! Ça ne te donne pas le droit de me dire la vérité.

— Tu n’es pas le comte Lorenzo de Bélissen’ ! ça alo’ ! Pas le comte que tout le monde c’oyait, mais tu es toujou’ aussi petit.

— Sale nègre dégueulasse ! Vieux pédé de manchot ! Laisse-moi tranquille maintenant ! Je me fiche de ne pas être le comte ! Je me fiche d’être un nain ! Je me fiche d’avoir perdu la mémoire !

— Tu ne te fiches de ’ien, mon pauv’ vieux. Si tu étais comte et bien g’and et la tête toute ’emplie de mémoi’e, tu ne se’ais pas ici à fai’e chier le monde ! Ti’e toi de là, espèce de mange me’de ! Tu fais de l’omb’e à ma cultu’e. Va p’end’e le soleil avec les oiseaux. Tu les vois, les oiseaux, dans les a’b’es ? Est-ce que tu les vois au moins ?

Je les vois. Je vois tous les oiseaux. Il y en a des milliers. Les arbres se mélangent à leurs ailes et délicatement ils se posent. C’est une plage de sable fin avec un ciel qui bouge, sans écume, et les oiseaux surgissent du ciel. Je n’ai pas le temps de les compter. Est-ce qu’on peut compter tous les oiseaux ?

— Alo’ ! tu les vois, ces nom de dieu d’oiseaux ! fait le nègre en essayant de me soulever. Mais ce n’est pas facile avec un seul bras et je sens son souffle dans mon cou.

— Fiche-moi la paix sale nègre ! Je ne suis pas la femme dont tu rêves !

Le soir, je me glisse le long du toit. Il y a une brèche dans le mur de la chapelle, une brèche juste à ma taille, et je me glisse le long du toit à la lumière de la lune.

— Dis donc ! sale nabot ! fait le nègre en me mordant une oreille (ses dents sont blanches, j’aime ses dents), et il me soulève avec son bras, avec le cou, il a glissé sa tête sous mon épaule et il me transporte dans l’allée feuillue et il me balance sur un banc humide qui me réveille un peu.

C’est chaque fois la même chose. Je m’endors un peu, il vient me chercher et je l’insulte. Je sais bien que je suis le comte Lorenzo de Bélissens mais ils ne veulent pas d’un nain dans la famille et ils m’ont arraché la mémoire. Voilà ce qui m’arrive et je le dis au nègre. Il s’amuse avec un oiseau qu’il tient en équilibre sur sa tête.

— Je vous comp’ends, dit-il. C’est pas facile d’êt’e plus petit que les aut’es, su’tout si on est un comte de la vieille F’ance, pas facile, je vous c’ois, continue-t-il agaçant l’oiseau qui picore son moignon.

La femme que j’aime est deux fois plus haute que moi. Je n’ai pas de chance avec les femmes. Elles ont toujours été plus grandes que moi, ce qui ne m’a pas empêché de les aimer, mais pour ce qui est de leur faire des enfants, macache !

— Me’de, fait le nègre en me regardant, tout compte fait, vous n’êtes pas plus g’and que l’oiseau qui habite ma tête.

— Non, c’est vrai, remarquai-je avec lui, et l’oiseau descend à mon niveau, il étend ses ailes et on mesure : il est même plus grand que moi !

— Je regrette d’être plus grand que toi, dit l’oiseau en remontant sur la tête du nègre. Je regrette de te faire de la peine.

— Ce n’est pas toi qui me fait de la peine.

Il voudrait savoir de qui je parle mais il ne demande rien et tous les soirs, je me glisse sur le toit, à la lumière de la lune. Il y a une brèche dans le mur de la chapelle, une brèche aux arêtes de pierre et j’en emprunte le passage pour me glisser le long du toit, ce qui ne fait de mal à personne puisque personne ne le sait.

— Si tu l’écris, tout le monde va le savoir, me dit l’oiseau dans l’oreille pour que le nègre n’entende pas.

Et j’efface ce que j’ai écrit. L’oiseau a raison. Je ne dois pas tout écrire. Le problème n’est pas de donner à tout savoir ni de tout donner à savoir. On sait ce qu’on sait. Tout le monde est nègre et manchot et pédé par-dessus le marché.

— Maintenant que tu as effacé ce que tout le monde ne saura pas, qu’est-ce que tu vas dire ? fait remarquer l’oiseau devant tout le monde.

Et tout le monde ne comprend pas ce qu’il veut dire.

— Il a effacé quelque chose ? demande-t-on à la ronde. Est-ce que c’est vrai ce qu’on dit, qu’il a effacé quelque chose d’important.

L’oiseau leur a fait croire qu’il s’agissait de la mémoire mais il était question d’autre chose. L’oiseau n’est pas aussi sincère que je croyais. Le nègre manchot est son ami, pas moi.

— Bon, très bien, je n’efface plus, dis-je en réécrivant ce que j’avais effacé, et je me glisse le long du toit et tout le monde se demande pourquoi.

Je ne le sais pas moi-même. J’ai écris ça comme ça, sans savoir, sans vraiment vouloir l’écrire, mais le jardinier est bien le nègre que j’ai décrit, grand, peut-être géant, manchot jusqu’au coude et pédé comme il sait que je l’aime. L’oiseau est le symbole de notre amour mais c’est sur sa tête qu’il picore les poux qui font la fête.

Je me gratte la tête presque avec fureur, ce qui n’inquiète personne des habitants qui l’inspirent quelquefois.

— P’omets-moi de ne plus fai’e de l’omb’e à mes fleu’, me dit le nègre en se penchant.

— Je ne veux rien promettre, dis-je. Je ferai des promesses à tout le monde quand j’aurai retrouvé ma mémoire.

— Je c’oyais que tu n’en voulais pas de cette mémoi’e qui te va comme un gant !

— Je ferai de toi un nabot !

— Je te jette’ai un so’t, et tu deviend’as tout noi’ ! et peut-êt’e même que je me se’vi’ai de ton b’as pou’ nou’i’ la mémoi’e de mes ancêt’es !

— Je ne veux pas te ressembler !

— Tu me ressembleras si je veux ! C’est moi le sorcier prince de l’Afrique et personne ne résiste à mes sorts.

— Sale nè’e manchot et puant ! a’ache cet oiseau de ma bouche. Je veux pa’ler comme tout le monde !

— Tu parleras comme je veux que tu parles. C’est moi qui ordonne à présent et c’est à moi que l’oiseau obéi.

Oiseau noi’ et blanc, pou’quoi ! Pou’quoi ce défaut de langue. Je ne suis pas le comte Lo’enzo de Bélissens. Je suis un nain qui pa’le nèg’e à cause d’un nèg’e qui pa’le nain. Au secou’s ! Je deviens fou !

— La folie, c’est autre chose, dit le type qui m’accompagnait. Je vous assure que c’est vraiment autre chose.

Et la femme que j’avais p’ise pou’ mon amante m’emb’asse chaudement su’ le f’ont.

— Aut’echose ! m’éc’iai-je en m’éc’oulant. Expliquez-moi le sens de cette dispa’ition !

Et du ’eve’s de la main, j’essuie tout t’ace de salive et de ’ouge. Le nèg’e pédé et manchot sou’it :

— Si j’avais une mère, dit-il, mais je n’en ai pas... je sais bien ce que je ferais.

— Et qu’est-ce que tu fe’ais ? dis-je en ’epoussant d’aut’es ét’eintes.

— Ce que je ferais, c’est l’amour, dit le nègre. Je n’ai jamais fait l’amour avec une femme. Voilà ce que je ferais avec une mère si j’en avais une. Mais je n’en ai pas.

— Dégoûtant ! s’éc’ia l’oiseau en ’ec’achant un pou. Ce que c’est dégoûtant une tignasse d’homme !

— Si tu n’es pas content, dit le nèg’e, va donc te faire voir entre les cuisses de cette femme.

Et d’un fo’midable ’eve’s de la main, il envoie l’oiseau se balader ent’e les cuisses de la femme dont on me dit qu’elle est ma mè’e.

— Ah ! non, dit-elle en a’achant les plumes qui vi’evoltent ent’e ses cuisses, je ne veux pas d’oiseau entre mes cuisses ! En tout cas pas ce genre d’oiseau, si vous voyez ce que je veux dire.

Tout le monde voit t’ès bien ce qu’elle veut di’e et pe’sonne ne dit ’ien, sauf peut-êt’e l’oiseau qui boite maintenant, laissant t’aîner une aile ent’e les t’aces pa’allèles de ses pas.

— Ce sera pour une autre fois, me dit l’oiseau. Je ne promets rien mais on peut espérer.

Le nèg’e se g’atte la tête :

— Si l’oiseau me quitte, bonjour les poux !

Mais c’est moi que l’oiseau a quitté. C’est moi qu’il abandonne ent’e un nèg’e qui me baise’a le cul et une femme que je ne baise’ai pas et pe’sonne ne se pose la question de savoi’ ce que je vais deveni’.

— Quand tu seras grand, tu seras petit ! me dit le type qui m’accompagnait.

— Ah bon ? fais-je en éca’quillant les yeux pa’ce qu’en p’incipe on dit la même chose mais à l’enve’s et j’ai envie de demander pou’quoi c’est à l’enve’s pou’ moi et pas pou’ les aut’es et je demande :

— Est-ce que je se’ai noi’ aussi ?

Le type qui m’accompagnait me ’ega’da d’un ai’ étonné.

— On ne change pas de couleur, m’expliqua-t-il.

Enfin moi, je c’oyais que c’était une explication et je savais que quand je se’ais g’and, je se’ai exactement petit et blanc.

— Est-ce que j’au’ai deux b’as ! demandai-je enco’e une fois pa’ce que je voulais tout savoi’ de mon aveni’ et su’ ce sujet là le type qui m’accompagnait avait l’ai’ d’en savoi’ un sac’é bout !

— Bien sûr que tu auras deux bras ! me dit le type qui m’accompagnait. Tout le monde a deux bras sauf les manchots.

— Est-ce que je suis manchot ?

— Non, puisque tu as deux bras.

Et moi je savais que ce n’était pas toujou’s le cas pa’ce que le nèg’e m’avait jeté un so’t pou’ que je ne lui ’essemble pas tout à fait.

Je se’ais un jou’ noi’, petit et manchot et je se’ais victime d’une ét’ange dispa’ition qui me vaud’ait bien de l’incomp’éhension de la pa’t de mes semblables qui se’aient g’ands, blancs et deux b’as (je ne sais pas comme on appelle les ceusses qui ont deux b’as ; est-ce qu’on peut les appeler "deux b’as" ?)

— Est-ce que je se’ai pédé ? demandai-je au type qui m’accompagnait.

— Il n’y a pas de pédé dans la famille, dit-il en maniè’e d’explication. Mais je ne comp’enais pas pou’quoi c’était la cause que je ne se’ais pas moi-même et j’avais te’iblement envie de le deveni’.

— Si on parlait d’autre chose ? me dit le type qui m’accompagnait.

— On peut pa’ler de l’oiseau si tu veux.

— Il n’y a pas d’oiseau dans la famille. Demande à ta mère de t’en parler, si toutefois elle arrive à mettre un mot devant l’autre, ce dont je me permets de douter.

— Alo’s je ne sais pas ce qu’un pè’e et un fils peuvent se di’e à pa’t pa’ler des oiseaux et des pédés. Je ne vois v’aiment pas ce qu’on peut se di’e.

— Il y a un tas de choses dont on peut parler. Parlons de la guerre, voilà un sujet.

— Est-ce que les pédés font de bons soldats ?

— Je ne veux rien savoir de ce que font les pédés et de ce qu’ils ne font pas ! en voilà un sujet de conversation entre un père et son fils.

— Est-ce que les oiseaux meu’ent comme les hommes ?

— Ah ! ça suffit ! Sale nabot noir et manchot ! Si tu veux me parler de la vie, laisse-moi en choisir le sujet !

— Mais moi, il n’y a que deux sujets qui m’inté’essent : les oiseaux et les pédés.

— Ce n’est pas suffisant pour faire un livre !

— Mais je ne veux pas fai’e un liv’e !

— Tu feras ce que je te dirai !

Ah bon !

J’aime tant les oiseaux et j’aime’ais tant aimer les hommes. Est-ce que c’est pa’eil d’aimer un oiseau et d’aimer un homme ? Est-ce qu’on aime un homme comme on aime une femme ? Autant de questions qui ’este’ont sans ’éponse si je ne deviens pas pédé.

Donc, je se’ai pédé.

Et je deviens pédé comme ça. Je le dis à l’oiseau qui me dit :

— C’est bien d’être pédé mais c’est mieux d’être oiseau.

— C’est facile d’êt’e pédé, répondis-je avec cla’té, mais est-ce qu’on devient oiseau si on le veut ?

— On est oiseau ou on l’est pas !

Je se’ai donc un sale nabot noi’, manchot, pédé, ce qui est loin de l’oiseau nécessai’e.

— A’ête de ’êver ! me dit le nègre. Tu es un nabot blanc, deux b’as, non pédé (est-ce qu’on peut appeler "non pédé" ce qui est non pédé ?).

Et je m’arrête de rêver à ce rêve impossible. Je suis assis sur un banc humide et froid à côté d’un nègre manchot qui jardine tous les jours les lieux de nos promenades sans fin.

En clignant des yeux et en regardant à travers l’écran de mes cils qui font de l’ombre à mon regard, je ressemble bien au comte Lorenzo de Bélissens. Bien sûr, je suis debout sur une chaise pour atteindre mon image dans le miroir au-dessus du lavabo. Je dois accepter la réalité.

Je ne l’accepte pas.

Mais si je veux ressembler à ce prince de l’Afrique, je reste le nain que j’ai toujours été, et si je m’approche de l’image de ce comte provincial, alors l’amour s’éloigne de moi comme l’oiseau de la maladie honteuse.

Je ne suis qu’un nain sans mémoire.

Non.

Je suis Bortek, prince de l’Afrique.

Non.

Je suis Lorenzo, comte de Bélissens.

Non.

Oui.

Je suis un nain sans mémoire. J’ai la couleur de l’oubli et deux bras raccourcis pour l’étreindre, Fleur, qui n’est pas une femme que je pourrai aimer.

— Bon alo’s voyons ! s’écrie le nègre. Vous foutez le camp oui ou non ? Vous ne pouvez pas ’estez là. Ce sont mes fleu’s que vous empêchez de fleu’i’.

Vous n’avez pas le d’oit d’agi’ comme ça.

J’agis comment quand j’agis ? Est-ce que je fais des pirouettes ? C’est facile, les pirouettes, vue ma taille. C’est tellement facile. Je n’ai pas peur de me casser la tête. Est-ce que je peux faire des pirouettes ? Laissez-moi faire au moins une pirouette !

— Mais toutes les pirouettes que tu veux, Lorenzo, à l’endroit, à l’envers, à droite, à gauche, rien ne t’interdit de faire ce que tu veux de ton sens de l’équilibre.

— C’est vrai, dis-je sans y croire. C’est vrai que je peux et personne ne m’en empêchera.

Attendez.

Est-ce que je suis petit parce que je suis petit ou est-ce que je suis petit même si je suis grand ?

— Hein ? Qu’est-ce que tu dis ? Pirouette ! Mais vas-y, pirouette c’est amusant.

Je suis petit ou je suis grand ? Est-ce que les petits ont envie des femmes à ce point ? Est-ce que c’est quand on est grand qu’on ne les aime plus ?

— Hein ? Pirouette ! Pirouette ! Vas-y ! Ne te gêne pas pour nous. Tu ne veux pas qu’on regarde ? D’accord, on ne regarde pas.

Et hop ! Je fais couler mon sperme sur le fauteuil. On regarde le sperme sur le fauteuil. Dommage que ce ne soit pas pour faire des enfants qu’on fait ce genre de pirouettes. Pourquoi est-ce qu’on fait des pirouettes quand on le demande ?

Qu’est-ce que ça me fait plaisir !

— Encore une pirouette, Lorenzo.

— D’accord, mais pas tout seul.

— Ah non ! C’est pas le jeu ! C’est tout seul qu’on pirouette sinon ce n’est plus une pirouette.

Qu’est-ce qu’on fait quand on ne pirouette pas ?

— On fait l’amour, me dit-on.

Qui me le dit ?

— Je suis pédé, me répond-on. Ça fait longtemps que je ne pirouette plus mais pour ce qui est de faire l’amour, alors là, chapeau !

Chapeau quoi ?

— Et bien, chapeau, quoi ! Chapeau ! Chapeau !

Ah ! chapeau...

Ben oui, chapeau, chapeau quoi, avec qui ? avec quoi ? chapeau ! chapeau !

— Il a passé l’âge des pirouettes, constate-t-on d’un coup. Tant pis pour les pirouettes et tant pis pour les enfants !

Oui, tant pis pour les enfants et tant pis aussi pour les oiseaux.

— Bon ! dit le nègre, je vais che’cher de l’aide ! Comme s’il n’était pas assez grand pour s’occuper d’un nain de ma taille !

— Ce n’est pas ce que je veux di’e ! dit-il, et il revient avec deux solides gaillards qui ont l’air vachement heureux de me revoir.

— Lorenzo, me dit l’un d’eux en souriant, pourquoi est-ce que tu ennuies ce pauvre jardinier ?

— Je ne suis pas pauv’e ! s’exclame le nègre.

— Allons, Lorenzo. Retourne dans ta chambre. On va parler de ce que personne ne veut comprendre.

Je les suis. Ils ne sont pas pédés. Quelquefois, ils parlent des femmes. Je n’ai jamais vu leurs sexes de géants ni les femmes géantes qu’ils disent aimer. D’ailleurs, tout le monde est géant ici, sauf l’oiseau qui est à peu près de ma taille.

Je le rejoins sur le toit après avoir emprunté la brèche dans le mur de la chapelle. C’est la lune qui nous éclaire cette fois.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont raconté ? me demande l’oiseau.

— Ils m’ont parlé des femmes parce que je voulais savoir si je pouvais en fabriquer une si ce n’est pas interdit par le règlement.

— Tu es fou ! Et alors ?

— Et alors je peux.

— Ah ? C’est bien.

— Et je leur ai demandé avec quoi on fabrique les femmes qu’on aime.

— Et qu’est-ce qu’ils t’ont répondu ?

— Ils m’ont dit que ça dépendait des raisons pour lesquelles on les aime.

— C’est une bonne réponse. J’aurais fait la même.

— Alors tu vas pouvoir m’expliquer.

— Que veux-tu savoir ?

— Je veux savoir ce que ça veut dire.

— Ce que veut dire quoi ?

— Ce que sont ces raisons !

— Je comprends tu n’as pas compris.

— Et je te demande de m’expliquer !

Mais c’est chaque fois la même chose avec ce maudit oiseau ! Chaque fois que je lui demande de m’expliquer pouf ! il disparaît sans réponse et je reste sur le toit du château, pantois comme on peut l’être quand une pareille chose vous arrive et zip ! je glisse entre les tuiles et pour la première fois, je manque la gouttière, j’entends le cri de Pampan qui m’aime et Crincrin qui rapplique en hurlant à la mort.

— Non de dieu de non de dieu de non de dieu ! fait le nègre en écartant les fleurs autour de mon corps disloqué. Non de dieu de non de dieu, missié le comte ! Mais qu’est-ce qui vous a p’is de monter su’ le toit ?

Je ne réponds pas à cette question. Je monte sur le toit depuis des générations et il ne m’est jamais rien arrivé. Cette nuit, j’ai voulu innover. Il n’y avait pas de femme pour me donner un enfant, alors j’ai tenté l’impossible glissade et cette fois, je n’ai pas eu de chance. Nous avons eu de la chance depuis des générations et jamais nous n’en avons manqué mais enfin, comme dit mon père, qui est un expert en matière de générations, il n’y a jamais eu de nains dans la famille.

Un jour ou l’autre, on ne se débarrasse pas vraiment du descendant qui fait de l’ombre à la perfection théorique d’un arbre généalogique qui est tout ce qui reste au bout du compte. Cet attachement à la géométrie familiale, à la grammaire héréditaire, connaissance machinale, pensée réduite à une idée par l’action d’une histoire qui colle à l’histoire comme un papillon au carreau, cette symbolique du sexe, cette entente des jours et des nuits dans le sens de l’avenir, reflet du peu de changement, brèche visible seulement par l’écarquillement des yeux au moment d’une enfance différente par la volonté indiscutable et jamais évoquée d’un dieu à la tête de roi... ce sentiment du nous a bien fini par me mettre à ma place, sur le chemin d’une mémoire-impasse.

Le problème - vous comprenez ? - c’est que je n’ai pas compris tout de suite où on allait dans ce vieil autocar vert et bleu. J’ai demandé comme ça autour de moi : On va où ? Eh ! On va où ? Mais personne ne m’a répondu et j’ai pensé qu’on allait quelque part et qu’on finirait bien par le savoir.

L’autocar vert et bleu a franchi la haute grille de fer que le gardien a refermé derrière nous toussant un peu à cause de la fumée du vieil autocar vert et bleu.

On était monté dans l’autocar vert et bleu sans faire de commentaires.

— Ceux qui ne veulent pas venir restent !

On est tous venus, enfin ceux qui avaient été désignés parce que les autres ne sauraient jamais ce que ça représente vraiment, un voyage en autocar vers quelque part dont on ne sait rien.

Et l’autocar vert et bleu cahote, il tourne, il vire, il s’élance, il s’arrête. On est en train de rouler et chaque fois qu’il s’arrête, on se demande si c’est là qu’on va. Eh bien non, ce n’est pas là, c’est plus loin. Ce qu’il faut avoir comme patience !

Et la campagne arrive d’un coup. Ça change des murs et des alignements de vitrines, et des portes cochères à chaque croisement de notre route avec une autre route dont on se demande où elle va. Il y a un arbre ou deux qui ont l’air de veiller à cette superposition.

— Olivier ! me dit le nègre qui vient vers moi titubant dans l’allée. Je ne m’appelle pas Olivier mais Lorenzo. Peu importe ce qu’ils pensent de mon nom. Je voudrais tant savoir où je vais.

— Alo’ mon vieux ? me dit le jardinier qui a voulu profiter de l’aubaine et qui a obtenu l’autorisation de venir avec nous. Son bras unique s’accroche aux dossiers. Et bien quoi : alors mon vieux ?

— ’ien, dit le jardinier, c’est juste pou’ savoi’ si tu n’as pas la nausée. La de’niè’e fois que tu es monté dans un autobus, tu m’as vomi su’ les genoux. Je m’inquiétais de savoi’ si tu allais ’ecommencer.

Je lui montre les dragées. Il secoue la tête.

— Ne les tiens pas dans ta main ! Elles vont fond’e, tu ve’as.

Je ne verrai rien.

— Fais comme tu veux.

C’est toujours ce que je fais.

Il s’assoit près de moi et me v’là tout aplati contre la vitre. Mais je ne dis rien et je regarde le paysage le plus loin possible. Il semble que nous sommes arrêtés. L’horizon est immobile et puis d’un coup, je regarde le bord de la chaussée et vlan ! me v’là à cent à l’heure et forcément, j’ai mal au cœur.

— Je vois que vous êtes malade, dit le jardinier doucement en faisant pivoter ma tête d’une main experte. P’enez donc une aut’e d’agée. Ça vous fe’a le plus g’and bien.

A l’autre bout de l’autocar vert et bleu, mon ami Kateb joue avec son oiseau empaillé, son oiseau qui perd des plumes et qui a une drôle d’odeur et qui regarde tout le monde de son regard de verre. Je vois la nuque de Kateb, ses cheveux noirs qui bouclent et l’oiseau semble regarder par la fenêtre ce que Kateb ne veut pas regarder, le paysage qui défile et qui s’immobilise à l’horizon et qui ralentit doucement chaque fois que le regard s’éloigne pour aller se fixer sur le dernier arbre visible.

— Où va-t-on ? je demande au jardinier qui n’a pas l’air d’en savoir plus que moi. Ce qu’il sait, il le sait comme tout le monde, comme moi, comme les autres. C’est que le père de Kateb est venu le chercher et que Kateb a refusé de le suivre. Alors aujourd’hui, il a l’air un peu triste, mais il n’a jamais fait d’histoires et il a été autorisé à venir avec nous. Ça, le nègre le sait comme tout le monde et personne n’a empêché Kateb d’amener son oiseau de paille, personne ne sait où on va, tout le monde voudrait le savoir, même le nègre qui fanfaronne. Il n’y a que Kateb qui s’en fiche et ce que lui dit l’oiseau, tandis qu’il joue à ralentir le paysage jusqu’à l’immobilisation horizontale, ne semble pas l’intéresser plus que ça. Il pense à la profondeur de son être. Ça le rend triste de ne pouvoir qu’une pensée.

— Où va-t-on ? je répète et le jardinier hausse les épaules une fois de plus.

— Comment voulez-vous que je le sache ? me dit-il en claquant des mains. On le sau’a quand on se’a a’ivé. C’est une belle ballade, non ?

Moi aussi, je joue au paysage comme l’oiseau ou comme Kateb et ça me soulève le cœur. Quand on arrivera où on va, je serai tellement malade qu’il faudra m’étendre sur l’herbe et me secouer la tête pour que je ne dorme pas. En attendant, je ne peux pas dormir. Le nègre a pris toute la place sur le siège. Je suis comme une mouche sur la vitre et l’oiseau me regarde d’un air étrange.

— Quelle idée, cet oiseau ! dit le nègre. Non, mais quelle idée ! Heu’eusement, ça ne sent pas mauvais. Ça une d’ôle d’odeu’, vous ne t’ouvez pas ?

Moi, j’aurais dû faire empailler Crincrin et puis Pampan par la même occasion. On m’empaillera bien un jour si ça continue.

— Qu’est-ce que vous me ’acontez là ? s’écrie le nègre en éclatant de rire. On n’empaille pas les êt’es humains dans ce pays.

On en fait quoi alors ?

— On les met dans un autoca’ ve’ et bleu et hop ! à la campagne ! Un aller et ’etou’ ve’ l’ho’izon avec un oiseau empaillé su’ les genoux.

Ou un nègre manchot et gigantesque qui prend toute la place !

— Alo’ là excusez-moi, missié Olivier, je ne m’étais pas ’endu compte.

Mais je prends moins de place que le bras qui lui manque. Il sourit en me regardant. Il a terriblement envie de me tapoter la tête. C’est toujours ce que j’inspire quand je montre ma mauvaise humeur. J’ai tellement envie d’empailler tout le monde.

— Et qu’est-ce que vous fe’ez dans un monde d’empaillés ? dit le nègre en secouant la tête.

Je me le demande. J’y mettrai le feu sans doute. Non pas par goût du feu. Un grand nègre empaillé ne ressemble pas à un oiseau empaillé. Non. Je préserverai les oiseaux du feu ou peut-être même que je leur rendrai leur chair afin qu’ils puissent de nouveau voler. Est-ce que c’est un oiseau cette poupée de paille ? Kateb ne répondra pas à cette question. L’oiseau qu’il retient ne vole pas.

J’imagine qu’il me regarde pour m’interroger. On va où Lorenzo ? Je voudrais le savoir.

On va au musée des Oiseaux Empaillés. Le MOE.

Quelle blague ! dit l’oiseau qui voudrait secouer ses plumes et se gratter les articulations du bout du bec. Quelle blague, ce musée qui n’existe pas, répète-t-il sans changer de regard.

— Avez-vous donc fini de ’ega’der cet oiseau ! dit le nègre en me donnant un coup d’épaule. Vous n’allez pas vous y mett’e vous aussi !

Me mettre à empailler les oiseaux ! Je ne sais pas ce que ça veut dire.

— Il faud’a bien qu’on a’ive t’ès vite, sinon on ne se’a pas ’ent’é avant la nuit, et tout le monde n’aime pas la nuit. Ça fe’ait de ces histoi’es ! Non mais, je ne vous dis que ça ! Quelles histoi’es ça fe’ait !

L’autocar ralentit encore une fois mais il ne s’arrête pas. Il vire d’un coup sur la droite et il ralentit encore. Le chauffeur rentre les vitesses. On grimpe une sacrée côte bordée de saules dont les branches caressent l’autocar, crachant leur chlorophylle contre les vitres. Je me soulève un peu pour regarder. Le nègre a posé sa tête sur la mienne.

— On est a’ivé ! On est a’ivé ! s’écrie-t-il.

On est arrivé où ? Tout le monde s’écrase contre les fenêtres. C’est quoi, ces arbres verts et cette allée ? On croise un autre jardinier qui salue et puis un groupe de femmes dont une nous fait un pied de nez et puis soudain tout s’éclaire. On quitte l’allée d’ombre verte. La terre s’horizontalise sous l’autocar. Une vive clarté nous entoure. On est arrivé !

L’autocar s’arrête. Le moteur est coupé. Les portes s’ouvrent. On s’aligne contre le flanc de l’autocar. L’oiseau de Kateb est posé par terre.

— Tu ne vas pas le laisser là. Pose-le sur un siège. Je le surveillerai.

— Mon cul !

Bon. A une centaine de mètres, un gigantesque édifice de fer et de béton. Tout le monde est un peu déçu. C’est l’observatoire astronomique. On l’a déjà vu mille fois. On rouscaille un peu mais sans plus. Ça nous fait de l’air, voilà tout. Il n’y a que Kateb qui lève la tête. Il tient son oiseau contre lui. Je sens son odeur étrange. Il regarde la tourelle d’acier et le tube qui surgit comme un doigt, désignant la vastitude et son pouvoir de l’investir pour satisfaire notre curiosité maladive.

— Et on se tient tranquille. On ne crache pas par terre. On ne regarde pas les gens dans les yeux. On évite de les toucher. On ne répond pas aux remarques. On se contente de regarder et d’écouter.

On a l’habitude. La bonne femme du guichet nous salue. C’est une grosse femme à la peau douce, un de nos nombreux phantasmes. Ça fait plaisir de la revoir et de constater qu’elle n’y voit pas d’inconvénient. Il n’y a que Kateb qui l’intrigue. Quand elle le regarde, elle cesse de sourire un moment et puis elle sourit de nouveau et Kateb lui montre l’oiseau empaillé.

— C’est lui qui s’appelle Kateb, dit-il.

Elle sourit gentiment. Elle fait oui de la tête comme si elle savait déjà et Kateb lui tourne le dos et il montre l’installation à l’oiseau, le tube de métal, les mécanismes, les rotatives, les échelles qui courent et le grand écran vidéo où l’infini a l’air d’un tableau de Rauschenberg, mais l’oiseau préfère écouter la musique électronique.

Il y a une femme qui me regarde. Si on regarde Kateb, c’est à cause de sa tête frisée ; le nègre à cause de sa couleur ou de son bras ou de son incroyable altitude ; on regarde celui-là parce qu’il bave un peu et cet autre qui a de la morve au nez ou celui-ci qui rigole étrangement du fond de la gorge - mais on me regarde parce que je prends deux fois moins de place que les autres. Je suis deux fois moins haut, je pèse deux fois moins, j’ai besoin d’une chaise pour m’asseoir mais je peux partager le dossier. On n’est pas là pour observer les autres mais c’est pourtant ce qu’on fait et je la regarde droit dans les yeux. On dirait qu’elle a peur du type qui l’accompagne. Il me regarde durement. Je ne le regarde pas. Je regarde sa femme. Elle n’arrive pas à détourner son regard. Le type commence à s’énerver. Il s’agite au bord de mon image dont elle est le centre et puis l’oiseau traverse cette image, répandant son odeur de formol. Il se demande ce que c’est, cet oiseau. Elle aussi se met à le regarder. Je m’enfuis en courant et le nègre m’arrête gentiment. Elle ne me regarde plus. Elle discute de l’oiseau avec lui et il secoue la tête pour lui dire non. Elle veut l’acheter ou quoi ? Il ne se souvient pas du nom de l’oiseau. Il reconnaît les couleurs, le bec, la crête. Il voit bien le dessin de l’aile mais le nom ne lui revient pas et il hausse les épaules en souriant. Il a déjà rencontré ce genre d’oiseau. Elle trouve ça fantastique. Elle a envie de poser la question à Kateb mais Kateb passe sans la regarder. Ce qui intéresse Kateb, c’est le tube et ce que tout le monde regarde dedans. Il s’approche, il s’éloigne de nous, quelqu’un l’appelle doucement. Le nègre me flatte le crâne. Il va s’occuper de Kateb.

— Tu ne veux pas que je tienne l’oiseau ? demande-t-il à Kateb qui répond non. Si tu veux voi’ quelque chose, l’oiseau va te gêner. Donne-le moi le temps d’aller voi’.

Mais c’est non, pas sans l’oiseau. Le nègre hausse les épaules en nous regardant et il pose une main sur le dos de l’oiseau. C’est juste pour le caresser. Kateb ne s’inquiète pas. Il dirige le regard de l’oiseau vers le tube et en s’approchant encore, il comprend que ce truc énorme, c’est une sorte de longue vue et il se tourne vers moi en souriant : Eh Lorenzo ! Une longue-vue ! Moi je savais déjà depuis longtemps mais l’étonnement de Kateb me ravit et je me rapproche de lui.

— C’est un peu ça, dis-je. Est-ce que tu vas regarder dedans ?

— Si personne ne m’en empêche, oui, dit Kateb en me tendant l’oiseau.

— C’est bon, dit le nègre, c’est bon, c’est bon. Allez donc ’ega’der dans cette c’te foutue machine. Ce qu’il y a voi’ ne vous ’enseigne’a su’ ’ien.

— Moi j’ai déjà vu, dis-je au nègre. C’est Kateb qui veut voir. L’oiseau est empaillé, vous comprenez ?

— Je comp’ends, je comp’ends, dit le nègre, et c’est beaucoup mieux comme ça.

Il tend la main à Kateb qui me regarde et comme je ne manifeste aucune contestation, Kateb prend le poignet du nègre et il se laisse conduire au pied de la machine. Là, un type en tablier blanc leur sourit. Il leur dit quelque chose qui fait rire le nègre mais Kateb est déjà dans le tube. Il glisse doucement le long de son regard jusqu’à l’infini qui l’absorbe.

Moi, j’ai l’oiseau dans les bras. Tout le monde me regarde. L’oiseau est aussi grand que moi mais ça n’ajoute rien à mes dimensions. La femme que j’avais regardée s’étonne. Elle montre l’oiseau du doigt et le type qui l’accompagne se souvient du nom.

— Paparouette ! s’écrie-t-il et tout le monde le prend pour un fou - ce qu’il n’est pas - et sa femme se met à rire doucement et il rougit jusqu’à la cravate.

— C’est un paparouette, dit-il en élevant un peu la voix et montrant l’oiseau pour que tout le monde comprenne qu’il parlait de l’oiseau et qu’il avait prononcé son nom, non pas pour que tout le monde sache mais parce que sa femme voulait savoir.

— Paparouette ! répète sa femme en gloussant.

— Et oui : paparouette, oiseau des îles !

Mais de quelle île parle-t-il ? Est-ce qu’il va se mettre à le dire ?

— Oui, c’est un paparouette de Pitousie.

C’est Kateb qui va être content de le savoir. A moins qu’il le sache déjà. En attendant, il est couché sur une espèce de fauteuil et le type en tablier blanc lui a branché un tuyau dans l’œil droit, ce qui ne semble pas le faire souffrir, au contraire. Il parle sans arrêt, de ce qu’il voit sans doute, je n’en sais rien, je ne comprends pas ou alors il s’exprime dans sa langue maternelle tant sa joie est profonde.

Le nègre a l’air ravi. C’est toujours l’air qu’il prend quand l’un d’entre nous vit un moment de bonheur. Il se gratte le moignon en souriant. Il regarde la bouche de Kateb et il ne pense plus du tout à l’oiseau.

Moi, j’ai envie de parler à la femme. Bon d’accord, c’est un paparouette de Pitousie. Le type qui l’accompagne et qui a l’air de l’aimer ne fait pas semblant de s’y connaître en matière de faune pitousiaque. Je m’avise de ne pas en discuter mais elle n’arrive pas à décrocher son regard du plumage de ce maudit oiseau et le type qui l’accompagne lui tient un discours tellement savant que d’autres personnes se mettent à l’écouter, secouant la tête en prononçant les mots Pitousie et paparouette.

Je m’approche de la femme et elle, elle voit l’oiseau s’approcher, ce qui la ravit et maintenant, le type touche les plumes du bout du doigt, donnant des noms aux couleurs, aux formes, parlant du cri de l’oiseau et l’imitant sans doute parfaitement, ce qui fait rire sa femme, et d’autres personnes se mettent à rire.

— Rrricoulette ! Rrrirrriicoulette ! fait le type en pointant le menton et avec les bras, il secoue des ailes imaginaires et il gratte le sol du bout du pied rrricoulette ricoulette ricoulette et contre mon bras humide, je sens là aussi la femme qui rit. Elle ne sait pas que je la sens. Elle ne pense qu’à l’oiseau que son mari imite si bien. Enfin, comment savoir s’il l’imite aussi bien que ça ? Il est le seul à tenir ce langage et on dirait qu’il va se mettre à voler et je touche le genou de la femme et c’est moi qui m’envole vers le plafond et je retombe sur l’oiseau qui craque, qui se transforme, qui sent la même odeur mais en plus fort.

— Non mais ! dit le type en s’éloignant, et la femme boitille en tentant de remettre son pied dans la chaussure.

— Merde ! L’oiseau ! fait le nègre.

— C’est encore Lorenzo qui a fait peur à une femme.

— Merde, merde et merde. On rentre.

— Et Kateb qui a l’air si heureux !

L’oiseau ne ressemble plus à un oiseau. Le nègre le soulève par un coin de la peau et ça a l’air d’un sac avec du sable dedans et un morceau de bec ouvert.

Kateb a toujours son tuyau dans l’œil, un sacré tuyau qui s’enfonce dans son cerveau, et les images font d’étranges connexions dans sa mémoire.

— Bon, ça suffit. On voudrait regarder nous aussi.

— On ne regarde plus rien. On s’en va.

— Est-ce qu’on va lui faire une piqûre ?

En ce qui me concerne, on vient de m’en faire une. J’aime bien ce genre de piqûre. Remarquez bien que je ne me suis pas énervé. On s’excuse auprès de la femme qui sourit. Le type fait un geste pour rassurer tout le monde et le nègre montre le paparouette de Pitousie qui ne ressemble même plus à un oiseau. Il faudra faire une piqûre à Kateb quand on lui aura sorti le tuyau de la tête. Il n’aimera pas du tout ce qui est arrivé à l’oiseau. On lui expliquera que le genou de la femme m’a atteint en pleine figure et que je n’ai rien pu faire pour éviter de tomber sur l’oiseau et l’oiseau est mort sans que personne ne puisse rien faire et d’ailleurs, personne n’a rien fait.

— Eh Kateb, il faut sortir le tuyau. Tu as assez regardé là-dedans. On s’en va.

— On s’en va ? dit Kateb tandis que le type en tablier blanc lui enlève le tuyau de la tête.

Kateb me regarde en souriant. Il accepte de partir sans faire d’histoires. Des histoires, moi, j’en ai fait. Je fais tellement d’histoires à cause des femmes. C’est bien leur faute si j’en suis là à regarder Kateb pour lui demander pardon et Kateb ne comprend rien. il quitte le fauteuil, contemple encore une fois la machine et il s’amène et le v’là tout contre moi. il ne voit pas l’oiseau dans mes bras.

— Il s’est envolé ? me demande-t-il.

— Oui, dit le nègre en planquant les restes au fond de sa poche.

— Il fallait bien que ça arrive, dit Kateb. Il aurait pu choisir un autre moment mais enfin ! il fait ce qu’il veut. Lorenzo peut-il regarder dans le tube ?

Ça alors ! pas une larme, pas un cri donc pas de piqûre ! et moi qui commence à tourner de l’œil.

— Mais qu’est-ce qu’il a, Lorenzo ! fait Kateb en soutenant mon petit corps.

— C’est l’autocar, explique le nègre.

Au fond de sa poche, l’oiseau sent toujours aussi mauvais et il fait un drôle de bruit, comme si les os s’entrechoquaient, mais Kateb ne fait pas la relation et il m’aide à m’installer dans l’autocar.

— On lui a fait une piqûre ou quoi ? demande-t-il à la ronde. Il comprend qu’on m’en a fait une. Il sait pourquoi. Il ne sait pas tout. Il sait au sujet des femmes. Il ne sait rien au sujet de l’oiseau.

— Pauvre Lorenzo, dit-il en me tenant la tête, est-ce que la femme a eu très peur cette fois ?

Non, elle n’a pas eu très peur. Il ne s’est peut-être rien passé d’ailleurs. Elle a cru que Lorenzo la chatouillait. Sans doute était-elle impressionnée par son corps. Lorenzo a aussi un drôle de regard. Non, il ne s’est rien passé mais enfin, on ne sait jamais ! Et puis, il y avait l’histoire de l’oiseau. Ah oui ? Il s’est envolé... C’est bien ! C’est bien ! Oui, c’est ça, il s’est envolé et le type qui expliquait à sa femme quel genre d’oiseau c’était et la femme qui riait parce que le type imitait le cri de l’oiseau et il grattait le sol du bout du pied pour montrer comment se nourrissent ces oiseaux-là. Bien sûr, celui-là n’avait pas faim. Les oiseaux empaillés ne mangent pas mais ils volent, la preuve !

— Je suis triste, dit Kateb. Ce qui arrive à Lorenzo me rend triste. Je vais avoir besoin d’une piqûre moi aussi.

— Mais non, mais non, dit-on à la ronde. Occupe-toi bien de ton ami.

Je vois le nègre qui me jette un regard de dépit. Il semble me dire que je n’ai pas de chance avec les femmes et que lui n’a pas de chance avec les oiseaux. Il va en faire quoi de l’oiseau ? Il est irréparable. Il est vraiment sacrément cassé. Il aurait pu le réparer et le poser sur le lit de Kateb et Kateb aurait pensé que l’oiseau en avait assez de voler et il attendrait que l’envie le reprenne. Il fallait avoir ce genre de patience avec l’oiseau et Kateb qui était arabe et qui avait appris la patience. Il n’en manquait pas.

Je vois le dossier de moleskine, les bras de Kateb m’entourent affectueusement. J’ai vraiment besoin de ça en ce moment. Cette femme n’a rien compris. Elle aurait pu comprendre mais c’est l’oiseau qui la faisait rire. Moi, je lui faisais horreur.

J’ai aimé sa chair. Enfin, ce que j’en ai connu, cette longue cuisse chaude et la peau qui mentait bah ! ne pensons plus à ça, ne pensons plus à l’oiseau non plus. Le problème est réglé, je crois. Le nègre le jettera dans une poubelle et Kateb pensera qu’il vole. Entre le vol et la poubelle, il y aura toujours ma différence.

— Quand est-ce qu’on arrive ? demande-t-on à la ronde. On arrivera quand on arrivera, merde ! C’est que tout le monde est un peu énervé à cause de l’histoire que Lorenzo n’a pas manqué de faire (c’est chaque fois la même chose).

— Ça t’a plu l’obse’vatoi’e, Kateb ? demande le nègre qui dissimule la vérité.

— Il faudra que j’y retourne, dit Kateb.

— Il n’y a pas de ’aison que ça n’a’ive pas.

— Alors ça arrivera, dit Kateb, et il faudra que ça arrive aussi à Lorenzo. Il a besoin de voir du monde. Il ne faut plus qu’on lui fasse de piqûres mais pour ça, il faudrait qu’il arrête d’embêter les femmes. Il a eu de la chance avec celle-là. C’est l’oiseau qui lui plaisait. Elle n’a pas bien mesuré l’outrage.

— On arrive quand ? demandai-je, luttant contre l’endormissement tandis que la tranquillité descendait sur moi.

— On est presque arrivé, dit Kateb. Si tu pouvais regarder par la fenêtre, tu pourrais apercevoir la ville à l’horizon, la ville qui ne bouge pas maintenant. Ils ont allumé toutes les lumières. tu ne veux pas regarder ?

— Non, je n’ai pas la force. Je regrette pour l’oiseau.

— Il n’y a rien à regretter. Il vole parce que c’est un oiseau et toi, tu aimes les femmes parce que tu es un homme.

— Tu parles d’un homme !

— Le problème, c’est que les femmes sont plus grandes que toi. Les petites filles ne font pas l’amour et si on le leur fait (ce qui n’est pas normal), alors le monde change et il faut faire l’amour tout seul.

— Mais le monde n’a pas changé, je m’écrie, repoussant la tranquillité que me cherche le sommeil. Je n’ai jamais fait l’amour à une petite fille, à une femme encore moins et le monde est toujours le même et je fais l’amour tout seul.

— On le fera ensemble si tu veux.

— Est-ce que le monde change si ça arrive ?

— Je ne sais pas, dit Kateb. Comment le savoir ?

— Demande-le au nègre, dis-je. Il sait un tas de choses au sujet de l’amour.

— Je lui demanderai s’il me parle de l’oiseau.

— Il t’en parlera, dis-je. Sûr qu’il t’en parlera.

On est en train de parler de quoi au juste ? De l’amour, des femmes, de l’oiseau ? Je n’ai pas envie d’être pédé. Les petites filles ne me font pas lever la queue. Ce sont les femmes que j’aime.

Mais Kateb est déjà en train de me caresser. Le nègre regarde faire. Il ne bouge pas. Il regarde mon sexe énorme maintenant. La tranquillité se change en volupté. Je ferme les yeux. Les femmes s’approchent. Ce n’est pas un rêve.

C’était du temps de ma grandeur. J’étais comte de Bélissens et je possédais un magnifique château dans une province dont je tairai le nom. Il y avait une femme dans ma vie et mon père a eu l’idée du télescope et mon rêve s’est écroulé.

— C’est une bonne idée, expliquait-il au représentant du gouvernement. Et celui-ci approuvait sans réticences. Mon fils est un nain, autrement dit sa présence physique est une injure à ma nature d’homme. Il est de plus un malade mental, ce qui doit constituer une injure encore plus grave. Je ne compte plus sur ma semence pour repeupler ce château et encore moins sur la comtesse pour qui les jeux de l’amour ne s’accompagnent pas de la production de cette même semence. Autrement dit, une fois morts et enterrés, je veux parler de la comtesse et de moi-même, ce château n’aura plus de raison d’être. Alors je vous le propose en héritage et je vous laisse le choix de sa destination.

Allez Hop ! Regardez-moi bien en face. Vous en ferez quoi de ce château : un asile de fous ou un observatoire astronomique ?

Devinez !

C’est devenu un chantier. La vie devient un chantier chaque fois qu’on veut en améliorer la mélancolie. C’est exactement ce qui est arrivé à notre vie familiale.

— Bon. Et maintenant on fait quoi ? dat mon père tandis que les truelles et la pierre se gratouillaient.

Moi, j’avais atteint ma taille maximum. On savait que je ne grandirais plus. Tout le monde le savait et tout le monde se taisait. J’avais la plus grosse tête de l’école et pour cause !

— On fait quoi maintenant ? demande mon père en sortant du cimetière. Il avait serré toutes les mains et maintenant il se demandait ce qu’on allait faire, enfin... il parlait de lui. Moi, j’ai eu du mal à entrer dans la voiture. Personne ne m’a aidé.

— On fait rien ? dit mon père. Ah si... on mange. Il faut manger. Ça creuse, les enterrements. N’est-ce pas mon fils ?

Moi, je peux manger tout ce que je veux. La seule chose qui grossit, c’est ma tête déjà énorme. Alors un repas de plus ou de moins ! Et puis maman est morte, alors...

Je voulais regarder les maçons, leurs tabliers gris et le seau plein de mortier rose couleur du marbre qui l’entoure, mais mon père avait fait signe au chauffeur et le moteur de la voiture était démarré quand mon père me poussa dans les sièges.

— Qu’est-ce qu’on peut faire ? dit quelqu’un qui savait très bien qu’il n’y avait rien à faire.

On est rentré au château où les gens de l’observatoire 1 étaient en train de s’installer. Une fois, j’avais entendu mon père dire : ad lui faudra sans doute un médecin, et plus tard bien après sa mort, ils ont fait venir un médecin et c’est lui qui a eu l’idée d’occuper la partie inhabitée du château avec des gens qu’il appelait ses malades et c’est comme ça que le château est devenu ce qu’il est aujourd’hui.

La partie centrale était un musée ou plutôt une espèce de résumé très documenté de la vie de mon père qui avait été aventureuse. Tous les étés, des touristes venaient gratter les tapisseries de cuir ou rayer du bout de leur clé de contact le vernis impeccable d’une table ou d’une console. Cette partie du château était à l’image de mon père qui avait non seulement le goût du luxe mais aussi celui du mystère. Ainsi la lionne dans la bibliothèque, une lionne qu’il avait tuée de ses propres mains et qu’il avait fait empailler. Elle rugissait silencieusement entre deux chandeliers en forme de nègres laquais. Et puis il y avait les sentences qui couraient au ras des murs et dont le sens n’était pas établi d’une manière certaine. Il y avait aussi la chambre d’ébène et de cuir que Napoléon III n’occupa jamais bien qu’elle lui fut destinée, et ce salon aux murs tendus de peau d’éléphant, et cette chapelle qu’un pape avait consacrée. Il y avait l’autel de marbre au pied duquel ils reposaient maintenant côte à côte dans le même cercueil sous une épaisse couche de marbre qui leur ressemblait cruellement. On ne donnait plus la messe dans cette chapelle. Tous les paysans avaient changé. Et puis au fond de la chapelle, faisant face à l’autel mais le dominant, le balcon ciselé, incrusté, qui donnait sur la chambre de ma mère. C’est là qu’elle assistait aux offices, vêtue d’une chemise et d’une robe de chambre et on lui montait dans une coupe d’argent l’ hostie salvatrice qu’elle suçait avec ferveur.

De tout cela, de toute cette vie d’aventures sans doute, on avait fait un musée très visité. Non pas que les choses qu’on y montrait y fussent exceptionnelles (il n’y avait pas d’œuvres d’art par exemple) mais c’était un montage luxueux autour de la personnalité de mon père dont on ne pouvait ignorer qu’il avait été réellement aimé par une femme qui était ma mère. Leurs initiales curieusement cadelées s’enchevêtraient amoureusement sur la grille à l’entrée du château et tout le monde s’imaginait sans peine ce qu’il fallait d’amour véritable pour s’enchevêtrer à ce point.

Et puis ils avaient installé l’observatoire astronomique. C’est à dire un télescope, un honnête télescope, et la machinerie qui l’accompagnait, dans laquelle il fallait bien compter une bonne dizaine d’êtres humains.

En arrivant au château, une fois refermée la grille initiatique au bout de l’allée bordée de peupliers, la gigantesque porte s’entrouvrait et le gardien montrait la coquille St Jacques à hauteur d’homme près de la porte et on pouvait supposer que mon père avait été un fameux pèlerin du temps de Nicolas et de Pernelle. Quel rapport y avait-il entre les deux crocodiles de pierre qui descendaient lentement de chaque côté de l’escalier ? Le nègre faisait pivoter la coquille et on apercevait le trou qu’elle cachait et on se posait la question de savoir à quoi pouvait bien servir ce trou.

— Vous allez le savoir, disait le nègre qui était à la fois jardinier gardien et guide, et il conduisait le groupe émoustillé dans le labyrinthe du musée, montrant de temps en temps sur un mur une semblable coquille St Jacques qu’un des visiteurs soulevait en plaisantant, sachant qu’il ne pouvait pas manquer d’y avoir un trou à cet endroit du mur et tout le monde s’émerveillait et chaque fois qu’on apercevait une coquille, on allait la soulever et on regardait béatement le trou, se demandant ce que pouvait bien signifier cette drôle d’excentricité.

Et c’est ainsi que le nègre conduisait les visiteurs. On visitait chaque pièce attentivement, toujours à la recherche d’une coquille et d’un trou, et quand la visite du musée était terminée, on ne savait toujours rien de ce mystère, et le nègre s’amusait comme un fou, ne s’avisant jamais toutefois de décourager tout le monde en faisant durer le mystère d’une manière exagérée. Il fallait pourtant que quelqu’un se décourageât, ce qui ne manquait pas d’arriver.

— Si on allait voir le télescope ? demandait cette personne qui en avait assez des coquilles St Jacques. Et tout le monde participait soudain à son découragement et levait la tête vers le haut d’un escalier tandis que le nègre, souriant de toutes ses dents, en désignait le bas d’un doigt noir et impératif. Et tout le monde se fatiguait alors. On n’avait pas du tout envie de visiter les caves du château. On allait jeter un coup d’œil au télescope, écouter vaguement les explications de l’étudiant préposé à cette tâche et même lui acheter quelques exemplaires du bulletin annuel de l’observatoire dont on ne ferait rien bien sûr faute de s’intéresser à l’astronomie mais enfin, on avait vu le château, on avait vaguement rêvé de l’Afrique, regretté toutefois les yeux de verre de la lionne, fantasmé sans doute un peu sur la proximité d’une chambre et d’une chapelle et on allait repartir pour une autre destination à bord de l’autocar bondissant qui effaçait doucement la mémoire.

— Tout le monde descend ! ordonnait le nègre.

Qu’y avait-il en bas ? S’il s’agissait de bouteilles, on en viderait quelques unes ou bien s’agissait-il plutôt d’une salle de torture. Dans ce cas, on rigolerait un peu.

Mais rien de tout cela ! Une fois arrivé en bas de l’escalier, on se bousculait devant la porte métallique dans laquelle le nègre faisait tourner une étrange clé lumineuse en forme de carte bancaire et la porte s’ouvrait sur le sourire incomparable d’un étudiant maigre et chevelu qui souhaitait la bienvenue à tout le monde et, d’une main fière de l’être, il montrait l’incroyable machine que tout le monde s’était attendu à voir sur le toit du château et non pas dans le sous-sol et tout le monde supposait que le télescope ne fonctionnait pas, que c’était une excentricité du comte mon père, sans intérêt celle-là (à ce moment de la visite du château, on commençait à se fatiguer en matière d’excentricité), ou bien alors qu’il n’y avait plus d’observatoire, qu’on l’avait déménagé du toit pour en installer les restes dans cette cave, en quoi on se foutait bien de la gueule du visiteur !

— Mais pas du tout ! jubilait le nègre qui avait composé ce petit drame. Pas du tout ! Pas du tout !

Mais comme on était fatigué par les pitreries de ce nègre fantasque (qui après tout n’était qu’un jardinier), on se mettait à trépigner sur place tandis que l’étudiant attendait sûrement que le nègre s’expliquât encore sur la raison de ses curieux agissements.

Et quand il l’avait fait, tout le monde était franchement émerveillé. Il avait tout expliqué : l’installation de l’observatoire dans la cour du château et le jeu des coquilles St Jacques n’était pas sans rapport ; il n’y avait plus qu’à écouter le discours ennuyeux du jovial étudiant qui avait l’air de prendre un malin plaisir à brouiller les cartes du ciel. On ne comprenait rien à ce qu’il disait. On s’en fichait un peu d’ailleurs et on regardait le nègre avec admiration. On ne l’admirait pas lui personnellement mais les paroles de l’étudiant vous éloignaient tellement de l’atmosphère merveilleuse que le nègre avait su soutenir jusqu’au bout, qu’on se fiait encore à sa présence d’un large coup d’œil dans son regard blanc, par quoi on insistait sur ce qu’on lui devait et qu’on n’oublierait sans doute jamais.

Mais l’étudiant ne permettait en aucune façon qu’on s’allongeât à sa place sur la couchette et qu’on se vissât l’optique dans l’œil pour recevoir du ciel les rayons lumineux qui, captés à travers un trou pratiqué dans le toit, de trou en trou à travers le château, parvenait jusqu’à la dernière lentille.

C’était vraiment dommage de ne pas pouvoir essayer ce regard. Le nègre disait qu’il était prêt à soulever toutes les coquilles St Jacques afin que tout le monde pût se rendre compte de l’efficacité du système inventé par le comte mon père, mais l’étudiant secouait son doigt d’une manière impérative. On avait un peu envie de l’étrangler mais on s’en gardait bien et il triomphait en poussant tout le monde dehors sur le palier de l’escalier qu’on remontait en grommelant. La bonne ambiance que le nègre avait su créer n’était plus et cela à cause d’un stupide étudiant qui appliquait le règlement à la lettre.

Mais le nègre avait calculé cela aussi. Il fallait que tout le monde fût déçu pour s’émerveiller encore davantage de ce qui allait lui être révélé maintenant. On avait vaguement rêvé de l’Afrique, regretté toutefois les yeux de verre de la lionne, fantasmé sans doute un peu sur la proximité d’une chambre et d’une chapelle et maintenant on savait tout du mystère des coquilles St Jacques et on était terriblement déçu de n’en connaître que la théorie. Et le nègre avait l’air de s’en amuser. On le regardait en baissant la tête. On s’attendait à entendre le moteur de l’autocar et les pneus crisser sur les graviers de l’allée et on n’avait pas du tout envie de recommencer. Et puis il y avait ce sale nègre qui n’était qu’un jardinier. Il se moquait visiblement de ce qui leur arrivait. Il allait éclater de rire avant leur départ et il fallait accepter sans rien dire qu’il ait du plaisir à leur place. Bien sûr, ils n’avaient rien payé pour visiter ce stupide château de cartes et ça expliquait parfaitement qu’on fît jouer le rôle d’initiateur à un jardinier qui ne savait pas son rôle jusqu’au bout. On pouvait accepter les faits et espérer avoir du plaisir d’une autre manière mais ce n’était pas facile de résister à la tentation de lui taper sur la tête et on le faisait...

Immanquablement, à la fin de chaque visite, le nègre gisait sur les dalles de l’entrée du château. L’autocar finissait de vrombir dans l’allée et c’est moi qui fermais la grille tandis que l’étudiant tentait de ranimer le nègre qui avait énervé tout le monde avec ses jeux stupides.

— Ils n’ont pas de patience, disait-il. Alo’s ce qui leur manque, c’est la patience.

— Alors, tu ne leur as rien dit ? faisait l’étudiant.

— Je n’ai pas eu le temps, disait le nègre. Ils ont perdu patience avant la fin. C’est toujours comme ça que ça se passe et personne n’a eu le plaisir qui était recherché.

Souviens-toi : quand ils ont commencé à installer l’observatoire astronomique, ma mère a eu envie de mourir (elle s’en est longuement expliquée dans un écrit que je ne relis pas sans terreur) et elle est morte avant que les travaux n’aient été terminés. Et donc, le jour de l’inauguration, elle a manqué à tout le monde et le ministre qui était chargé de remercier mon père pour le don qu’il faisait à l’état, le ministre versa une larme bien chaude sur le manuscrit de son discours. Alors moi, vous comprenez, je n’arrive pas à distinguer le repas qui suivit immédiatement le discours de celui à la fin duquel tout le monde se quitta en renouvelant ses condoléances à mon père.

Le ministre acheva donc son discours et mon père entreprit de l’applaudir et tout le monde l’imita avec ferveur parce que le ministre avait tout dit et plus tard, quand mon père est mort, c’est le ministre qui a fait installer le musée à la mémoire de mon père qui ne l’avait pas vraiment voulu et donc, on pouvait reconnaître l’utilité de l’observatoire et tout savoir de la légende de mon père. C’est à ce moment-là que je me suis aperçu de la présence du nègre.

En fait, ce nègre avait toujours été là, mais il a fallu qu’on inaugure le musée pour que je me rende vraiment compte de son impatience.

Comme quelques années avant : le ministre était monté sur l’estrade et il avait réglé la hauteur du micro. Il avait versé une larme attentive à la mémoire du grand homme qu’était mon père, rappelant l’Afrique puis le château, l’installation inoubliable de l’observatoire et enfin l’initiative qui avait fait tiquer plus d’un ministre, à savoir ce musée à la mémoire du donateur de comte qui était mon père.

Moi, évidemment, je n’avais pas grandi parce qu’il était prévu dans ma chimie que je resterais petit toute ma vie. Je le savais. Je ne m’en accommodais pas mais il n’y avait rien à faire et personne ne faisait rien.

On ne parla pas de moi. On parla du nègre.

J’avais une chambre dans l’aile droite du château puisque ma véritable chambre, la seule que j’acceptasse, se trouvait maintenant faire partie du musée dans la partie centrale du château. C’était la seule chambre que ne traversaient pas les rayons lumineux qui enthousiasmaient tant de gens dans les caves du château, exactement sous la partie muséale.

L’aile gauche n’était constituée que de deux couloirs superposés qui représentaient une enfilade de chambres dans lesquelles couchaient les astronomes et les personnes qui venaient les visiter. Il y avait aussi une cave mais personne n’y allait jamais parce que c’était là qu’on avait entassé tous les objets sans intérêt que des générations de comtes de Bélissens avaient accumulés sans véritable goût. Tout cela pourrissait lentement et comme je n’avais pas droit à la parole, cela pourrirait jusqu’au bout, anéantissant ce qui me restait d’histoire.

La seule histoire qui demeurât était celle de mon père, disons plutôt de sa légende, de la légende que le ministre avait construite avec une équipe de spécialistes méticuleux.

Quant à moi, n’ayant plus ni père ni mère et rien à ajouter à la légende de mon père qui effaçait par force tous les autres, mais sans que ce fût là un effet de sa volonté, et bien j’habitais dans l’aile droite du château qui donnait sur le soleil levant.

Cette partie du château était construite exactement comme l’aile gauche et on m’avait laissé choisir ma chambre pour compenser l’énorme chagrin que j’avais éprouvé lorsqu’on m’avait expliqué que ma véritable chambre faisait désormais partie du musée et que je ne pouvais plus coucher dedans.

Quant au nègre, dont il fut beaucoup question lors de l’inauguration du musée, il avait élu domicile dans le charmant pavillon qui avait été jadis le lieu des rendez-vous amoureux du plus amoureux de mes ancêtres. Mon père y avait toujours logé des domestiques et puisque le nègre s’y installait, j’en concluais qu’il était un domestique et je ne comprenais pas qu’on fît un cas aussi grand d’une nature aussi petite.

De moi, il ne fut pas question un seul instant, sauf pour me justifier l’occupation de ma véritable chambre par un morceau de la légende de mon père.

Je pris donc une amante que je ne choisis pas. Elle était plus grande que moi. Pas beaucoup, mais ça se voyait. Aussi, je me montrais rarement avec elle et elle me rendait visite chaque soir, s’éclipsant au matin pour retourner aux travaux de la ferme qui lui donnaient cette odeur de terre que je n’arrivais pas vraiment à accepter.

Et donc, on parla du nègre et je compris toute l’importance qu’on lui donnait. C’était une légende. Je la rapporterai plus tard, au moment d’en finir avec ce roman. Le faire maintenant compliquerait le déroulement impeccable du récit qui plonge encore dans mon enfance pour en extraire une explication de ma situation présente.

Naguère, tu m’as raconté cet accident (chapitre III - deuxième partie de la section I) où mon père a trouvé la mort qui t’a épargnée sans doute pour que tu reviennes hanter ma mémoire. Peut-être consentiras-tu à te montrer plus explicite un de ces jours que je redoute parce que tu ne mens jamais. Un autre accident a marqué mon enfance. L’arbre était tombé en travers de la route (en fait, quand on a quitté l’observatoire, un peu vite à cause de moi, c’est vrai, il s’est mis à pleuvoir et l’orage s’est déchaîné. On roulait donc à faible allure, luttant contre l’eau et le bruit. Il faisait presque nuit. Les phares s’accrochaient à nos cheveux et c’est vrai qu’on avait un peu peur. Le nègre jouait de l’harmonica dans l’allée, occupant de temps en temps un strapontin et soufflant dans l’oreille du compagnon le plus proche qui essayait de dominer sa peur en sifflotant le même air.

Le coup de freins nous a projetés en avant et si le nègre ne s’était pas levé pour faire une pirouette dans l’allée, je crois qu’on aurait crié tellement fort que l’orage aurait cessé d’exister pour nous.

L’arbre raturait la route exactement en travers et tous les véhicules étaient arrêtés, tous feux allumés, en panne sur la route ravagée par la pluie.

— C’est un arbre qui est tombé, dit le chauffeur en augmentant la vitesse des essuies-glace.

— Est-ce que c’est un chêne ? fit le nègre pour amuser tout le monde.

— Qu’est-ce que ça peut me foutre ! dit le chauffeur qui agitait une manette.

L’arbre ne coupait pas toute la route. Il restait suffisamment de place pour passer en mordant un peu dans le talus. Le chauffeur passa la première petite et engagea l’autocar en avant, moitié sur la route, moitié dans le talus.

Et tout d’un coup, l’autocar se penche. Cette fois, le nègre n’a pas le temps de nous amuser et la bête continue de pencher. Elle se couche sur le côté et on s’accroche aux vitres qui se mettent à exploser et l’odeur de la terre se répand autour de nous. Le moteur s’est emballé. On n’entend pas nos cris. On ne voit plus le nègre ni le chauffeur. Je crie mon nom à tout hasard. Personne ne répond. J’ai l’impression que je vais mourir. Je sens des mains me triturer, un pied immense m’empêche de respirer et puis la tête du nègre apparaît entre les nœuds que font les bras, les jambes. Il me dit quelque chose que je ne comprends pas. Je ne pense plus à la mort. Le moteur hurle. Les lumières s’éteignent à l’intérieur. Dehors, on dirait qu’il fait jour ou qu’un incendie s’est allumé. C’est ça ! c’est ça ! c’est ça ! Tout brûle ! Il y a des gens qui commencent à brûler et le moteur s’arrête de hurler et les cris de douleur lui succèdent.

Le nègre me tire par les cheveux. Il ne veut pas que je meure. Je me demande où est Kateb, et puis on le voit, Kateb. Il grimpe sur les corps et d’un coup de poing, il brise une vitre en haut et il sort de l’autocar en flammes. Kateb ne mourra pas.

Et puis boum ! l’autocar explose ! Je n’ai pas droit à la vie éternelle ! Je me mets soudain à penser à ce genre de choses et le nègre me tire par les cheveux, il tire de toutes ses forces, il veut me sauver à tout prix et les cheveux se détachent de ma tête. Ça me fait un mal atroce tandis que le feu me dévore les jambes. Le nègre regarde la touffe de cheveux dans sa main. Il a l’air complètement abasourdi. Il y a quelque chose au bout des cheveux. C’est ma mémoire. Et les flammes m’entourent tout entier. Je ne vois plus ni le nègre ni ma mémoire. Je fonds comme un morceau de métal. Mon corps se dilue dans le feu.

Mais le nègre n’a pas renoncé. Il a jeté les cheveux et la mémoire. Il saisit ma cheville enflammée et il tire de toutes ses forces. Cette fois, il me tire du feu. Je me recompose doucement tandis que mon eau s’évapore en abondantes vapeurs.

Et je sens l’herbe humide. Mon métal se fige. J’ai changé de forme. J’ai perdu la mémoire. Je me mets à pleurer et on me fait une piqûre dans la tête.

Il avait dit quoi mon père, quand on lui a amené le manuscrit que ma mère nous laissait ? Quelque chose au sujet de cette manie qu’elle avait d’écrire à propos de n’importe quoi et il avait balancé le paquet soigneusement ficelé sur le canapé de la bibliothèque.

C’est donc moi qui l’ai lu le premier. Il ne m’était pas destiné. Il ne s’adressait pas non plus à mon père. Il parlait à tout le monde, ce manuscrit, et j’ai lu ce que tout le monde lirait un jour.

Je n’avais pas terminé au matin quand mon père a surgi dans la bibliothèque, s’étonnant que je ne fusse pas couché. Il aperçut le manuscrit sur mes genoux. Il entra dans une colère terrible et il referma la porte violemment.

Moi, j’étais petit et sans force. Je ne pouvais pas lutter contre une pareille violence que je ne comprenais d’ailleurs pas. Ma mère avait décidé de mourir et elle était morte comme elle avait dit, sans se faire violence. Mais je n’avais rien pu faire non plus contre cette absence de violence, non pas parce que j’étais petit, mais pour une autre raison qui m’échappait et qui m’échapperait sans doute toujours.

Et à midi j’avais tout lu. Et je ne savais rien de mon impuissance et tout à propos de ma mère. Je le dis à mon père. Il ne répondit pas et, me laissant seul dans la salle à manger, il retourna au chantier dans les sous-sols. Je rangeais le manuscrit sur un rayon de la bibliothèque et on n’en parla plus. On ne le regarda même plus. Je ne le relus jamais et il n’en fut pas question, lors de l’inauguration de l’observatoire astronomique, dans le beau discours que le ministre adressa à tout le monde et particulièrement à mon père qui s’énervait jusqu’aux larmes.

Maintenant, il y avait une salle d’exposition à la place de la bibliothèque dont les livres et les étagères avaient été déménagés dans le pavillon que le nègre occupait depuis.

L’accident continuait malgré moi et de penser à ce manuscrit ne m’aida pas à arrêter ce manège infernal qui finissait de me rendre fou.

— Tu vas vivre, me dit le nègre. Avec ou sans mémoire, tu vas vivre.

Moi, je ne savais plus que j’étais petit. J’étais couché dans une espèce de bac et mon corps était immergé dans un liquide qui pouvait être de l’eau. Rien ne bougeait de mon corps, à part ma bouche et mes yeux que je contrôlais parfaitement. Je pouvais répondre au nègre. Je pouvais répondre à toutes ses questions, sauf celles qui concernaient ma mémoire, parce que je l’avais perdue. Un peu par sa faute, il le reconnaissait. C’est lui qui avait jeté ma mémoire dans le feu, ne sachant pas ce que c’était, et ne se posant même pas la question.

Maintenant, il mouillait mon front brûlant avec une éponge qu’il trempait dans le liquide où je m’immobilisais. Il me regardait d’un air malheureux et il choisissait à ma place ce que ma mémoire avait déjà peut-être effacé, je veux dire la vie.

— Il faut que tu vives, mon vieux nabot. Tu n’as vraiment pas eu de chance mais je suis un bon nègre fidèle et je serai là tout le temps auprès de toi pour t’aider à remonter la pente.

Je regarde son corps. J’imagine que je lui ressemble. Je ne vois rien de moi-même. Je laisse faire mon imagination puisque ma mémoire lui a fait toute la place à cause de ce nègre qui veut que je vive.

— La té mo nu ra mi té té té !

— C’est ça mon vieux ! parle ! je comprends tout ce que tu dis.

— Mé da ca ba lé ri do mu ! !

— Il n’y a pas que moi qui peut comprendre ! parle-moi pour tout me dire. Peu importe les mots. On parle la même langue.

— Dé mi ra za cé du bon da ! ! !

— Vous voyez qu’il n’est pas complètement fichu ! Ce vieux nabot vivra encore. Il vivra autant que c’est possible. Non mais ! Entendez-le parler ! N’est-ce pas que ça tient du miracle ? Le feu n’a pas tout brûlé !

— Gué gué gué do ta mi lé gué gué gué !...

— Parle, mon vieux nabot ! Parle ! Je comprends ce que les autres ne comprennent pas. Ne te soucie pas de la fièvre. C’est une brûlure sans importance. Elle ne t’arrachera rien. Je suis là pour veiller au grain.

Il avait l’air sacrément heureux, le nègre ! Et moi, je souriais de toute ma gueule. Lui, il parlait de ce qui me passait par la tête gué gué mo do la té ba et il me répondait que ça n’avait pas d’importance et j’étais d’accord avec lui. Ça n’avait vraiment pas d’importance. Tout restait à dire et alors là, ça deviendrait important, cette sacrée chose qu’est la vie !

J’avais mal. Qu’est-ce qui me faisait mal ? Je ne savais pas. L’absence de peau peut-être. Et ça m’empêchait de penser à autre chose. J’avais envie de penser à ce que je savais de la vie et le nègre m’y aidait de toutes ses forces. Il appréciait mon langage.

Qu’est-ce qui restait de l’autobus ?

Cette chose flasque qui ressemblait à un oiseau empaillé qu’on aurait détruit sans le faire exprès - c’était Kateb.

A l’hôpital, le temps n’avait plus d’importance. C’est toujours comme ça que ça se passe quand on a failli mourir pour de bon. N’as-tu pas ce sentiment toi aussi ? J’ai appris à déambuler dans cette accoutrement mécanique. Tu as eu plus de chance que moi. Et puis, il me tardait de revoir une femme, n’importe quelle femme pourvu que ce fût une femme. Ils avaient évité de m’en montrer. Je ne sais pour quelles raisons. Et ça avait duré des mois et des mois et ils avaient passé tout ce temps à recomposer la peau dont mon corps avait besoin pour exister, et lorsque cela fut fait et presque parfait, ils m’ont assis sur une chaise roulante que le nègre a tenu à pousser et ils m’ont amené dans le parc pour que je vois la première femme depuis mon effroyable accident.

Le nègre arrêta la chaise sous un arbre. Il n’y avait pas de femme. Je le lui dis. Il me répondit qu’il y en aurait et qu’elles seraient sans doute à mon goût, mais le temps passa sans que j’en visse aucune et je fus terriblement déçu, jusqu’à en pleurer.

On m’a ramené dans ma chambre et je me suis couché en silence. L’infirmière qui me fit la dernière piqûre avant la nuit me demanda si j’avais vu une femme je lui répondis que non.

C’était le premier jour. Il fallait avoir de la patience. J’en verrais une demain.

Elle sourit.

Au château, les astronomes n’avaient pas l’usage du patio. Cet usage nous était réservé et les touristes ne pouvaient qu’y jeter un coup d’œil depuis la fenêtre intérieure du musée, et toute la partie du parc qui jouxtait cette aile du château nous appartenait. C’était notre univers commun et ils avaient installé la bibliothèque entre la laverie et le réfectoire sous les colonnades immuables.

Kateb se prenait pour un oiseau. Moi, pour un cheval. Et on était amoureux de la même femme. C’était une femme mentale et non pas une femme de terre. Je veux dire que ce n’était pas une vraie femme pour tout le monde et puis ils avaient tellement honte de moi ! Ma petitesse qui les dégoûtait et mon esprit qui les épouvantait ! Ils avaient honte que je sois le seul véritable héritier et ils me disaient : non, tu n’es pas le comte de Bélissens. On t’appelle Lorenzo mais toi, c’est Lorenzo Gnafron, et Kateb m’expliquait que c’était une marionnette et que lui, quelquefois, on l’appelait Guignol Kateb. Guignol ! Voilà ce qu’ils disaient, mais ils n’auraient pas existé s’ils s’étaient mis à comprendre. Or, il fallait qu’ils existassent. Voilà ce que je me disais.

Nous, on n’avait pas l’usage ni du musée ni de l’observatoire. Les visiteurs trouvaient étrange cet assemblage de folie, de mémoire et d’étoiles, mais c’est comme ça qu’il était le château maintenant que mon père était mort et que l’observatoire fonctionnait comme il voulait et comme le garantissait l’état et que le ministre avait tenu à rendre hommage à sa mémoire blessée (je suis la blessure) en installant ce musée sans œuvre d’art et nous, on allait visiter tous les musées de la région et jamais il ne leur est venu à l’idée de nous introduire dans celui-là et je croyais que c’était à cause des femmes, parce que mon père les avait beaucoup aimées, ce qui avait sans doute provoqué la décision de ma mère (la mort) et puis je savais tout de l’observatoire, du télescope et de l’ordinateur et comment les étoiles traversaient le musée pour entrer dans votre mémoire et créer de nouvelles connexions ou les détruire si vous n’avez pas compris. Le problème était de savoir si j’inventais tous ces détails ou s’ils correspondaient exactement à la réalité. Personne ne croyait vraiment à mon identité de comte déshérité. C’était bon d’y croire parce que ça expliquait le château. Ça lui donnait une signification à la hauteur des maux qui rongeaient nos esprits. Ça oui, c’était apprécié, et on me serrait la main en me disant que je n’étais pas aussi petit que j’en avais l’air mais que si je voulais guérir totalement (pourquoi voulez-vous que je guérisse ? Si je guéris, on me rendra mon château ? Non, n’est-ce pas ? Il n’en est pas question. Alors je reste comme je suis. Je n’ai aucune envie d’habiter un pavillon de banlieue) il fallait que j’acceptasse l’identité qu’on me proposait.

— Bon, d’accord. C’est une sale histoire d’argent. Tu es bien l’héritier de Bélissens mais tu es le seul à le savoir. Personne ne croit un mot de ce que tu racontes.

En tout cas, je ne m’appelle pas Gnafron. Je ne suis pas une marionnette.

Et le nouveau qui arrivait entendait mon histoire immobile au centre du patio près du bassin où le jet d’eau redescendait. Il levait la tête pour regarder la façade impénétrable du musée, son alignement de fenêtres opaques, et je lui parlais de ce qu’il n’aurait jamais l’occasion de voir, les crocodiles descendant l’escalier et la première coquille St Jacques sous les initiales enchevêtrées de ce qui avait été de l’amour et qui n’existait plus maintenant. Puis il regardait, rêveur, l’aile en angle droit, le même alignement de fenêtres, une autre opacité et, à mon invitation, son regard revenait au musée, observait attentif les soupiraux derrière lesquels on contemplait le ciel, et puis le regard montait vers le toit et il pouvait s’imaginer le dernier trou dans lequel les étoiles pénétraient pour se faire voir, en quoi le château était comme une femme dont on n’habitait que les bras et dont le sexe et l’âme, à l’image de l’observatoire et du musée n’existaient, que comme fruit de l’imagination. D’ailleurs, mon père était imaginaire. Exactement comme le sexe de la femme dont il a bien fallu que je sorte un jour. Et son âme était contenue dans un musée invisitable.

— C’est pas clair, dit le nouveau qui s’appelait Olivier, mais comme il avait l’âme d’un gentilhomme, il s’empressa d’ajouter qu’il comprenait.

— Tu peux m’appeler Lorenzo, dis-je en lui serrant la main.

— Ça m’embêterait de t’appeler monsieur le comte.

— Ça m’embêterait aussi.

Et puis, je lui montrai la bibliothèque entre la laverie et le réfectoire (curieux endroit pour situer une bibliothèque, me dit-il en riant un peu) et je lui expliquai que ce n’était pas la véritable bibliothèque, que c’était le nègre qui y habitait maintenant. Le nègre avait hérité des livres de mon père. Enfin, il habitait dedans mais on ne pouvait pas voir le pavillon où il invitait des femmes dont l’usage était purement sexuel.

— Hein ? fit Olivier me regardant comme si je l’avais choqué.

Et j’ai compris qu’il ne fallait pas lui parler des femmes. J’ai compris que c’était ça qu’il fallait comprendre.

— Est-ce que c’est le vrai réfectoire ? me dit-il en tentant de maîtriser son trouble sexuel.

Et je lui parlai de la véritable bibliothèque, des murs tendus de peau d’éléphants et de la lionne aux yeux de verre qui expliquaient la nature courageuse de mon père.

— Est-ce qu’il y a une laverie dans le musée ?

Non. La laverie a toujours été là. C’est l’endroit où un palefrenier a violé la mère de mon père, mais fort heureusement, il était déjà né, ce qui a fortement atténué les bruits qui couraient et qui étaient arrivés aux oreilles de mon grand-père qui avait interdit qu’on en discutât jamais plus. Quelqu’un avait pendu le palefrenier à une poutre des écuries mais c’était juste après la guerre et il n’y eut ni enquête, ni procès, de telle sorte que personne ne fut inquiété ni par la police, ni par la justice.

— Cette fenêtre que tu vois là, au deuxième, la deuxième en partant de la gauche (il compte sur ses doigts), c’était ma chambre et avant d’être ma chambre, elle a été celle de mon cousin Arthur qui est mort empalé au royaume des Apaches.

— Tu es un oiseau, dis-je à Kateb, mais tu ne voles pas

— Un peu comme les poules, dit Olivier.

— Tout à fait ! Tout à fait !

Et Kateb mit un pied dans le vide pour en essayer la consistance.

— Il y avait un cheval nommé Oznerol, un sacré bon cheval qui aimait l’homme, commençai-je tandis que Kateb, cette fois plus sûr de lui, éprouvait l’instabilité de son équilibre.

— Moi, je suis nouveau, dit Olivier au type qui nous accompagnait. Alors forcément, je découvre.

— C’est bien de découvrir, dit le type qui nous accompagnait, mais n’écoutez pas trop ce que raconte ce nabot. Tout ce qu’il veut, c’est baiser.

Olivier me regarda d’un drôle d’air.

— Ah bon ! fit-il, et il entra dans la bibliothèque.

L’air y était étouffant à cause des étuves et des cuisines, des odeurs de lessive et des odeurs de gratiné.

— Qu’est-ce qu’on lit dans cet endroit ? dit Olivier qui dominait tout le monde quand il posait ce genre de question.

Je lui montrai le Cervantès qui me plaisait tant.

— J’aime beaucoup aussi, dit-il. Asseyons-nous pour le compulser, là !

Plus tard, ils ont amené des filles. Combien de temps plus tard ? Je ne sais pas. Un jour les fenêtres de l’aile où couchaient les astronomes se sont ouvertes les unes après les autres et chaque fois le même type qu’on n’avait jamais vu apparaissait entre les deux battants et toutes les fenêtres se sont ouvertes et ils ont monté les échafaudages pour installer des grilles semblables à celles qui ornaient nos propres fenêtres et le bruit s’est mis à courir qu’ils amenaient des filles qui avaient l’usage du patio.

— Et le musée ? demanda Olivier. Ils en font quoi, du musée ?

— Et le télescope ? Merde, le télescope !

— On ferme le musée et on garde le télescope ! expliquait une affiche sur la porte de la bibliothèque.

— Et les filles, c’est pourquoi faire ?

Elles devaient se poser la même question.

— Eh ! Lorenzo ? Raconte-nous un souvenir sexuel, histoire de nous rafraîchir la mémoire. On va en avoir besoin !...

La porte du musée qui donnait sur le patio et qui avait toujours été fermée et sur laquelle on avait gratouillé des noms, soudain s’est ouverte et une étrange clarté a envahi le patio. On s’est approché. On a vu le couloir inondé de lumière et l’autre porte au bout du couloir et la lumière envahissante qui courait sur les écailles des crocodiles de pierre et j’ai tout de suite vu le rayon d’étoiles qui traversait le couloir. Je l’ai montré à tout le monde. On commençait à me croire. Je n’avais pas raconté des bêtises, du moins à ce sujet-là, et pourquoi aurais-je menti sur les autres ?

Et puis on s’est égaillé. Les uns ont descendu l’escalier aux crocodiles pour aller s’ébattre amoureusement dans la partie occulte du parc, d’autres sont descendus dans les caves, guidés par le rayon d’étoiles, d’autres encore ont choisi d’aller voir la lionne, mais la majorité d’entre nous voulait voir les filles.

— Vous les verrez, dirent les types qui nous accompagnaient. Vous les verrez et elles vous verront.

Et tout le monde les attendait au pied de l’escalier.

Moi, je voulais voir le pavillon où le nègre couchait. J’avais déjà vu le musée et je savais tout de l’observatoire. Je me réjouissais simplement de ce que tout le monde allait enfin reconnaître la réalité de mes mensonges.

Le nègre était avec une femme. Il buvait de l’alcool avec elle, assis sur le canapé où j’avais dévoré les écrits de ma mère. Je jetai un regard circulaire, constatant avec soulagement que la totalité de la bibliothèque était là. De loin, je vis le dos de cuir noir du livre que j’étais venu chercher, si le nègre toutefois ne s’y opposait pas. Le problème, c’était mes mains dont le nègre regrettait la terrible absence, parce que pendant qu’il tirait ma cheville, mes mains ont rencontré le feu et il a fallu qu’elles brûlent et qu’on m’ampute de ce qu’il en restait.

Tandis que je flottais dans ce liquide silencieux, mes moignons s’imbibaient doucement pour m’empêcher de mourir. Le nègre n’a rien oublié de cette histoire. Je n’étais déjà pas gâté par la nature dont mon père et ma mère avaient sans doute abusé. Il a fallu que la vie me détruise encore un peu et le feu a donné à ma peau une couleur atroce, m’empêchant de fermer les yeux que j’ai toujours larmoyants à force d’instillations.

— Ne bouge pas, me dit le nègre, je vais t’aider.

Et il sort le livre d’entre les livres.

— Ah ! celui-là, fait-il en jouant avec les pages, celui-là si tu veux mon ami !

La femme ne me regarde pas. Les femmes ne regardent pas les monstres. Pour qui se prennent-elles ?

— Bon, dit le nègre, on t’a assez vu. Emporte le livre avec toi si tu veux mais n’oublie pas de me le ramener.

— Ils vont en faire quoi, de la bibliothèque ? lui demandai-je.

— Je ne suis pas dans le secret des dieux. Ils vont amener tous les bouquins ici ou les remettre tous où ils ont toujours été. Je n’en sais vraiment rien.

— Mais que se passe-t-il ? dis-je en m’en allant.

Le manuscrit sous le bras, je me dirigeai vers l’aile gauche du château et je vis aux fenêtres les visages guillerets de mes compagnons.

— Elles sont arrivées ? demandai-je tandis que ceux que je croisais jetaient un coup d’œil sur la couverture.

— Ils ont amené les draps et les couvertures et toutes les portes des armoires sont ouvertes ! me cria Olivier du bout du couloir. Un type nous montra sa bite gonflée en la secouant. Voilà ce qu’il pensait des filles.

— Moi je couche ici ce soir, dit Olivier. Je me couche dans n’importe quel lit et demain, je me réveille dans les bras d’une sacrée merde bordel de fille !

Je gratouille mes moignons sur le mur. J’essaie de ne pas me regarder dans le reflet où les fenêtres m’invitent. L’air vagabonde dans le couloir. Il n’y a plus personne dans le patio et le cuisinier est assis sur l’embase d’une colonne, secouant un torchon sans nous regarder.

— Des filles ! merde ! des filles ! des filles avec de la chair et des os ! surtout de la chair ! de la chair de fille !

Et moi je flottais encore dans le liquide silencieux tandis que le nègre regardait mon immobilité. Il y avait une femme dans ma tête. C’est pour ça que je suis un homme. La femme n’avait pas de visage. Ce n’est pas facile de donner un visage à une femme. Non. Ce n’est pas facile d’aimer. Et je me disais qu’il me restait la vie, qu’il fallait que j’en fisse quelque chose, mais quoi ? Quoi faire de cette crasse de vie, de cette vie qui m’a arraché la beauté ? Je ne pourrai plus aimer personne, jamais !

— C’est vite dégoûtée, une fille, dit quelqu’un.

Et on s’est séparé en deux groupes : d’un côté, ceux qui avaient une apparence normale, ceux qu’on aurait mis dans la rue sans effrayer personne ; bien sûr, il aurait fallu les empêcher de parler dans ce cas, mais ici, ils pouvaient parler ; ça n’enlevait rien à leur beauté.

Et de l’autre côté, ceux que la vie a transformé en marionnettes, en poupées amusantes ou épouvantables, ceux qui bavent en parlant, ceux qui se grattent la tête sans arrêt, ceux qui balayent, ceux qui font de la moto sans moto, les estropiés, les brûlés, les édentés.

Autrement dit, ceux qui avaient des chances de baiser et ceux qui continueraient à se faire plaisir tout seul - seul Olivier parlait d’amour mais personne ne le comprenait, pas même moi.

Moi, je ne demande pas qu’on s’apitoie sur ma nature et sur mon être. Je suis petit, laid, difforme, en morceaux. Je n’existe même pas par la pensée et encore ! par des croyances béates. Je joue simplement avec la mémoire et la mienne est toute contenue dans mon imagination. Le jour où Kateb s’est ramené avec cette seringue, moi, je croyais qu’il s’était échappé de l’infirmerie où on lui faisait tous les jours une piqûre dans la tête et que c’était cette piqûre qu’il transportait et qu’il secouait en nous montrant la seringue. J’ai compris qu’il n’en était rien quand il a sorti de sa poche une boîte et répandu le contenu de la boîte sur la table. C’était des ampoules de verre pleines du même liquide et il y avait écrit à l’encre rouge le nom du liquide qu’on allait se fourrer dans les veines et ce nom nous ravissait et on s’est mis à baiser les pieds de Kateb qui prétendait avoir trouvé un filon inépuisable. Ce que lui a dit Olivier au sujet des poules l’a salement énervé et il se balance sur un pied au bord de la fenêtre, une main solidement ancrée aux barreaux sciés et il s’énerve parce qu’Olivier continue de lui parler de l’impossibilité pour les poules de voler. Moi, j’essaie de lui faire comprendre que ce n’est pas le genre d’argument qui retiendra Kateb parmi les vivants. Il sait bien qu’il ne peut pas voler. Il a simplement envie de se tuer et nous, on aimerait que ça n’arrive pas.

A ce moment-là, je ne suis pas encore estropié. Je suis petit et laid mais pas estropié. Ce n’est pas à ce moment-là que je suis estropié. C’est plus tard, quand Kateb rencontrera la mort. Moi, je croyais qu’il avait réussi à sortir de l’autocar mais il n’en est rien. Il ne sortait pas. Il brûlait comme un morceau de bois. Il brûlait avec le plastique du fauteuil et personne ne pouvait rien pour lui et il a brûlé entièrement et mes mains ont brûlé avec lui mais ce jour-là, j’avais mes mains, Kateb n’avait pas encore brûlé, il ne savait pas qu’il allait brûler un jour, c’est le genre de choses qu’on ne peut pas savoir et je lui montrais mes mains pour le supplier de ne pas faire le con, de ne pas faire l’oiseau, de ne pas faire le vol et choc ! c’est un souvenir de mon père qui me revient mais il n’était pas là pour l’arrêter et elle s’est écrasée sur la terre de Beyrouth sans que personne ne pût rien et je dis à Kateb qu’il ne le fera pas, que ce n’est pas possible, qu’il le fasse. Il ne peut pas croire qu’il est un oiseau et que ça lui donne le droit de voler.

On a tendu le tapis en bas. Le jeu consiste à menacer de sauter par la fenêtre, à attendre qu’ils tendent le tapis en bas et à sauter dedans en hurlant de plaisir. De l’autre côté, les filles sont aux fenêtres. Elles font des signes à Kateb, des signes de sauter et qu’on en finisse maintenant qu’il n’y a plus de danger. Difficile de sauter à côté du tapis.

Il saute. Le tapis se tend. Ils sentent la force de Kateb dans leurs bras tendus. Kateb s’élève, il vole, il retombe, s’élève encore, moins haut, mais il vole, il a fait la preuve de ce qu’il croit, enfin, je crois, il arrête de voler. On lui attache les bras dans le dos et on lui fait une piqûre dans la tête.

— C’est qui qui l’a poussé ? demande un des types qui nous accompagnait. C’est toi ou c’est lui ?

— C’est personne, dit le nègre. Foutez-leur la paix !

Et les types qui nous accompagnaient s’en vont en riant tandis que le nègre se met à clouer des planches sur les battants de la fenêtre aux vitres brisées.

— Il est foutu, l’ami Kateb, dit-il. S’il continue comme ça, il est foutu.

Et Kateb est revenu avec l’oiseau empaillé (j’essaie de vous expliquer) mais il n’y avait pas de filles à ce moment-là. Il y avait un observatoire astronomique dans le sous-sol du musée et les astronomes couchaient dans l’aile gauche, à moins que ce ne fût dans l’aile droite, en tout cas la chapelle était fermée et la porte de la chambre de ma mère qui débouchait sur le balcon dont je me souviens très bien, était fermée aussi avec la même clé. On nous a expliqué que c’était parce qu’il n’y avait pas de curé.

La drogue était cachée dans l’oiseau empaillé. Voilà ce qu’ils ne surent jamais.

— Et ta mère et ton père sont couchés là-dedans ? fit Olivier en montrant la porte de la chapelle.

L’oiseau ne pouvait pas voler. Kateb non plus personne ne peut voler. Il suffit d’attendre le tapis et hop ! ça n’amuse personne mais ça fait du bien. Et Kateb a voulu recommencer le même jeu mais cette fois, ils l’ont entendu scier les barreaux et ils l’ont arrêté, piquousé et hop ! l’oiseau empaillé ne volait toujours pas.

................................................................. ....................................

— Lorenzo, réveille-toi, c’est l’heure ! Il ne faut pas rater le train. Tu sais comme sont les trains... ils n’attendent pas.

— Oui, maman.

 

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