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Jean-Loup Trassard - La Composition du jardin La Déménagerie Notice par Christine DUPOUY
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 Article publié le 6 janvier 2006.

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Jean-Loup Trassard, La Composition du jardin, texte et photographies, Le Temps qu’il fait, Cognac 2003 ; La Déménagerie, Gallimard 2004.

Trassard est un écrivain-paysan quelque peu égaré dans notre siècle. Il possède une maison et une ferme dans la Mayenne où il a longtemps élevé des vaches, puis plus récemment des chevaux. Il a fait ses débuts dans la collection « Le Chemin » de Georges Lambrichs, et a écrit des textes inclassables, à la fois des nouvelles et des essais sur la campagne, ainsi que des textes autobiographiques. Au cours de ces dernières années, il en est venu au roman avec en particulier Dormance en 2000, tout en conservant son importante activité de photographe au Temps qu’il fait, dont le dernier recueil est La Composition du jardin. Celle-ci,qui avait été conçue pendant l’élaboration de Dormance et publiée en 1997 dans une revue confidentielle de Forcalquier, Propos de campagne, fait le lien entre les deux temps forts de l’activité de l’auteur que sont les romans Dormance et La Déménagerie.

La Composition du jardin est d’abord un magnifique livre de photographies sur la maison de l’écrivain, sujet du livre. Méditant sur sa demeure, et la rapprochant de constructions XVIIIe des environs de Nantes, Trassard imagine que l’architecte de ces résidences, Monsieur Ceineray, est venu jusqu’en Mayenne, et a construit sa maison. Comme il le dit bellement page13, « une maison à recevoir la lumière », en témoigne particulièrement l’image de la page 27 qui partant d’une fenêtre photographiée de l’extérieur traverse la bâtisse pour aboutir à une autre fenêtre, qui donne sur des arbres que l’on aperçoit.

Très exactement, dans une langue archaïsante et belle, assez semblable à celle pratiquée par Quignard pour (faire) parler le XVIIe siècle, (par exemple l’inversion page 22 : « Pour que plane soit cette terrasse », l’utilisation de l’ancienne mesure qu’est la toise, et la récurrence du terme « fleuriste » pour désigner le jardin fleuri ), Trassard évoque comme son titre l’indique « la composition du jardin », indissociable de la maison. Comme il le dit page 21 : « Avec les larges et hautes fenêtres annoncées par l’architecte qui faisaient de la façade (et de celle exposée au nord tout autant) une dentelle ouverte à la lumière, j’avais la certitude que le jardin serait aperçu de l’intérieur, et même regardé, en presque permanence ».

***

Alors que La Composition du jardin ne faisait que 65 pages, photographies comprises, La Déménagerie est un roman de 310 pages, sur le déménagement d’une ferme sous l’Occupation. Mais « roman » : en est-ce un ? Ecoutons les confidences à ce propos de Trassard au journal Libération : « ... je me suis arrangé avec l’histoire, j’ai changé tous les noms de famille et tous les noms de lieux, j’ai triché sur mon âge, j’avais sept ans et non pas dix, le déménagement eut lieu en 40 et non pas en 41, j’ai gardé les prénoms, incapable de perdre cette musique-là. Et surtout, je n’étais pas du voyage.. ». Cependant, contrairement à ce que dit le quotidien, le père non plus n’était pas du voyage, ce qui augmente la part de fiction du livre. Jean-Baptiste Harang poursuit en disant que « Pour le reste, tout est vrai, le courrier que Victor adressa au père de l’auteur est cité mot pour mot, et, comme si le poète se voulait enquêteur, Jean-Loup Trassard, voici plus de vingt ans, alla faire raconter l’histoire à la vieille Marguerite qui se souvenait de tout... » (Libération, Supplément Livres du jeudi 17 juin 2004).

Examinons les modifications : changement des noms de famille et de lieux, transposition minimale et non perceptible par le lecteur ignorant. Le fait de se montrer plus âgé - dix ans au lieu de sept - tend à rendre le témoignage plus crédible, d’autant plus que dans le récit le narrateur enfant prend part à l’action , alors que dans la réalité tel n’est pas le cas : il doit s’appuyer sur les témoignages de Victor le fermier (sous la forme des lettres qu’il écrivait au père du narrateur) et de Marguerite son épouse.

Trassard dans son livre prend grand soin, dans une sorte de préambule, de justifier l’origine de ses propos : « J’avais presque dix ans à l’époque, je me souviens de tout. Je devenais un proche de cette famille, assez pour partager son aventure. En même temps, extérieur, je pouvais observer ». Le narrateur enfant aurait été déjà muni d’un calepin sur lequel il notait tout ! Mais plus sûrement, l’auteur reconstitue le passé par sa connaissance de la campagne. Il a été de toute façon un témoin indirect - cette « déménagerie » a dû faire jaser dans le village - , et on peut le croire lorsqu’il nous dit qu’il est allé trouver la vieille Marguerite pour confirmation. Son livre était presque écrit.

Cette « ruée vers l’Est » (la formule est de Trassard) - 110 kilomètres de la Mayenne vers la Sarthe - rappelle à l’enfant les récits de ses livres d’aventure, et l’importance des animaux - sans doute l’élément le plus difficilement transportable - dans un autre registre lui fait penser à son livre sur l’Arche de Noé : l’épisode était donc privilégié pour être transcrit en livre.

Plus étonnant est le changement de date (41 au lieu de 40), écartant ainsi davantage le temps privé du temps historique, qui paraît bien loin dans le roman. Une série de notations se réfère au contexte historique dès les premières pages, mais pour montrer que cela n’avait guère d’importance pour des fermiers à l’écart des médias - pas de radio - et de la grande ville - on ne fait que passer par le Mans. Et puis en 1940 la « déménagerie » se serait fondue dans la masse de l’exode.

Les paysans, chez qui il y a beaucoup de prisonniers, n’arrivent pas à s’imaginer un autre monde - celui de la guerre. Les correspondants sont « maladroits sans doute mais prisonniers surtout, peu outillés pour écrire, des lettres qui devaient être brèves, avec des informations interdites, et puis ils voulaient rassurer » (lettre que Trassard nous a adressée le 22 août 2004).

Ce qui revient souvent à propos de la vie de ceux d’ici, ce sont les notations de pénurie. Pour ces hommes, pendant la guerre, la grande affaire est la réussite de leur ferme, pas le contexte historique. La vraie bataille est la lutte avec les éléments. La guerre se borne aux avions qui symboliquement passent très haut dans le ciel.

Ce n’est que sur la fin du livre que le conflit fait irruption dans la vie tranquille des fermiers, avec le bombardement du Mans, puis sous la forme de résistants et de Gestapo à leur poursuite, ainsi que de parachutistes alliés, épisode sur lequel se clôt le roman. Ces paysans célébrés par Vichy - mais ils évoquent sans bienveillance la liquidation du pouvoir en place - accueillent spontanément les maquisards et les Américains, et recevront même un diplôme d’Eisenhower en remerciement pour leur conduite.

Comme beaucoup, les Fourboué auront des ennuis à la Libération pour des affaires de marché noir - les gens du Mans venaient se ravitailler chez eux - , mais ils seront sauvés par leur propriétaire de ce règlement de comptes malveillant. Pendant l’Occupation, ils feront appel à des prisonniers algériens, et ne se montrent pas hostiles fondamentalement aux Allemands. Cela ne les empêchera pas de faire leur devoir le moment venu, avec une modestie toute héroïque.

 

Un peu comme dans Farrebique - matérialisée par la distance spatiale de « la déménagerie » - , la grande affaire est le passage à la modernité, symbolisée d’abord par la taille de l’exploitation (cinquante hectares au lieu de vingt), l’électricité, le remplacement de la terre battue par des tomettes, la venue de l’eau courante et même le rythme des repas : « En Mayenne, les familles des fermes prenaient cinq repas : au lever soupe, café, à neuf heures une collation avec de la viande [...], à midi et demi le dîner chaud, à quatre heures collation semblable à celle du matin [...] et le soir soupe sur du pain trempé [...]. Une fois arrivés dans la Sarthe, où les fermiers ne mangeaient que trois fois, ils [les Fourboué] se sont trouvés libres de réduire le temps passé à table »). Le propriétaire est moderne, mais aussi le fermier, puisque Victor achète une voiture au lendemain de la guerre .

 

Une chose étonnante que l’on découvre par les lettres est le fait que les gens circulent beaucoup entre la Sarthe et la Mayenne, alors qu’à la génération précédente - celle du grand-père auteur de la formule « la déménagerie », qui n’a jamais quitté Le Mans - , on ne sortait pas de son village, voire de la maison où l’on était né - ce qu’a fait Trassard lui-même, certes en résidant une partie de l’année à Paris et en voyageant, mais revenant pour l’été et l’automne dans sa maison natale.

Dans ce qui est aussi un roman, le narrateur n’est pas sans points communs avec l’auteur. Ainsi page 125 : « Je m’intéressais déjà beaucoup aux fleurs des champs » ; page 196 : « ...région moins froide que le nord de la Mayenne où nous étions restés et où je vis encore » ; page 218 : « Enfant unique approchant cette famille » ; page 290 photographiant un ancien établi.

Surtout l’auteur est présent par le biais de la réflexion sur la langue. Lui qui tient une rubrique de patois dans le journal municipal de son village, rend hommage à cette langue en nous la faisant découvrir - le pur plaisir de nommer - et en nous faisant partager ses quêtes étymologiques. Comme il l’explique dans son entretien du Matricule des anges, « [Trassard] veu[t] montrer que ce ne sont pas des déformations relativement récentes mais au contraire une très ancienne forme de parler qui est parente de l’ancien français » (n° 54, juin 2004). Ainsi remarque-t-il : « la « heude », l’entrave, c’est un mot qui nous reste des siècles passés, au moins du XVIe ».

Trassard, qui n’a pas toutes les informations, même par Marguerite et les lettres de Victor, doit faire des suppositions qui peuvent s’enchaîner. De la sorte, on a page 164 : « Sansdoute plutôt avec le voisin pour le connaître et le remercier (oualorsparceque c’était lui qui emmenait les pouliches ? ». L’interrogation peut concerner les personnages ( : « Je suis près de me demander comment il se fait que des fermiers aussi sérieux et travailleurs consacrent du temps, un peu d’argent tout de même, à recevoir les habitants de la commune quittée »), mais aussi le contexte plus général : ainsi à propos du prix du foin : « Aujourd’hui le bon foin vaut presque le double de la paille, mais en 1941 ? ».

Ecoutons pour terminer ce qu’a confié l’auteur au Matricule des anges : « Je pourrais dire que l’agriculture est mon sujet, mais c’est l’écriture surtout. Les sujets ne sont que des prétextes. Ce qui m’amuse c’est d’affronter l’écriture à la mémoire. » ...Sujet même de Dormance etdecedernierlivre. Témoignage de Marguerite - « J’ai gardé ça sous le bras pendant vingt ans avant d’écrire le livre »- , lettres de Victor au père du narrateur, et souvenirs - fictifs ? - du Je : « A l’affût, bien sûr, de tout événement, j’ai observé cela, jadis... ». La pertinence de la mémoire s’approfondit avec l’âge adulte : « Devenu adulte, j’ai mieux compris de quoi il pouvait s’agir. [...] Un enfant qui observe n’est pas aussi facile à tromper qu’on l’imagine ». Et puis il faut rectifier les impressions fausses : à propos du mariage de Marguerite fille, Trassard remarque : « Il me semblait qu’elle était déjà un petit peu âgée - souvenir d’enfant ! - compter sur mes doigts me force à reconnaître qu’elle avait au plus vingt-deux ans ». Certains éléments matériels font le lien avec le passé , comme la joubarbe, ramassée cinquante ans auparavant et qui prospère dans le jardin du narrateur.

Trassard, dont le grand-père a subi trois guerres, fait œuvre d’ethnologue : dans ce monde paysan un peu rude, on ne s’embrasse pas, ni entre parents et enfants ni même entre mari et femme. C’est encore la coutume dite du « retour de noces » : « Lors des mariages, chez nous, la coutume est de demander, pour préparer et pour servir, des voisins qui ne sont pas de la famille et non plus les meilleurs amis mais tout de même des relations amicales. Il faut deux couples et ceux-là, s’ils sont demandés, sauf en cas de mort parmi leurs proches ou pour raison de maladie, ne peuvent pas faire l’affront de refuser aux futurs mariés ou aux parents. La veille, ils montent les tables, décorent la salle, puis le jour du mariage - ils n’y assistent pas - servent à boire, apportent les plats, lavent et rangent tout. Mais, afin de signifier qu’on ne les prend pas pour des domestiques, huit jours après ils se voient invités à leur tour et ce sont les mariés qui les servent.

 

Ce livre a été écrit vite, deux ans nous dit Trassard, comparant avec la longue durée de Dormance (cinq ans d’écriture, et auparavant onze ans d’enquête). Mais La Déménagerie, où l’on entend la voix de Trassard, est aussi le fruit d’une lente maturation, et c’est sans doute parce qu’il portait ce livre en lui depuis longtemps (vingt ans après les confidences de Marguerite) que l’auteur a pu l’écrire aussi facilement.

...Voix de Trassard, et aussi voix de Marguerite et de Victor, intégrées au récit par le biais de discours directs souvent dépourvus de guillemets. Ainsi page 86 : « Rouvier a dit : porte-la chez moi, je te l’emmènerai après, alors ils l’ont montée, vide [il s’agit d’une armoire], dans la vachère... ». Par Trassard et le patois, les paysans ont la parole, un peu comme dans Faulkner auquel Trassard se réfère.

 

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