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 Article publié le 8 décembre 2013.

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Les pas, les pas des passants, les mauvais pas de Maupassant, les mauvaises passes, les impasses… Qui suis-je ? Je suis des corbillards, des corps présents, des corps passés, sur des raidillons, sur des canevas cahoteux. Je laisse Jeanneton et sa faucille dans les joncs pour la lyre. Au pied du mur, je laisse mon auge et ma truelle, j’y laisse mon échelle pour les petites maraudeuses de cerises. Je suis des cortèges de grosses têtes, des cortèges fleuris, des cortèges hérissés de piques, chargés de calicots… Je suis des pas, des paroles, des musiques à manivelle, des musiques à bretelles… Dzinnguez, dzinnguez, cymbaliers ! Je dégingande, je déglingue vos fanfares bedonnantes, bidonnantes, vert-de-grisées, dans tous leurs éclats. Je suis des idées sur des coups de tête, sur des coups de reins, sur des coups de dés… Descends des combles, la cartomancienne te demande ! Je me tapissais dans mes guerres de buissons, je machinais dans mes leçons de choses, je jouais à saute-mouton dans les églogues de Théocrite, je m’enthousiasmais dans la malle de Malherbe, je marchais sur les plates-bandes de mauvaises herbes de Malesherbes… J’étais dans mes éléments. J’avalais des couleuvres, je gobais des œufs, sur les traces de Colomb, de Colombine. Je suis de plus en plus souvent ailleurs. De plus en plus… Vous vous y ferez. La Poésie n’est pas à Victor Hugo. Aimez-vous votre guide ? Votre guide et son chien ? Au point de les suivre jusqu’au tombeau ? Passez devant et suivez-les ! Je serai au monde dans un siècle. Vous, vous n’êtes pas à ce que ma plume vous chante. M’êtes-vous de quelque chose ? Vous ne m’êtes de rien. De rien ! Nous n’aurons pas eu les larmes des quitteries, les sanglots des départs, les effusions des raccommodements, ni les étreintes des retrouvailles. Descends ! Mon vaguemestre portait des bouteilles à la mer, le courrier de Robinson. Je suis mon raisonnement jusque dans ses retranchements.

Est-ce raisonnable, raisonnable, ce mot résonne comme un bourdon fêlé. Un œil dans mes neuilles, ma passeuse tricote des bonnets et des chandails pour mes sentinelles et mes veilleuses. Ces temps-ci, je délaisse mon îlot ; ai-je encore quelque chose à dire ?

L’envie, le besoin de dire, le désir ? Une grève que je passe et repasse par mes horloges de sables et d’eau. Les pinastres, les cigales. Et tous ces gens… Les morts, les vivants… J’ôte mes croquenots à la césure… J’ai un oignon. A force de claudiquer, un panard chaussé et l’autre nu dans des hendécasyllabes, de boitiller mes allées et venues, de clopiner pour des clopinettes d’une bagasse à l’autre, de me déhancher comme une ménétrière de noce dans les vignes… A force… A force… Où es-tu ? Je suis où je crois être ! Où en es-tu ? J’en suis où je crois en être ! Je ne fais plus un pas sans elle. Sans ailes aux talons ? Sans elle. La Mort en personne ? En chair et en os. Je suis son parfum sui generis, reconnaissable entre tous. Dans peu, vieille carcasse, nos aînés ne seront plus.

Les arpenteurs ont des pas de géant. Quand le pays est large, leurs pensées prennent toutes leurs aises. Pas à pas, où vas-tu de ce pas à la papa ? J’en viens ! Ainsi, nous arrivons du même pas… Pas sûr ! Je suis sur les pas de Rutebeuf, ma charrue devant mon bœuf caliborgne. Je n’emporterai qu’un drap, mon drap d’Elbeuf.

Que sont mes aminches devenus Que j’avais de si près tenus Et tant aimés… Tu suis ? J’écope mes cop’, mes cop’ toujours dans la mouise. J’essuie des fronts, des affronts, je me bute, je tiens tête. J’y suis, je suis le mouvement sans dire mot.

Je chausse des péniches, des péniches de sept lieues… La fête foire sur les ponts. Pin-pon ! Pin-pon ! Pin-pon ! Pin-pon ! Berthe a trouvé chaussure à son grand pied, au bal des pom… des pompom… des pompiers. Je buvarde les pas d’encre de mes hiboux de chevet sur mes chemins d’écoliers, sur mes pages tapageuses, sur mes flânes boulevardières…

Tu me suis ? Tape-là ! Tope-là ! Je ne sais plus où j’en suis… Suivre ou ne pas suivre. Je suis les pas de suie du ramoneur dans une chanson d’autrefois. Les poches pleines de cailloux, je suis les pas ressemelés du vitrier au dos de verre de mon quartier. Tiens-toi à carreau, destrucci !

Je suis la tintamarresque gaîté des casseroles de l’étameur, les brebis, les chèvres et la corne du marchand de brousse. Je me souviens du capelan de la paroisse Sainte-Vaseline, toujours à faire les cent pas dans son missel jauni, taché de vin de messe, biglant par-dessus ses binocles les demoiselles en herbe et les créatures montées en graine. Encaqués comme des harengs dans un autobus des heures de pointe, nous autres, malgré les haut-le-cœur, nous jutions au cul des madones. Tapez gros sabots dans les bourrées, barbotez grandes bottes, traînez paresseuses savates….

Ecoute, tu suis ? Il te faut un palan ? Un pas lent ? Une grue ?

Je mine les pas de plomb des soldats, je patauge patauds pataugas, je déroule des histoires à n’en plus finir…Raconte, raconte… La suite au prochain numéro !

J’enquête à la barbe des détectives. Les jours et les nuits se suivent et se ressemblent. Je suis des cours et des fils. Les jours et les nuits ne se ressemblent pas. Je suis du doigt une phrase sans queue ni tête… C’est moi qui l’ai écrite ! Chaque chose en son temps.

N’est-ce pas le premier,

Le premier pas qui coûte ?

C’est de ce pas que tout dépend.

Je suis un fin limier,

Parlez, je vous écoute,

Voleurs de poules, chenapans !

 

Matelot au long cours,

Je mets en quarantaine

Les vieux pots du quai de Conti.

Ma verve coupe court

A leur turlututaine, à leurs éloges raboutis.

 

Je suis des pas de vair,

D’or, de feutre, de verre,

Des pas fourrés et des pas nus.

Où vais-je ? Où vais-je ? Vers

Des édens, des calvaires ?

 Je viens. D’où suis-je revenu ?

 

Je suis des pas de bois,

 De caoutchouc, de corde…

Gros sabots, patauds pataugas,

Godillots aux abois,

A ma miséricorde.

En route, automédon, pleins gaz ! 

 

Sur les pas d’un tambour,

Une fluette flûte -

Pan-pan-tu-tu, tu-tu-pan-pan- 

Jouent dans mes calembours.

C’est là que vous vous plûtes,

Tambour-major, flûte de Pan.

 

Je suis des pas de plomb,

De fer, de zinc, de cuivre…

Des pas de crêpe, de velours… 

En sciant mon violon,

J’ai de la peine à suivre…

Mon cœur est de plus en plus lourd.

 

Mes pas ont les ribouis

De Van Gogh, les sandales

D’Empédocle ou des Richelieu

Pour me rendre aux boui-bouis,

Pour porter des scandales,

Des zizanies en temps et lieu.

 

Hé ! Je sue sang et eau,

Ma page est sans issue !

La nuit, tous les chagrins sont gris.

Taxi ! Taxi ! Hé ! Ho !

Je suis Eugène Sue

Dans les mystères de Paris.

 

Voulez-vous m’ulcérer,

Me mener la vie dure

Entre un Marfore et un Pasquin ?

C’est à désespérer

De tout, de tous. J’endure

Le cothurne et le brodequin.

 

Je suis en carnaval,

Bedonnantes bedoles,

Mascarade à voix de fausset.

Dans Venise, un cheval ?

J’enfile des gondoles.

Hep, bonjour Alfred de Musset !

 

J’ai des cors aux arpions,

Même les bas me blessent,

Dans la guimbarde de Crépin.

Je ne suis plus qu’un pion,

Qu’un ménestrel en laisse…

Je ne joue plus de l’escarpin.

 

Je suis des pas, des pas,

Jusque dans des impasses,

Les mauvais pas de Maupassant.

Ne vous attardez pas

Sur mes mots. Je compasse

Mes pas peineux, pauvres passants.

 

Je suis les pas perdus

De mes rues, de mes gares - Pas entêtés et pas épars.

Ces pas jamais rendus,

Qui m’intriguent, m’égarent,

M’emmènent toujours autre part.

 

Je tâtonne le long

 D’une eau sombre et mouvante.

Protée me prête ses troupeaux.

Mon chien sur les talons,

Je fignole un sirvente.

J’ai la Poésie dans la peau !

 

J’entends des pas… Est-ce Or-

phée, le chantre de Thrace ?

Homère, le chantre d’Ilion ?

Virgile ? Par ressorts,

Je marche sur leurs traces,

Sans repousser mes rébellions.

 

Sur mes chemins de croix,

J’étripe dieux et maîtres,

Et je gourdine les gredins.

La fève me fait roi,

Le vin, faiseur de mètre

Et la musique, baladin.

 

O petit ramoneur,

Je suis tes pas de suie.

Sur ton dos grimpe un hérisson.

Qu’est-ce que le bonheur ?

Toc, toc, Poète essuie

Tes pieds bots sur le paillasson.

 

Je suis les pas pesés

De ce Gilles Personne,

Ce Personne de Roberval.

Mes habits empesés,

Je fris ou je frissonne,

Passant les monts, suivant les vals.

 

En guenille, en haillons,

Je vous hais, je vous aime.

J’ai ma charrue, mon rude bœuf.

Dans mes microsillons,

Comme un forçat, je sème

Des paroles de Rutebeuf.

 

Je me souviens des airs

-Rengaines, ritournelles

Et scies à devenir marteau…

Mais j’avais des déserts

Pétrés sans sentinelles,

Sans mirages, sans lamentos.

 

Mes morts me jouent des tours,

Ils viennent aux nouvelles

Dans mes songes de jour, de nuit.

La vie… que de retours

De roues, de manivelles,

De flammes dans mon bel ennui.

 

Je suis des pas ferrés

Sur mes chemins de prose.

Toute chose a un poids, un prix.

Je suis tant écoeuré

Que j’envoie sur les roses

Les fées vêtues du dernier cri.

 

Dans un pauvre décor,

J’astique un vieux quartette

Et des fanfares vert de gris,

Et je canarde cor-

tèges de grosses têtes,

Chars d’assaut et corsos fleuris.

 

Es-tu Jean Richepin,

Restif de la Bretonne ?

Est-ce encor ma voix que j’entends ?

Que ne suis-je un clampin

Que rien, plus rien n’étonne,

Qui traverse la nuit des temps ?

 

Je prends à bras le corps

Piques et banderoles.

Libertés ! A bas le pouvoir !

Cymbales, cris et cors,

Les rues ont la parole

Et se drapent du gai savoir.

 

 J’entends des pas comptés,

Dans mes vers, dans mes trouilles,

Dans mes phrasés, dans mes tourments…

J’entends les pas cloutés

Des rondes, des patrouilles

Jusque dans mes retranchements.

 

Qui suis-je ? Qui es-tu ?

Mes pas jouent dans la neige,

Peinent dans le sable. J’y suis !

Mon calame s’est tu.

Je comprends les manèges

Des muses, des Parques… Tu suis ?

 

Je suis les pas crottés

Des boueux de Cythère -

Un cul pour trois bouchées de pain ! -

Et les pas entêtés

D’un rimeur sur mes terres

Retournées sur mes calepins.

 

Je suis des pas pointus,

Degas, de ballerines,

Des paires de chaussons de sa-

tin blanc et des tutus.

Dans mon jus je marine,

 Je suis plus balourd qu’un poussah.

 

Je rimais sans raison,

Sur tous les promontoires.

C’était la fin d’un bel été,

La fin d’une saison,

D’une incroyable histoire,

La fin de mon éternité.

 

C’est la fin, c’est la fin…

On a beau s’y attendre

De repentir en repentir.

Plus de soifs, plus de faims,

Plus de canzones tendres…

Je ne suis pas près de partir.

 

Je fais le pas devant,

Je vais au-devant d’elle

Avec mon arme et mon barda.

Je sais d’où vient le vent,

Où vont les hirondelles.

La mort étreint tous ses soldats. 

 

J’ai des pattes d’oiseaux

Pour suivre Aristophane.

Je passe des hauts et des bas.

L’encre de mon roseau

Sèche et ma prose fane.

C’est toujours le même tabac.

 

Des pas, des faux, des vrais…

Pas de puce, pas d’oie,

Pas de sénateur, pas de clerc…

Pour faire, d’un seul trait,

Cent pas, je me rudoie.

Plus rien en moi ne chante clair.

 

 

Je suis dans les souliers

D’un enfant de la guerre

- Je le laisse dormir en paix -,

D’un espiègle écolier

Qui ne se soucie guère

De tout ce qui nous agrippait.

 

Balances, corbillons…

Mais qu’y prendre, qu’y mettre ?

Des choses ? Des trucs ? Des machins ?

Ce n’est plus mon rayon.

Mes soeurs font tout pour m’être

Agréables dans le crachin.

 

Histoire de tuer

Le temps, je boulevarde,

Trouant des nuits de bout en bout,

Et de perpétuer

Mes flânes, je buvarde

Les pas d’encre de mes hiboux.

 

De ces pas décidés,

Où, où vais-je ? A mon sacre ?

Mâcher des feuilles de laurier ?

Détourner des blindés ?

Pour tout dire, au massacre.

Si le cœur vous en dit, riez !

 

Je suis les pas pesants

De César et Pavese

Sur des pavots, sur des pavés…

Je sens le poids des ans.

J’ai l’ambroisie mauvaise

Dans mon poème inachevé.

 

 

 Robert VITTON, 2013

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