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Le tourneur de rondes
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 Article publié le 24 septembre 2017.

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Des enfants
De ce monde ou bien de l’autre
Chantaient de ces rondes
Aux paroles absurdes et lyriques
Qui sans doute sont les restes
Des plus anciens monuments poétiques
De l’humanité.
Guillaume Apollinaire

 

Tournez rondes de Fontvieille, de Laffaux, de Montmartre, du chemin des Dames, de Sarajevo, de Palestine, d’Oradour-sur-Glane, de Guernica, d’Avignon…

Ma ronde rouscaille bigorne, patoise, rimaille en prose, ferraille en vers, débite des patenôtres, porte des rogatons… Ma ronde lime, rabote, martèle, fauche…

Ma ronde se coltine des plumes, des enclumes, des cloches ailées, des ballots, des balluchons, des amphores, des mourants euphoriques, des cadavres véreux…

Ma ronde roule des tonnes d’encre, des futailles de vendanges tardives, des foudres de guerre, des barils d’eau de rose, des bouteilles d’ambroisie, des jarrons de marinades… Ma ronde fanfare, fanfaronne, fanfreluche, fantasie… On y flûte, on y trompette, on y violone, on y tambourine… On y capucine, on y carmagnole, on y tangote, on y javasse, on y schottische, on y gavotte, on y saltarelle, on y sardane, on y fandangue, on s’y pique de la tarentelle, on y danse les olivettes…

Ma ronde, entrez-y avec vos boulets, avec vos cordages, avec vos mâts de cocagne, avec vos banderoles…

Ma ronde, entrez-y avec votre savonnette d’Alep, avec votre torchon, avec votre suaire, avec votre rechange…

 J’entre dans vos rondes au bras d’une pouffiasse lyrique, d’une vestale en cloque, d’une Parnasside chiffonnée, d’une mère gigogne… J’entre dans vos interminables chapelets, dans vos cris, dans vos crimes, dans les cliquetis de vos cliques…

 Ma ronde, entrez-y avec vos criques, avec vos croque-mitaines, avec vos fées félonnes, avec les garces des marelles, des cache-cache, des colin-maillard…

Ma ronde, entres-y avec tes cornets de dés, avec tes passe-passe, avec tes passe-partout, avec tes passe-temps…

 Tournez rondes de belliqueux godillots, d’espadrilles usées jusqu’à la miséricorde, de mules têtues comme les papes, d’écrase-merde de Cambronne, de pauvres Richelieu banlieusards, de croquenots menaçants, d’escarpins joueurs, de savates flâneuses, de pantoufles de vair, de pesantes grolles en cuir de brouette taillés à la hache, de puants escafignons, de ribouis enragés, de chaussons de lisière…

 J’entre dans ma ronde comme dans l’Histoire. Je vous en paie, mes rondes, des grotesques aux graffiti, de la pyramide de Kéops à la pyramide du Louvre, de la nuit des temps au jour d’aujourd’hui ! Mes rondes s’en paient des vertes et des pas mûres, des sucrées et des salées, des douces et des amères, des longues et des courtes pour des poignées de figues, de nèfles, de jujubes, pour des bouchées de fougasse, de pissaladière, de gâteau des rois … Elles se paissent, s’empiffrent, se repaissent, s’empêtrent, se paient de mots et de morts.

J’entre dans ma ronde comme dans un livre.

Ma ronde tourne, tourne, tourne les pages d’un roman-fleuve, d’un roman intarissable sans source ni chute, sans cesse ni fin, un roman qui grommelle, qui ânonne, qui parle, qui pense, qui ahane, qui pleure, qui se bidonne, qui chante, qui souffre, qui s’indigne dans une langue que personne ne parle, mais que tout le monde imagine.

Ma ronde garde de longs silences, piétine, gesticule, s’emporte de port en port, de porte en porte, tourne mes pages noires comme suie, grises comme ambre, blanches comme neige, rouges comme pivoine, jaunes comme safran… Tournez, rondes de calicots, de chants désespérés, de dards, de lance-pierre, de fusil… Tournez, tournez… Je retourne à mon moulin, à mon lupanar, à mon histoire, à ma page.

Rondes cousues de fil de fer barbelé, de fil noir, de fil blanc, rondes passées au bleu de Mytilène, rondes de dentelle de Coventry, rondes de visages de bois, de masques de fer, d’ombres chinoises…

Tournez, tournez rondes fleuries sous les préaux, sur les prairies, sur les prés salés…

J’entre dans mon livre avec mes bonnets : le bonnet de lin de mes nuits mal lunées, le bonnet de laine de mes jours de peine, le bonnet de fer de mes incartades, le bonnet à grelots de mes folies des grandeurs. Je traverse des champs de fèves. Sur mes pages jaunies au grand soleil, mon bâton de trimardeur retourne des cadavres des fusillades, des ratonnades, des canonnades, des tortures… Dans mes blés aux corbeaux, un coquelicot à la boutonnière, je pense aux marées de Paris, aux abordages des gares, aux naufrages des quais, aux revoyures….

Sur mes pages de bitume, je suis un mécanicien râpé aux coudes et aux genoux, écorché vif, mâchuré de cambouis, un mécanicien dans les escarbilles d’une locomotive essoufflée et dans le fracas de quelques wagons de marchandises ; je suis l’architecte qui empile des cubes jusqu’aux nues, qui entasse des vies, qui étale son savoir-faire sur les façades caduques, rustiquées, modernées, peu regardantes ; je suis le faiseur d’almagestes, d’almanachs, de cerfs-volants, de fantoccini ; je suis le mouleur barbare de romances vieillottes, de rengaines de toujours, de morceaux de mon cru ; je suis le confident des putes des corridors et des réverbères…

Sur mes pages de cendre, j’incendie des bibliothèques, des cathédrales, des palais ; j’attise des régiments de mandolines et de cromornes ; j’élève des bûchers de doux martyres ; je brûle les planches des comédies et les épouvantails des chènevières, des jardins, des calvaires de la Saint-Jean ; je flambe aux échecs et aux petits jeux des dames ; je consume des longueurs de temps et des cigares…

 Ma ronde, j’y entre du pied gauche. J’en ai plein les bottes. Je bougonne, je peste, je m’emporte…

J’y entre du pied droit. Je trouve chaussure à mon panard. Je jubile, je rayonne, je m’enflamme…

J’y entre à pieds joints. Les deux arpions dans le même sabot. Je sautille, je bondis, je m’envole. J’y entre à cloche-pied. Je n’ai qu’une sandale, une sandale d’Empédocle. Et l’autre ? Je la rapetasse à mes moments perdus.

J’y entre sur les mains. Je prends des gants.

J’y entre sur la tête. Je travaille du chapeau.

J’envoie mes séides à la paille, mes féaux aux échauguettes, mes muses aux guinguettes… Je tourne et retourne mon page. Sur mes pages tachées de vignobles, j’épampre des vendangeuses grappues et les entraîne dans des bacchanales autour des pressoirs, autour des hangars de tonnes, de futailles, de dames-jeannes, de bouteilles, de cruches, de pichet…

Orpailleurs, orfèvres tournez sur la table des matières, vous aurez droit aux chapitres à titre posthume. Tournez, tournez sous les tam-tam, sous les tambours, sous les calembredaines, sous les calembours…

Entre mes quatre pages badigeonnées à la chaux, le projectionniste de mon quartier me débobine en vrac et tout d’une tire les vies pleines de ratures de Charlot, les délires des frères Marx, les farces et les claques des trois Stooges, les histoires de La Sartine, des cités englouties, des conquérants…

Sur ma page à carreaux, j’ai mon écuelle fleuretée de pensées, mon gobelet de Bohême, mon fidèle eustache, ma cuillère désargentée, ma pique et mon rond de serviette d’olivier… Je suis à la ripaille, au pain de ma mie, à l’eau bénite de cave.

Sur mes pages à feu et à sang, préparez-vous à voir vos contrées ravagées, vos bans et arrière-bans en capilotade, vos cloches et vos statues couler dans les canons des prépotences.

Tournez rondes de béquilles, d’échasses, de gourdins, de bâtons de maréchal, de houx, de houlettes, de thyrses, de bourdons, de sceptres…

Sur mes pages jonchées de tessons, de charbons ardents, de semence de tapissier, de braise, sur mes pages les plus sombres, tournez rondes sous les abois, dans les vapeurs solfatariennes, dans les bruitages de l’enfer.

Tourne laboureur avec ta dame et tes enfants, la charrue avant les bœufs… Tourne fournier avec ta boulangère, avec ton mitron, avec ton gindre… Tourne maître-queux armé de ta louche et de ton tranchelard, empêtré de marmitons et de gâte-sauce harnachés de ferblanterie… Tourne meunier du moulin de Daudet, affourché sur ton âne enfariné… Tourne rémouleur, ton chien sur les talons… Tourne vitrier aux ailes de verre, avec tes espiègles casseurs de carreaux… Tourne maçon avec ta truelle et ton fil à plomb, tourne crieur avec tes poignées de journaux… Tournez scieurs de crincrins, creveurs de tambours, déglingueurs de xylophones… Tournez, tournez jusqu’à plus soif, jusqu’à plus faim, jusqu’à la fin des temps.

Tournez, tournez rondes… Rondes, tournez autour de la chapelle de Kermaria à l’église Saint-Germain de la Ferté-Loupière… Tournez de l’église de Lübeck au pont de Lucerne… Tournez de Bâle à Berne, de Berne à Berlin, de Berlin… Tournez sur les champs de bataille, sur les hécatombes, sur les tueries, sur les carnages, sur les massacres… Tournez sur les catacombes, sur les charniers sur les fosses communes… Dansez… N’entendez-vous pas le piano mécanique de la Règle du jeu ? La Règle du jeu de Jean Renoir. Le macabre piano mécanique.

Zig et zig et zag, la Dame au dail, au grand dail, mène la ronde… Tournez enterreurs de morts et de vivants, la pioche et la pelle sur l’épaule… Tournez cabosseurs d’encensoirs flanqués de garnements en aube et de petites vieilles noirâtres chevrotantes…

Zig et zig et zag, tournez têtes couronnées, têtes perruquées, têtes plâtrées, têtes tiarées, têtes mitrées, têtes casquées, têtes laurées, têtes coiffées, têtes chapeautées, têtes éventées, têtes écervelées, têtes fendues, têtes martelées, têtes échevelées, têtes à prix, têtes maflues, têtes d’os…

 Zig et zig et zag, tournez rondes de culs mollets, de culs flasques, de culs piteux, de culs péteux, de culs teigneux, de culs de plomb, de culs de paille, de culs d’or, de culs égueulés, de culs bordés d’anchois, de culs farcis de truffes, des culs bardés de diplômes, de culs bouffis, de culs bouffants, de culs bouffons…

Zig et zig et zag… Zig et zig et zag… Zig et zig et zag…

Tournez camisoles de force, bures, cilices, linceuls à gros grains, habits d’oripeau, pendeloques embreloquées, hardes hardies, sapes tapageuses, négligés fanfiolés, chemises sans col, caracos, guimpes, guêpières, basquines, blouses, tabliers, salopettes, sarraux…

Je me dégogne, zig et zig et zag, sous les fougueux archets d’un trio de squelettes racleurs de boyaux… Dansons sous les gémissantes quenouilles noires, entre les marbres rouillés, entre les talus défleuris, entre les tombeaux ouverts, zig et zig et zag, tournons, tournons les uns au bout des autres, tournons comme si rien n’était, tournons sans nous soucier de quoi il tourne, de quoi il retourne, tournons, tournons sous les coups de la mineuille, jusqu’à ce que le crépuscule coquerique…

Zig et zig et zag… Zig et zig et zag… Zig et zig et zag… Zig et zig et zag… Zig et zig et zag… Zig et zig et zag…

Hé ! Saint-Saëns ! Hé ! Cazalis !

 

Robert Vitton, 2013

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